1272 – Cine Club 119

Quand j’ai vu la bande annonce de Battleship, j’ai su que ce serait le plus gros film que les gens normaux n’auront pas envie de voir que moi j’aurais envie de voir.

Bataille navale est en effet un film rescapé des années 90, à l’époque où on pouvait pulvériser des records de boxe office avec des films complètement cons comme Independance Day. Tout y est : l’invasion d’extra-terrestre, la collaboration de l’armée, une chanteuse qui se prend pour une actrice. Le film s’offre le luxe de pomper allègrement l’imagerie d’Halo et Transformers en même temps que les meilleurs plans d’Armageddon ou Titanic, mais en plus débile (on remplace Bruce Willis qui avance au ralenti par un octogénaire en chaise roulante). Tout ça en partenariat avec Hasbro, la marque de jouets qui possède aussi Transformers. Parce qu’Universal avait, dans un coup de stress, acheté un tas de licences comme Touché-Coulé. Petite spécificité du contrat : si le studio ne mettait pas en branle d’adaptation de chaque marque, il devrait payer des pénalités.

Il fallait donc un film Battleship, parce que quitte à payer, autant que ce soit pour un film plutôt que pour un contrat non respecté.

C’est là qu’intervient Peter Berg, le réalisateur de l’extraordinaire Friday Night Lights (le film, et aussi le début de la série) et du savoureux mais trop méconnu Bienvenue dans la jungle. Le type s’est exclamé à de nombreuses reprises en interview qu’il voulait juste faire un film d’invasion alien avec des bateaux et que Hasbro, en vrai, il s’en contrefout un peu. Tant qu’on le laisse faire joujour. Ce qui nous amène à cette histoire improbable d’aliens aquatiques qui viennent péter les radars d’une partie de la flotte américaine au large de Hawaï le temps d’envoyer un message à leur planète d’origine comme quoi la Terre, c’est bon, y’a grave de quoi la piller. Au jeune premier de Friday Night Lights justement (cohérence), de leur péter la gueule à coup de destroyer, mais en devinant leur position relative.

Quand je suis allé voir le film, j’ai vécu un tas d’émotions contradictoires. Je passais d’un moment où j’étais en transe, galvanisé par la propagande militariste, à la scène suivante où je m’effondrais de honte dans mon siège face à un passage trop crétin, un blague trop merdique, où un plan trop abusé sur la bonnasse à forte poitrine. Surtout, je ne m’ennuyais pas. Et plusieurs fois pendant la séance, les gens applaudissaient, détendus par le manque total de prétention de l’aventure. Parce que là où Bay et consorts cherchent la respectabilité, Berg se contrefout d’avoir l’air sérieux, et fait n’importe quoi. Jusqu’à ce que nous, public, on laisse tomber l’analyse premier degrés et qu’on se laisse porter par ce monde absurde où les battleships font des dérapages contrôlés.

D’ailleurs même la scène de touché-coulé, où tu vois les persos les yeux rivés à des écrans gueuler A-7, D-23 ou P-11, est super bien foutue. J’étais stressé, à fond dans le film, mais avec un sourire en coin, le sourire années 90.

Le problème de Battleship, c’est de sortir quinze ans trop tard. Les gens sont devenus cyniques et s’ils prétendent savoir « éteindre leur cerveau » pour aller au cinéma, ils ne le font plus vraiment. Même Universal n’a aucune confiance dans le film, le sortant aux US un mois après l’international, pensant que de toute façon ça ne marchera pas.

A titre personnel, j’espère que si, quand même. Parce que j’ai pris un pied à l’ancienne, un pied de ma génération, de mes douze ans. Depuis la première bande annonce, je savais que ce film était pour moi. Les posters de Rihanna avec un fusil d’assaut n’ont fait que me conforter dans mon avis.

C’était merveilleux.

1241 – ADHD

Mon téléviseur a trouvé le moyen de mourir tout en allant très bien. C’est-à-dire qu’il s’allume, fonctionne quelques dizaines de secondes et s’éteint. Quel que soit le problème, c’est un micro problème. D’où la rage, le démontage du poste et l’achat prévu d’un ohmmètre pour vérifier des trucs. A priori, c’est tout de même 425 euros dans les gencives. Et dans une période d’entre deux jobs, ça sera compliqué (euphémisme de « lol ») de pouvoir le remplacer. D’où le désespoir, les complaintes sur les forums d’électronique de l’internet. C’est la fin de la Xbox sur le 32 pouces, des Blu-Ray 1080p et des soirées séries avec la (les ?) copine(s) qui kiffent regarder Vampire Diaries dans de bonnes conditions, au fond d’un lit, face à un bel écran.

Surtout, c’est la fin du multi écran. Ce qui contrarie mon déficit aigu de l’attention.

Depuis que j’habite seul, j’ai pris l’habitude de jongler entre mon écran de télévision et mon écran d’ordinateur. Quand je regarde une série, toutes les cinq minutes je jette un œil en coin à mon Gmail, au cas où un nouveau courrier ou chat soit en souffrance. Auquel cas je peux me lever et mettre en pause la série le temps de voir ce qu’il se passe. Si le moniteur passe en veille pendant que je suis plongé dans un jeu, il me reste les bruits. Je réagis plus vite au son d’un chat Facebook qu’un chien de Pavlov qui se bave dessus. Tout ça parce que j’ai PEUR que si je suis occupé à faire autre chose, la planète va continuer à tourner sans moi et que je vais rater une proposition de rencard, travail, soirée, sexe, ou n’importe quoi.

Sauf que depuis la mort de mon téléviseur, j’utilise mon écran d’ordinateur pour tout.

Je dois faire des choix. Si je joue à la Xbox l’image et le son sont liés à ma console. Je ne peux pas voir ni entendre ce qui se passe sur Internet sans intervertir le câble HDMI à l’arrière du moniteur. Si je regarde un film ou une série, je suis obligé de passer en plein écran et ne peux pas surveiller ce qui se passe en dessous sans m’interrompre volontairement. En somme je dois faire des choix vis-à-vis de ma consommation culturello-divertissante. Et pour le petit con survolté que je suis devenu, ce n’est PAS simple. C’est lutter contre une tonne de névroses de taré 2.0. Par exemple, si je joue trop longtemps à la Xbox, je profite des temps de chargement pour vérifier sur mon téléphone si je n’ai pas reçu de nouveau mail. Dans la seconde qui suit, je suis mortifié de honte.

Regarder plus de films aura d’ailleurs été une des résolutions les plus débiles que j’ai pu prendre ce premier janvier.

J’en suis à ne pas « trouver » deux heures pour regarder un film, persuadé qu’il se passera forcément un truc sur internet à mi-chemin. Le cinéma (physique, la salle quoi) reste le refuge dans lequel je ne peux pas être déconcentré, je ne peux pas mettre en pause. Mon comportement est d’une aberration sans nom et, malheureusement, loin d’être une exception. Mes amis peinent à regarder un film chez eux, sont toujours près de leur Gtalk, même en pleine partie de Final Fantasy. Et on se supporte encore le matin dans la glace.

Alors peut-être que, quelque part, la mort de ma TV n’est, à court terme, pas une si mauvaise chose. D’ailleurs, je vais devoir couper l’ordi, j’ai envie de jouer à Rayman. Puis après, je regarderai un film. Ouais.

1197 – Book Review 200

200 chroniques littéraires.

Pour l’occasion, j’ai voulu sortir de ma zone de confort, me faire du mal.

Cloud Atlas est un roman anglais de David Mitchell. Sorti en 2004 (et traduit chez nous sous le titre La cartographie des nuages), il s’agit d’un pavé de près de 600 pages à l’excellente réputation. En ce moment même, les frangins Wachowskis tournent une adaptation cinématographique avec un budget faramineux et un casting de luxe. La question étant de savoir si, de base, Cloud Atlas est adaptable A la fois exercice de style et de narration, on m’a prévenu plusieurs fois de la difficulté de sa lecture. Et pendant le premier quart du livre, j’ai eu l’impression de me faire tabasser avec une barre à mine au fond d’une allée sombre et poisseuse. C’était dur, pénible et pas marrant. Un peu comme Infinite Jest de David Foster Wallace, mais en moins sadique, puisqu’au bout d’un moment, la douleur s’estompe. Dès lors, il ne reste que la performance de l’auteur et le plaisir du lecteur.

Six destins à travers le temps, six personnages avec la même marque de naissance, qui chacun lisent, regardent, écoutent l’histoire de celui qui l’a précédé. Un notaire du dix-neuvième siècle voyage entre les îles de la nouvelle Zélande, rongé par un ver parasite. Au début des années trente, un apprenti musicien Belge se voit voler ses travaux par son maître. Au milieu des seventies, une journaliste enquête sur une centrale nucléaire et une série de meurtres. A notre époque, un éditeur poursuivi par des malfrats se retrouve prisonnier d’une maison de retraite. Dans un futur proche, un clone se découvre un âme et s’apprête à lancer une révolution. Enfin, dans plusieurs siècles, une tribu revenue à l’état sauvage découvre les vestiges de notre civilisation et la vérité sur « La chute ».

Cloud Atlas est avant tout un exercice de style aux règles bien précises. Chaque novella est coupée en deux. On lit une première moitié d’histoire en avançant dans le temps de manière chronologique jusqu’à la sixième, qui est lue d’une traite. Ensuite chaque personnage reprend le récit du précédent et l’on remonte le temps au fil des cinq secondes moitiés jusqu’à revenir à la conclusion de la première. OUF. Difficulté supplémentaire : utiliser le style et vocabulaire de chaque époque à laquelle se déroule chaque histoire. Le journal de bord d’un notaire du dix-neuvième est rédigé en vieil anglais, aux phrases alambiquées et précieuses. L’enquête des seventies se lit comme un polar un peu kitsch. Tandis que le récit se déroulant dans un futur lointain possède des structures grammaticales qui n’existent pas encore. D’où le mal de crâne à la lecture des chapitres éloignés de notre présent.

Le tour de force de Mitchell est de faire fonctionner cette recette improbable. Toutes les novellas sont intéressantes, coupées en leur milieu par un suspense et conclues de manière satisfaisante. Le style est parfois lourd mais toujours à propos. Surtout, les liens entre les différentes histoires sont présents, mais subtils. On a par exemple la marque de naissance identique des différents héros, et le fait qu’ils lisent l’histoire qui les précède. Le lecteur attentif notera d’autres indices, beaucoup plus tenus, comme le fait qu’un personnage cite Soleil Vert (« Soylent green is people ! ») pour le fun dans un novella, alors qu’un peu plus tard un autre narrateur réalise qu’il se nourrit d’autres hommes sans le savoir (vague spoiler). Il conviendra donc d’être attentif lors de la lecture de Cloud Atlas. La bonne nouvelle c’est qu’en tant que lecteur, on n’a pas tellement le choix.

Le début du livre est rude, on sue à lire au ralenti chaque phrase en vieil anglais. On peste contre l’auteur, on se demande à quoi tout ceci rime. Puis les époques défilent, l’écriture se fait plus accessible. Le temps d’arriver au milieu du voyage et l’on a plus qu’une envie : dévorer toutes les moitiés restantes afin de savoir comment s’achève chaque novella. Je me suis alors surpris à achever les derniers chapitres sans aucune gêne au niveau du style, simplement parce que j’étais enfin rentré dedans.

Cloud Atlas est un grand livre, que ce soit par la performance d’auteur, les thèmes abordés (domination de l’homme par l’homme) ou le fait que sa réussite est intimement liée à son format romanesque. Je doute qu’une adaptation cinéma soit possible, tant les grands studios ont peur des patchworks, qu’ils soient narratifs ou stylistiques, et qu’il faudra une énorme dose de courage et de talent pour transposer la réussite du livre sur grand écran.

Il m’aura fallu trois semaines pour venir à bout de Cloud Atlas, mais je ne le regrette pas une seule seconde. Je pense pouvoir le citer régulièrement dans mes listes de romans préférés, d’inspiration et de source d’admiration.

La bonne nouvelle, c’est qu’il est dispo en anglais et en français. La mauvaise c’est qu’il n’existe pas en poche. Mais si vous avez l’occasion (et la volonté) de vous y frotter, foncez.

Vraiment.