Ce matin, mon frère se lève en même temps que moi. On a cours à la même heure. A peine éveillé, je mets tout en œuvre pour émerger avant lui. Je rampe hors du lit deux secondes plus vite, je rejoins le salon en grappillant une seconde supplémentaire. Quand j’attrape l’unique cuillère à soupe à manche rouge de la maison, je vois la rage dans ses yeux. J’ai la cuillère cool, et pas lui, pas aujourd’hui. Cette fois, je gagne. Jusqu’à demain. On a déjà oublié d’où provient ce couvert spécial. Mais parce qu’il est criard, le manche épais, et surtout unique, mon frère et moi luttons chaque matin pour avoir le privilège de petit-déjeuner avec. Aujourd’hui mes Chocapics où un arrière-goût de victoire. Je suis le plus grand de toute de façon, c’est à moi qu’elle revient. C’est la mienne. La mieux. Je mâche en silence pendant qu’il me fait les gros yeux.
Ma mère fait l’inventaire de tout ce qu’elle peut me passer pour mon emménagement à Paris. Elle me refourgue des taies d’oreiller, des serviettes, des casseroles. De mon côté, je regarde si quelque chose me manque en particulier. Dans le tiroir de la cuisine, je retombe sur la cuillère rouge. Bordel. Il me la faut. Après des années de lutte fratricide, je l’ai méritée. Demain je pars sur la capitale pour je ne sais même pas combien de temps. Si je la prends maintenant, j’ai gagné pour toujours. Alors je demande à ma mère. Est-ce que je peux emporter cette cuillère-là ? Elle marque une pause, considère l’objet et réalise qu’elle n’en a absolument rien à foutre, qu’il ne représente rien pour elle. Si tu veux oui, fils. Les yeux brillants de convoitise, les mains moites et tremblotantes, je range la cuillère dans mon sac. Elle vient avec moi. Moi seul. J’ai gagné.
Après trois ans à attendre l’opportunité de retourner à Ikea, j’ai enfin pu acheter le meuble qui me manquait pour ranger tout le bordel qui occupe me table. Je prends une après-midi entière pour tour transvaser, et jeter ce qui m’est devenu inutile. C’est à ce moment que je retombe sur le paquet de couverts embarqué de ma campagne. Au milieu des fourchettes poussiéreuses, je retrouve la cuillère au manche rouge. Je ne m’en suis jamais servie. Parce que depuis des années je soupe tout avec des petites cuillères, pour que le petit déjeuner me dure plus longtemps. Je repense à mon frère. Je culpabilise. En bon enfoiré, je l’ai privé de la cuillère, pour finalement la laisser moisir. Je suis une ordure. Je me sens mal pour le couvert que j’ai trahis. Alors une fois le reste des affaires rangées, je m’accorde une pause céréalière. Je verse le lait sur mes Country Crisp et je plante la grosse cuillère rougeoyante dans le bol.
Pardon. Je vais me rattraper. Promis.

Quand on fait le calcul, ce Noël n’était pas si mal que ça. Okay, avec deux pauvres tranches j’ai à peine eu assez de foie gras pour l’année, mais le reste se tenait. Plus les réveillons passent, mieux je supporte la famille que j’apprécie de voir, quitte à passer des heures à l’arrière d’une voiture à rattraper mon retard musical de l’année. Puis niveau cadeau, j’ai eu pile ce que je voulais sans avoir à trop le demander. J’ai scoré un tas de nouvelles chaussettes qui vont bien, le genre que j’ose pas mettre tellement elles me semblent parfaites sur leur petit présentoir. Mon frangin a eu la présence d’esprit de me prendre un porte capsules Nespresso. A ce rythme mon appartement va finir par ressembler à quelque chose. Iris a commis un attentat contre ma perte de poids avec un petit pot de crème de noisettes. Notons le colis de lecteur JpSiffert qui lui aussi m’a chargé en sucre pour les fêtes. Pile quand je fais pas d’exercice, bande de petits malins.
De mon côté j’ai couru de partout pour offrir des bouquins de qualité à la famille. Mais ma quête de cadeaux est loin d’être bouclée vu que je dois arroser encore une ou deux personnes. Seulement j’ai passé la fin de mois au bord de l’interdit bancaire (merci les billets de train et l’ultime renouvellement de ma carte 12/25) et tout reste à faire. Quelque part l’esprit de Noël va me travailler jusqu’à mi-janvier facile avec ces conneries. Ca attendra néanmoins que je boucle Donkey Kong Country Returns et Sonic Colours. Parce que les fêtes c’est aussi dépoussiérer la Wii et rattraper mon retard vidéoludique avant de retourner sur la Xbox en 2011. Je cours après les bananes en me gavant de papillotes. Aussi je cours après mes amis Lyonnais. Parce que la famille c’est aussi le best friend forever, les potes de lycée, les amis de fac. Et que ces vacances sont vraisemblablement les dernières avant la dernière ligne droite stage interminable et cdd sans congés. Allez, j’ai mérité un retour de Coca Zero.
Le soleil se couche sur l’autoroute du retour. J’ai passé une heure le nez collé à la vitre pour admirer les montagnes enneigées, les grands sapins blancs, les lacs gelés et autres vallées le long du trajet. Mes pieds grelottent encore de la neige qu’ils ont foulée en rentrant de Genève. Alors j’agite mes doigts dans mes chaussettes neuves.
Il se trouve que ma mère n’est pas la seule à me fliquer plus ou moins méchamment. Par exemple une ex est tombée sur un article datant de 2008 où je la traitais de harpie et m’a immédiatement écrit un mail, puis un autre, puis un message sur mon mur facebook, plus une tentative de chat. Je n’ai pas répondu. D’une parce qu’elle aurait du comprendre que harpie était un euphémisme poli. De deux parce que je n’ai pas envie d’avoir une explication avec quelqu’un que je n’ai pas vu depuis deux ans. Je donne du temps à ma vraie vie. Pas à ceux qui ressurgissent que par froissement d’égo. Tout de même, la demoiselle s’est frayé un chemin jusqu’à cette note de blog. Ca me pose un peu question. Comme ce pote à qui je faisais référence dans un article récent sur le basket qui a liké le lien sur Facebook. J’ignorais qu’il me lisait.
Pourtant, je ne suis pas (trop) bête. J’ai une liste « d’amis » Facebook longue comme mon bras et tous sont exposés à mes notes. Tout comme je remarque régulièrement quand les gens tapent mon nom complet sur Google et atterrissent sur le blog. Je ne me cache pas, ce n’est pas le but. Aussi je suis curieux, de savoir qui peut bien repasser par là. Je me souviens par exemple de cette fois où une fille du lycée qui ne m’adresse plus la parole depuis plus de six ans m’a laissé un commentaire d’insultes au détour d’un article. En réalité je crois que j’organise depuis plus de deux ans la construction de ma propre page blanche, le work in progress de ma vie que l’on peut consulter. Que ce soit ma famille, mes amis, mes ennemis. Je sais que je ne soupçonne pas la présence en ces lieux de quelques figures de mon passé, tapies dans l’ombre.
Un jour je saurai pour certain(es). Pour d’autres sûrement non. Mais si on veut me retrouver, je suis là, je me cache en pleine lumière. Je n’attends pas. Je suis juste là.