1216 – Dick In a Box

Mon studio est une boîte.

C’est peut-être l’appartement le plus carré du monde, tant les quatre murs font à peu près la même longueur. A quelques mètres de plafond près et c’était la vraie boîte. Sans le papier cadeau. La salle de bain est coincée à l’intérieur du cube, dans une fausse pièce dont la seule fenêtre donne sur la kitchenette (néologisme ridicule). Puisqu’on parle d’ouvertures vers l’extérieur, mes deux fenêtres sont presque toujours volets fermés. La faute à la rue à une voie qui fait que l’immeuble d’en face est un peu trop près. Le problème étant que je vois plus souvent passer des mecs en caleçon que des filles qui hésitent quant au choix de sous-vêtements du jour. Forcément. Alors je reste enfermé entre mes quatre murs, derrière les volets.

Je ne peux pas m’empêcher de repenser à l’épisode Shells de Angel. Le démon Illyria a pris possession du corps d’un des personnages et se lamente de ce que l’humanité est devenue, à s’enfermer dans des « boites » au lieu de vivre dehors.

Mon studio est sinistre parce qu’il est utilitaire, il ne trompe personne, il ne prétend pas être autre chose que quatre murs et un plafond. Je ne passe pas de coups de téléphone parce que je ne peux pas tourner en rond dans 22m². J’ose de moins en moins inviter les gens parce que c’est petit et moche alors que mes amis passent à la gamme au dessus de leur côté. Surtout, je ne peux pas quitter l’ambiance d’une pièce et me réfugier dans une autre, parce que je n’en ai qu’une. Quand on travaille, l’appartement devient un refuge. Lorsqu’on ne travaille pas, il se change en cage, dans laquelle on passe le plus clair de son temps à chercher de quoi en sortir. A défaut, on se dit que ça ira mieux avec une nouvelle télé, une énorme, gigantesque, troidé, troisième fenêtre sans vis-à-vis. Ce qui fait de moi, momentanément, une andouille dans une boîte.

Peut-être que je pourrais enfin consentir à afficher la demi-douzaine de posters achetés au fil des années sans les encadrer (trois ans de procrastination). Et puis je ne suis pas à trois tâches de scotch sur les murs près pour récupérer, on y croit, ma caution. Ce serait un début.

Ou alors je ferme word, puis je ferme l’ordinateur, puis je ferme à clef, depuis l’extérieur. ET JE M’EN VAIS.

Ouais.

Trop.

1086 – Gurinuderu

Non mais, qui prend des cours de Japonais le samedi matin à dix heures et demi ? Et paye pour ça en plus. J’avoue que je me dosais doucement la question en allant à mon premier cours au début du mois. Au final nous étions cinq, puis sept le cours d’après. Oui trois types ne sont inscrits soit le jour même, soit la deuxième semaine. D’un coup je me suis senti un peu con d’avoir flippé de ne pas avoir de place en m’inscrivant littéralement trois mois à l’avance. Niveau casting donc, il s’avère que nous sommes une bande de gens complètement différents, avec des motivations qui n’ont à priori rien à voir. En fait, plus j’y repense et plus j’ai l’impression de me retrouver dans Community, rapport aux gens de tout âge qui viennent prendre des cours dans une école un peu étrange et étudient ensemble.

On a J., l’otaku de service. Parce qu’il faut toujours un otaku dans un cours de Japonais. Le twist c’est que J. est une fille. Pas maquillée, emmitouflée dans un gros pull à capuche, on sent le potentiel de jolie fille. Mais à priori ça, elle s’en tape. Par contre elle kiffe le Japon, c’est marqué sur ses vêtements, sa ceinture et son sac à dos. D’ailleurs elle ne perd pas une occasion de répondre fièrement avant les autres ou de dire bonjour/merci/au revoir en japonais à la prof quand nous on n’ose pas encore.

T. est quadra, mais T. est aussi timide. Il déglutit avant de répondre, se perd parfois au milieu de l’exercice en cours. On sait qu’il est ingénieur parce qu’il s’est illuminé quand on a apprit à le dire en japonais. Je m’assois à côté de lui, parce qu’au premier cours il était le seul autre représentant du sexe masculin. Et que je suis timide aussi. Par contre, je serais incapable de dire pourquoi il est là, enfin, quelles sont ses motivations. Il ne parle pas beaucoup.

Mais toujours plus que S., hispanique en cours de japonais. Je ne lui donne pas loin de la trentaine, mais c’est la seule chose que je puisse dire tellement elle ne laisse rien filtrer de qui elle est.

Par contre j’ai des tonnes de théories sur S. Je lui donnais mon âge mais elle n’a que 17 ans. Elle l’a confié à la prof à la fin du premier cours. Elle est lycéenne et étudie à Louis Legrand, ce qui explique qu’elle nous fume tous la tronche en termes de mémorisation. Capable de répéter immédiatement la nouvelle forme apprise, c’est la première de la classe. De loin. Mais je sais qu’elle a au moins un complexe. Bien qu’elle soit blonde aux yeux bleus, élancée, elle vit mal sa grande taille. Géante, elle ne porte que de petits escarpins en toile, à la semelle la plus inexistante possible.

En observant les vêtements de E., nouvelle recrue, je le voyais bien prof. La veste en tweet marron, d’ordinaire ça ne trompe pas. Mais il a avoué être ici pour le travail, parce qu’il voyage beaucoup au Japon pour affaires et en à marre de ne pas pouvoir s’immerger plus dans la culture nippone. Il a l’air cool. Enfin, il ressemble surtout à une version plus détendue et sympa d’un prof de mon Ecole.

Enfin, P. me file les jetons. Le doyen du groupe, il accuse une sévère calvitie, des longs doigts veineux. Il est lyonnais et porte le même nom de famille que le type qui m’a fait haïr le Japon au lycée. J’essaie de ne pas prendre ça pour un signe ou un début de conspiration. En tout cas, il est celui qui interrompt le cours et pose beaucoup de questions, dont la moitié auraient pu trouver réponse dans son esprit s’il avait tenté de les résoudre de lui-même.

Puis il y a moi.

Mal rasé, les cheveux trop longs en bataille, avec des t-shirts bariolés, qui arrive en retard de 5min dès la deuxième semaine, avec un vieux sac eastpack dont la poche avant ne ferme pas, et qui bredouille parfois. Il est chelou. Qu’est-ce qu’il fait là ?

Je leur laisse le soin d’extrapoler.

1041 – Shitstorm

Ca y est. Je fais face à ma dernière semaine de cours. Du reste de ma vie.

Et c’est pas la joie.

On est tous crevés, épuisés par l’année de cours qui s’achève dans une tornade d’oraux, de travaux de groupes et quelques cours qui ont le malheur d’avoir été programmés en plein milieux. Pour les deux tiers des effectifs, ceux qui sont rentrés à l’école cette année, ce rush est nouveau. C’est ma troisième saison des partiels à Neuilly et je crois que ce qui me restait de résistance s’est fissuré. Epuisé, frustré, en colère, j’ai explosé une ou deux fois.

Toute action en déclenchant une autre de force (plus ou moins) proportionnelle inverse, c’est avec l’impression de participer à une escalade de rage que j’attaque mon lundi. Entre excuses et représailles, il va bien falloir avancer. De toute façon on n’a pas le choix et jeudi soir tout sera terminé.

La plupart d’entre nous ne se recroisera jamais. On pourra tous repartir avec un diplôme et des certitudes en poche. Puis on boira plein de coca (ou autre) en conchiant nos camarades, en balançant du ragot et ça sera top. Parce qu’est-ce qu’on en aura à foutre ? On sera sortis de là, on aura tous gagné.

Puis, dans quelques mois.
Dans quelques années.

On repensera à notre dernière année d’école, à avant. Peut-être qu’on relativisera, peut-être qu’on ira stalker sur Facebook, Twitter ou ailleurs ceux qu’on a pas supporté jusqu’au bout. Au calme, avec un œil neuf et le cœur plein de nostalgie. Et peut-être qu’on se dira que, quand même, on a tous été cons.

Un peu au moins.

Moi le premier.