907 – Unpredicted Package Stealing

Lorsque Marc retourna au travail ce samedi, le colis était toujours là. Sentant la jalousie monter, il détourna le regard. Arrivé hier à Roissy, scanné dans la foulée, il devait partir chez un certain Matthias Jambon dès lundi matin. C’est ça de faire confiance à des transporteurs privés, ils ne livrent pas le samedi. Marc essaya de ne pas penser au contenu du paquet, déballé plus tôt dans le cadre d’un contrôle de routine aléatoire. Employé des douanes en aéroport, quel job de merde. D’une, il faut passer la journée à Roissy. Déjà que les voyageurs deviennent fou au bout de quelques heures, imaginez ceux qui y travaillent quarante heures par semaine. Toutes les semaines. Ensuite, chaque jour défilent des colis tous plus alléchants les uns que les autres. La valeur des paquets scannés en une demi-heure dépasse allègrement le salaire mensuel des employés. Pour Marc, la torture avait assez durée. Au bout de huit ans de bons et loyaux services, il était sur le point de craquer. Il le sentait. Il le savait.

Le trentenaire n’avait jamais pensé finir sa carrière dans un petit bureau des douanes. Il aurait du prévoir qu’un master d’anglais littéraire n’était pas le meilleur tremplin vers une vie pleine de rebondissements et d’aventures. Puis il y a eu le bébé, le besoin de trouver un toit, de quoi payer le beurre à mettre dans les pates premier prix. Ses rêves à la poubelle, il s’était retrouvé à scanner et biper les petits bonheurs des autres à longueur de journée. Ses collègues, le cuir endurci par une vie de travail absurde, se faisaientt plaisir une ou deux fois par semaine. Un colis « malencontreusement » tombé des rails automatiques, un autre refusé pour des raisons plus ou moins claires, voilà qui arrondissait les fins de moi autant que les sourires. Jusqu’ici Marc avait été réglo, persuadé que sa situation n’était que temporaire, que s’abaisser à dérober le bien d’autrui scellerait son destin, le transformerait à jamais en pire version de lui-même.

Dans la nuit de samedi à dimanche, l’homme avait profité du sommeil de sa compagne pour googler le propriétaire du colis. Sait-on jamais, peut-être que découvrir sur Facebook la photo d’un type à l’air sympa le dissuaderait. Ce qu’il trouva eu l’effet inverse. Le blog quotidien d’un graphomane bouffi par la condescendance, le mépris et étrangement la certitude d’être drôle. Quel connard. Un petit étudiant qui jette l’argent de ses parents par la fenêtre pour s’acheter des gadgets hors de prix. Marc bouillonnait. Lui aussi méritait de se faire plaisir, lui aussi méritait un peu d’équipement high tech, lui aussi était capable d’apprécier les choses de l’intellect. Il ne dormit pas. Tournant et retournant, il pensait aux éventuelles conséquences. S’emparer d’un colis avec un numéro de suivi était problématique. Les transporteurs ne laissaient rien passer. De plus, les archives indiqueraient qu’il était le dernier à avoir eu le paquet entre les mains. Si jamais cela remontait jusqu’à son superviseur ? Il serait renvoyé. Faute grave.

Dimanche après-midi, Marc grillait sa première cigarette depuis la naissance du bébé sur le tarmac. Le ballet des décollages d’avion lui semblait une métaphore de son destin. Un nouveau départ. Qu’importe le licenciement, qu’importe le transporteur, la tumeur de l’insatisfaction avait pris possession de son esprit. Au bout de sa cigarette il irait dans le local, s’emparerait du colis du petit con d’étudiant et renterait avec chez lui. Pour ce qu’il en savait, c’était peut-être la plus meilleure idée de sa vie. C’était autant son plaisir qu’un moyen de bousculer le statut quo.

Revigoré par l’intense sensation d’être vivant à nouveau, Marc écrasa le mégot sous la semelle de ses chaussures trop portées et se mit en route en direction du dépôt.

894 – What If

L’article de blog avait été comme un couteau denté planté dans sa chair, s’agrippant aux tripes, déchirant les muscles. Se voir porté aux nues en public comme ça, par un petit con qui plus est. Il avait grogné, bête blessée dans son égo, à souffler lentement au dessus de son MacBook. Ses mains voulaient agripper de la carotide, et appuyer, à la mesure de sa colère. Son cerveau voulait réunir toutes les informations crasseuses possibles sur l’adolescent inconscient de sa propre stupidité. Ce fut son cœur qui arbitra les débats. Pour porter un coup fatal, il fallait viser le point faible. Pour terrasser Le Reilly d’un seul coup d’estoc, il fallait détruire ce qu’il avait de plus cher. Il fallait lui faire le plus beau des cadeaux : l’espoir. Avant de lui reprendre, aussi brutalement que possible. Dans la pénombre de son appartement, ses dents reflétaient les rayons de la lune.

Il laissa passer quelques temps, l’eau sous les ponts. Puis il prit contact avec le garçon, indirectement, pour lui confesser un nouvel amour pour son manuscrit. Les mots étaient carrés de sucre, glissant paisiblement sur un ruisseau de miel liquide. Le livre était bon, il pouvait l’en assurer. C’était la réécriture qui l’avait fait changé d’avis. Si si ! D’ailleurs, il pouvait le montrer aux bonnes personnes. Si si ! C’est quoi ta liste des éditeurs préférés déjà Le Reilly ? Ah, celui là, là, je le connais. Enfin je connais quelqu’un là bas. Si si ! Fais pas ta mijaurée, fais tourner du PDF. Tiens, je te passe son mail. Enfin, pensa t’il, le mail qu’on m’a fabriqué. Quand on a quelques contacts, c’est si simple de faire créer une adresse email bidon par un admin réseau pour s’en servir depuis chez soi, même pour une petite blague.

Trouver une demoiselle complice fut plus compliqué. Il fallait absolument que la prestigieuse maison d’édition passe un appel au Reilly, pour l’assurer que tout se passait bien, que tout était entre de bonnes mains. Que tout le monde là bas appréciait le manuscrit. Le canular téléphonique se négocia contre une nouvelle paire d’escarpins. Un petit prix à payer pour imaginer la joie sur le visage du garçon, les tremblements de tous ses membres à l’annonce de la bonne nouvelle. Il en rajouta même une couche en appelant lui-même dans la foulée pour lui confirmer les avancées. Que c’est beau la confiance, ça s’achète à coup de faux espoirs, ça ne vaut pas plus qu’une liasse de billets de Monopoly. Autant que sache Le Reilly, il ne fallait plus que l’accord du boss pour signer contrats, recevoir chèque et partir fêter ça au champomy en attendant la sortie du truc. C’est là que les choses pouvaient enfin devenir intéressantes.

Il savait que Le Reilly était un lâche, ce que le garçon préfère nommer « timidité ». Il n’irait pas chercher de poux au boss, quand bien même celui-ci était réel, googlable, facebookable. Il n’oserait jamais, se contentant de mails à demi menaçant à une adresse fantôme, dont les réponses auraient tout d’automatique. Le temps passait, les semaines devenant mois. Pour Le Reilly, l’espoir était trop fort, l’espoir était ce qui allait le conduire à sa perte. Devant la chance de mettre enfin le pied dans la porte, la motivation nécessaire pour faire les démarches en solitaire pour contacter d’autres éditeurs était réduites à bien peu de choses. Après tout, ça allait le faire, il fallait juste attendre. Depuis avril il attendait, persuadé que le milieu littéraire était assez bordélique pour qu’un délai de réponse aussi hallucinant puisse être considéré comme normal. Le temps qui passe étaient une meule contre l’esprit du Reilly, chaque couche de sante mentale qui s’effritait : une petite satisfaction dans l’ombre.

En se mettant un peu plus à l’aise sur sa chaise, il se demanda, quand est-ce qu’il allait lui dire la vérité ? Quand allait-il lui cracher son mépris, sa haine en même temps que la vérité au visage ? D’un certain côté, il avait envie de voir jusqu’à quel niveau de folie Le Reilly pouvait se trouver. Ou s’il allait finalement cramer un fusible et allait se suicider avec une note de blog incendiaire contre l’éditeur, ou le boss, à moins qu’un mail d’insultes rageux à celui qui ne comprend pas ce qui se passe ? Ou un crochet au dessus d’un plateau de petits fours dans une soirée littéraire. Il pouvait tout avouer depuis longtemps. Il avait sa revanche. Mais la curiosité était comme une maladie, un cancer qui paralysait sa culpabilité. En réalité, il pensait déjà au livre qu’il tirerait de tout ça dans quelques années. Bien meilleur que le torchon imprimé du Reilly, l’histoire de l’homme qui mit le petit con à genou face au miroir aux alouettes jusqu’à attaquer sa santé mentale.

Sa langue passa le long de ses lèvres à l’idée du succès probable d’une telle histoire vraie. Le réel est à ce point si peu réaliste qu’on croira à la fiction. Pourtant.

730 – Believers Never Die

Le verre à whisky de Terry était vide. Le trentenaire aux cheveux blonds en bataille se mit en quête de la bouteille en tâtonnant sous son siège. Rien. Elle avait du rouler au grès des ballotements de l’avion. Un rapide coup d’œil par le hublot confirma que la tempête faisait toujours rage dehors. Moins éthylé, le cerveau de la rock star se serait inquiété de la petitesse du jet privé face aux intempéries qui agitaient le ciel au dessus de l’océan atlantique. Un éclair révéla le teint livide de Terry en reflet contre la vitre. Le trentenaire cligna des paupières, préférait ne pas se poser de question, pester contre cette tournée, pester contre ces connards de Liverpool qui vont acclamer un chanteur qui n’y croit plus. Rassemblant le peu de forces qui lui reste au milieu de la nuit, il s’arracha péniblement de son fauteuil, estima la distance qui le sépare du minibar et se mit en marche, s’agrippant aux fauteuils pour ne pas chuter.

Le reste du groupe était là, à l’arrière. Enfin, ce qu’il en restait. Il faut dire qu’il ne subsistait plus que Travis, le batteur de la formation intiale et ami d’enfance de Terry. Les autres ont tous quitté le navire, remplacés par de nouveaux guitaristes et bassistes d’appoint. La dernière addition, Paul, accordait méticuleusement sa basse. Il leva les yeux vers le fantôme de Terry qui titubait seul dans son coin du jet. Plutôt que de trahir sur son visage son ressentiment, il préféra retourner à son instrument. Le chanteur était enfin arrivé à hauteur du mini bar. Ou plutôt de l’open mini bar, eu égard à la quantité, diversité et qualité des bouteilles qui peuplaient le meuble. Face à l’illustration ultime de l’embarras du choix, Terry hésitait, handicapé par sa vision vacillante et la relative obscurité de la cabine. Sa main était sur le point de se saisir d’une bouteille de vodka lorsque la rock star se retrouva projeté en arrière, brutalement réveillé par la douleur qui lui parcourait le dos. L’avion était déséquilibré, la pièce penchant de plus en plus. De l’autre côté des hublots, une lueur orangée. Le moteur gauche avait pris feu, frappé par la foudre.

Terry tenta de se redresser, mais le minibar vint s’écraser contre ses côtés, lui coupant le souffle. Sonné, le sang pulsant contre ses tempes, il parvint à s’extirper de là et se redresser. Le reste du groupe était agité. Ils s’affairaient autour de leurs instruments, branchant câbles et autres fils électriques. Terry ne comprenait pas plus que le pilote qui avait fait irruption dans la cabine. Il hurlait que l’avion était en chute libre, que leur seule chance était de sauter en parachute, qu’il fallait partir. Mais personne ne semblait se soucier de lui. Terry ne comprenait pas, il tentait de rassembler le minimum de contenance nécessaire à la moindre prise de décision. C’est alors qu’un son emplit le jet, celui d’une corde qu’on taquine pour tester les amplis. Paul, le bassiste, était debout, un genou plié pour rester en équilibre. Sa guitare autour du cou, il entama un léger riff, l’intro d’un des classiques du rock. Un bruit de fût qu’on frappe se mit à l’accompagner. Travis avait sorti une partie de sa batterie et frappait frénétiquement contre la peau. Le guitariste était lui à genoux, maintenant son instrument dans un équilibre précaire, n’attendant que le début de sa partition pour jouer.

La cabine du jet faisait caisse de résonnance. La mélodie emplissant l’air, l’épaississait. Le pilote hurla qu’ils étaient tous fou. Terry, quand à lui, restait interdit, incapable d’appréhender l’absurdité de la vision d’un groupe de rock jouant au centre d’un avion en flammes qui chute tout droit vers une mort certaine. D’ailleurs, pourquoi personne n’était encore mort ? Terry baissa les yeux sur ses pieds nus sur la moquette du jet. Le sol était moins penché qu’il y a encore quelques minutes. Impossible. L’avion semblait se redresser lentement. La star hurla par-dessus la musique.

- Mais qu’est-ce qui se passe ?

Travis leva la tête.

- Quoi ? Tu as déjà oublié ? On fait du rock putain !

Profitant d’un solo de guitare, le bassiste s’empara d’un micro sans fil et le lança en direction de Terry, sous le regard éberlué du pilote. Le plastique était froid sous les doigts du rockeur, et pourtant il eu l’impression de recevoir une décharge électrique. Il porta le bout tout contre ses lèvres, et expira un son surgissant du plus profond de ses tripes.

A l’extérieur, la tempête faisait toujours rage. Mais le moteur gauche du jet n’était plus en feu. La pluie avait étouffé les flammes. Et bien que les turbines demeuraient aussi silencieuses qu’immobiles, l’avion volait droit, horizontal, fier et invincible. Car en son ventre vivait le véritable rock, celui que l’on oublie pas au fond d’une bouteille, celui qui reste malgré tout gravé à la surface des os.

Et ce rock là ne meurt jamais.