L’article de blog avait été comme un couteau denté planté dans sa chair, s’agrippant aux tripes, déchirant les muscles. Se voir porté aux nues en public comme ça, par un petit con qui plus est. Il avait grogné, bête blessée dans son égo, à souffler lentement au dessus de son MacBook. Ses mains voulaient agripper de la carotide, et appuyer, à la mesure de sa colère. Son cerveau voulait réunir toutes les informations crasseuses possibles sur l’adolescent inconscient de sa propre stupidité. Ce fut son cœur qui arbitra les débats. Pour porter un coup fatal, il fallait viser le point faible. Pour terrasser Le Reilly d’un seul coup d’estoc, il fallait détruire ce qu’il avait de plus cher. Il fallait lui faire le plus beau des cadeaux : l’espoir. Avant de lui reprendre, aussi brutalement que possible. Dans la pénombre de son appartement, ses dents reflétaient les rayons de la lune.
Il laissa passer quelques temps, l’eau sous les ponts. Puis il prit contact avec le garçon, indirectement, pour lui confesser un nouvel amour pour son manuscrit. Les mots étaient carrés de sucre, glissant paisiblement sur un ruisseau de miel liquide. Le livre était bon, il pouvait l’en assurer. C’était la réécriture qui l’avait fait changé d’avis. Si si ! D’ailleurs, il pouvait le montrer aux bonnes personnes. Si si ! C’est quoi ta liste des éditeurs préférés déjà Le Reilly ? Ah, celui là, là, je le connais. Enfin je connais quelqu’un là bas. Si si ! Fais pas ta mijaurée, fais tourner du PDF. Tiens, je te passe son mail. Enfin, pensa t’il, le mail qu’on m’a fabriqué. Quand on a quelques contacts, c’est si simple de faire créer une adresse email bidon par un admin réseau pour s’en servir depuis chez soi, même pour une petite blague.
Trouver une demoiselle complice fut plus compliqué. Il fallait absolument que la prestigieuse maison d’édition passe un appel au Reilly, pour l’assurer que tout se passait bien, que tout était entre de bonnes mains. Que tout le monde là bas appréciait le manuscrit. Le canular téléphonique se négocia contre une nouvelle paire d’escarpins. Un petit prix à payer pour imaginer la joie sur le visage du garçon, les tremblements de tous ses membres à l’annonce de la bonne nouvelle. Il en rajouta même une couche en appelant lui-même dans la foulée pour lui confirmer les avancées. Que c’est beau la confiance, ça s’achète à coup de faux espoirs, ça ne vaut pas plus qu’une liasse de billets de Monopoly. Autant que sache Le Reilly, il ne fallait plus que l’accord du boss pour signer contrats, recevoir chèque et partir fêter ça au champomy en attendant la sortie du truc. C’est là que les choses pouvaient enfin devenir intéressantes.
Il savait que Le Reilly était un lâche, ce que le garçon préfère nommer « timidité ». Il n’irait pas chercher de poux au boss, quand bien même celui-ci était réel, googlable, facebookable. Il n’oserait jamais, se contentant de mails à demi menaçant à une adresse fantôme, dont les réponses auraient tout d’automatique. Le temps passait, les semaines devenant mois. Pour Le Reilly, l’espoir était trop fort, l’espoir était ce qui allait le conduire à sa perte. Devant la chance de mettre enfin le pied dans la porte, la motivation nécessaire pour faire les démarches en solitaire pour contacter d’autres éditeurs était réduites à bien peu de choses. Après tout, ça allait le faire, il fallait juste attendre. Depuis avril il attendait, persuadé que le milieu littéraire était assez bordélique pour qu’un délai de réponse aussi hallucinant puisse être considéré comme normal. Le temps qui passe étaient une meule contre l’esprit du Reilly, chaque couche de sante mentale qui s’effritait : une petite satisfaction dans l’ombre.
En se mettant un peu plus à l’aise sur sa chaise, il se demanda, quand est-ce qu’il allait lui dire la vérité ? Quand allait-il lui cracher son mépris, sa haine en même temps que la vérité au visage ? D’un certain côté, il avait envie de voir jusqu’à quel niveau de folie Le Reilly pouvait se trouver. Ou s’il allait finalement cramer un fusible et allait se suicider avec une note de blog incendiaire contre l’éditeur, ou le boss, à moins qu’un mail d’insultes rageux à celui qui ne comprend pas ce qui se passe ? Ou un crochet au dessus d’un plateau de petits fours dans une soirée littéraire. Il pouvait tout avouer depuis longtemps. Il avait sa revanche. Mais la curiosité était comme une maladie, un cancer qui paralysait sa culpabilité. En réalité, il pensait déjà au livre qu’il tirerait de tout ça dans quelques années. Bien meilleur que le torchon imprimé du Reilly, l’histoire de l’homme qui mit le petit con à genou face au miroir aux alouettes jusqu’à attaquer sa santé mentale.
Sa langue passa le long de ses lèvres à l’idée du succès probable d’une telle histoire vraie. Le réel est à ce point si peu réaliste qu’on croira à la fiction. Pourtant.