Lorsque Marc retourna au travail ce samedi, le colis était toujours là. Sentant la jalousie monter, il détourna le regard. Arrivé hier à Roissy, scanné dans la foulée, il devait partir chez un certain Matthias Jambon dès lundi matin. C’est ça de faire confiance à des transporteurs privés, ils ne livrent pas le samedi. Marc essaya de ne pas penser au contenu du paquet, déballé plus tôt dans le cadre d’un contrôle de routine aléatoire. Employé des douanes en aéroport, quel job de merde. D’une, il faut passer la journée à Roissy. Déjà que les voyageurs deviennent fou au bout de quelques heures, imaginez ceux qui y travaillent quarante heures par semaine. Toutes les semaines. Ensuite, chaque jour défilent des colis tous plus alléchants les uns que les autres. La valeur des paquets scannés en une demi-heure dépasse allègrement le salaire mensuel des employés. Pour Marc, la torture avait assez durée. Au bout de huit ans de bons et loyaux services, il était sur le point de craquer. Il le sentait. Il le savait.
Le trentenaire n’avait jamais pensé finir sa carrière dans un petit bureau des douanes. Il aurait du prévoir qu’un master d’anglais littéraire n’était pas le meilleur tremplin vers une vie pleine de rebondissements et d’aventures. Puis il y a eu le bébé, le besoin de trouver un toit, de quoi payer le beurre à mettre dans les pates premier prix. Ses rêves à la poubelle, il s’était retrouvé à scanner et biper les petits bonheurs des autres à longueur de journée. Ses collègues, le cuir endurci par une vie de travail absurde, se faisaientt plaisir une ou deux fois par semaine. Un colis « malencontreusement » tombé des rails automatiques, un autre refusé pour des raisons plus ou moins claires, voilà qui arrondissait les fins de moi autant que les sourires. Jusqu’ici Marc avait été réglo, persuadé que sa situation n’était que temporaire, que s’abaisser à dérober le bien d’autrui scellerait son destin, le transformerait à jamais en pire version de lui-même.
Dans la nuit de samedi à dimanche, l’homme avait profité du sommeil de sa compagne pour googler le propriétaire du colis. Sait-on jamais, peut-être que découvrir sur Facebook la photo d’un type à l’air sympa le dissuaderait. Ce qu’il trouva eu l’effet inverse. Le blog quotidien d’un graphomane bouffi par la condescendance, le mépris et étrangement la certitude d’être drôle. Quel connard. Un petit étudiant qui jette l’argent de ses parents par la fenêtre pour s’acheter des gadgets hors de prix. Marc bouillonnait. Lui aussi méritait de se faire plaisir, lui aussi méritait un peu d’équipement high tech, lui aussi était capable d’apprécier les choses de l’intellect. Il ne dormit pas. Tournant et retournant, il pensait aux éventuelles conséquences. S’emparer d’un colis avec un numéro de suivi était problématique. Les transporteurs ne laissaient rien passer. De plus, les archives indiqueraient qu’il était le dernier à avoir eu le paquet entre les mains. Si jamais cela remontait jusqu’à son superviseur ? Il serait renvoyé. Faute grave.
Dimanche après-midi, Marc grillait sa première cigarette depuis la naissance du bébé sur le tarmac. Le ballet des décollages d’avion lui semblait une métaphore de son destin. Un nouveau départ. Qu’importe le licenciement, qu’importe le transporteur, la tumeur de l’insatisfaction avait pris possession de son esprit. Au bout de sa cigarette il irait dans le local, s’emparerait du colis du petit con d’étudiant et renterait avec chez lui. Pour ce qu’il en savait, c’était peut-être la plus meilleure idée de sa vie. C’était autant son plaisir qu’un moyen de bousculer le statut quo.
Revigoré par l’intense sensation d’être vivant à nouveau, Marc écrasa le mégot sous la semelle de ses chaussures trop portées et se mit en route en direction du dépôt.