1041 – Shitstorm

Ca y est. Je fais face à ma dernière semaine de cours. Du reste de ma vie.

Et c’est pas la joie.

On est tous crevés, épuisés par l’année de cours qui s’achève dans une tornade d’oraux, de travaux de groupes et quelques cours qui ont le malheur d’avoir été programmés en plein milieux. Pour les deux tiers des effectifs, ceux qui sont rentrés à l’école cette année, ce rush est nouveau. C’est ma troisième saison des partiels à Neuilly et je crois que ce qui me restait de résistance s’est fissuré. Epuisé, frustré, en colère, j’ai explosé une ou deux fois.

Toute action en déclenchant une autre de force (plus ou moins) proportionnelle inverse, c’est avec l’impression de participer à une escalade de rage que j’attaque mon lundi. Entre excuses et représailles, il va bien falloir avancer. De toute façon on n’a pas le choix et jeudi soir tout sera terminé.

La plupart d’entre nous ne se recroisera jamais. On pourra tous repartir avec un diplôme et des certitudes en poche. Puis on boira plein de coca (ou autre) en conchiant nos camarades, en balançant du ragot et ça sera top. Parce qu’est-ce qu’on en aura à foutre ? On sera sortis de là, on aura tous gagné.

Puis, dans quelques mois.
Dans quelques années.

On repensera à notre dernière année d’école, à avant. Peut-être qu’on relativisera, peut-être qu’on ira stalker sur Facebook, Twitter ou ailleurs ceux qu’on a pas supporté jusqu’au bout. Au calme, avec un œil neuf et le cœur plein de nostalgie. Et peut-être qu’on se dira que, quand même, on a tous été cons.

Un peu au moins.

Moi le premier.

999 – 666

[Suite et fin des notes 666, 777 et 888]

- Sur quoi tu travailles ?

Eclairé à la seule lumière de ma lampe de bureau, je ne sursaute pas. Je l’ai senti venir, au sens propre. Il ne dégage pas une odeur de souffre, mais quelque chose de plus proche d’une épice. Ca pique les narines, mais ce n’est pas désagréable pour autant. Je fais pivoter mon fauteuil de bureau et me retrouve face au vide. Derrière moi on presse des touches sur mon clavier.

- Tu avais commis une faute d’orthographe. Pour ta millième note de blog, ça aurait été un peu dommage.

Je réponds au néant.

- J’apprécie le geste.
- A ton service.

Le murmure a roulé à l’intérieur de mon oreille avant de caresser mon tympan. Je frissonne. C’est très désagréable. Mon avant bras se contracte sous le frisson, le muscle vient se coller au métal froid de la lame dissimulée à l’intérieur de ma manche. Je déglutis.

- Avant qu’on en finisse, j’aimerais poser une question.

Les lattes de mon lit grincent sous un lourd poids mais la réponse me parvient d’un autre côté.

- Je t’écoute, j’ai tout mon temps. En fait, j’aime nos conversations.
- Est-ce que c’était vraiment possible de s’extirper du contrat ? Est-ce que c’est possible de doubler la valeur de son âme ?

Une pause.

- Techniquement, oui. L’âme est un muscle, si l’on s’en sert, elle prend de l’importance. Et inversement. De là à doubler… Tu n’as pas sauvé de bébés phoques dans l’année ?
- Pas vraiment.
- Dommage.
- Je vais finir ma note de blog alors.
- Je t’en prie, fais comme si je n’étais pas là, c’est une visite de courtoisie après tout.

Le talisman acheté à l’antiquaire me brûle de l’intérieur de la poche de mon jean. Il sent que quelque chose est là, quelque chose qui se dissimule, qu’il veut révéler. Tout comme le Kris, la dague, de Malaisie acquis contre le reste de mes possessions vibre en sa présence.

Mes doigts achèvent la mise en ligne programmée de ma millième note de blog, accomplissant presque trois ans d’écriture quotidienne, forcenée. Un exercice de style qui m’a coûté trop cher. Est-ce que je suis vraiment plus avancé qu’à mes débuts ? Mes manuscrits sont toujours dans mes tiroirs, je lutte toujours autant pour terminer mes fins de mois, j’ai plus d’amis mais aussi plus d’ennemis. Est-ce que ça en valait la peine ? Est-ce que ça valait autant ? Les dents serrées, je glisse ma main dans ma poche, contre l’amulette. L’air s’emplit une dernière fois de sa voix.

- Un problème ?

D’un coup sec j’écrase l’objet contre ma paume, des éclats viennent sans planter dans ma main. La mâchoire contractée, je ne crie pas. Après deux secondes de battement, le monde change. Dans un flash de lumière, je vois tout.

Je vois l’intérieur des murs de mon studio. Je vois les silhouettes des occupants précédents. Je vois des meubles qui ne sont plus là. Je vois des dizaines de couples faire l’amour dans tous les coins. Je vois l’air. Je peux compter chaque molécule. Je peux chiffrer avec exactitude le pourcentage de pollution dans l’oxygène que je respire. Je vois mes mains. Je vois mon sang. Je vois mes mitochondries qui se repaissent. Je vois ma vie. Le temps s’est arrêté, pourtant je suis encore libre de mes mouvements. Je tourne lentement mon visage dans la direction de la lumière dorée derrière moi. Je le vois lui. Entièrement. Puis je hurle. Je m’agrippe le visage, mes ongles raclent ma peau, veulent déloger mes yeux qui n’arrivent pas à intégrer autant d’informations à la fois. Mon cerveau bouillonne, surcharge. Un liquide que je ne préfère pas identifier s’écoule de mes narines Tous mes nerfs court-circuitent. Dans un ultime effort, mécanique, je fais glisser le Kris dans ma main et je fonds sur lui.

Mon élan est stoppé à mi chemin. Je n’ai plus mal. Mes yeux ne sont plus mais mon centre de gravité ressent que l’on me soulève. Je crois qu’un bras a traversé ma poitrine. J’en suis certain lorsque je ressens une poigne se resserrer contre mon cœur. L’air, le sang, tout est aspiré à l’intérieur, vers ce vortex qui me déchire en dedans.

- Ceci. Était. Très. Stupide.

Chaque mot me parvient détaché, froid, neutre : un diagnostic plus qu’une déception. Je ne les entends pas, je les sais. Tout comme je sais que je me devais d’essayer de résister. Alors que le reste de mon corps disparait dans un trou noir, cette pensée est à la dernière à s’évanouir.

957 – Stepping Up/Writing Down

Encore une belle idée à la con. Vous vous souvenez quand je vous ai parlé du NaNoWriMo, le concours débile où il y a rien à gagner qui consiste à écrire un bouquin de 50 000 mots en un mois ? Je vous expliquais que cette année, j’allais devoir lâcher l’affaire. Enfin, j’allais essayer de voir si je pouvais pondre une structure à peu près correcte et me lancer. Sauf que j’ai pris froid, j’ai du garder le lit et j’étais à peine capable d’allumer la Xbox tellement j’étais occupé à endiguer mon inondation nasale (endiguer, digue, inondation, vous rigolez ou pas ?). Déjà que c’était mal barré, là j’étais certain, écrire un nouveau roman, ça allait pas être pour novembre. Puis le premier du dit mois, c’était férié. J’avais un peu de temps. Alors j’ai ouvert Word, comme ça, pour voir, et je me suis mis à mettre des mots les uns à la suite des autres.

La mauvaise nouvelle, c’est que j’écris globalement de la merde. C’est-à-dire que toutes les recherches et la partie réflexive que j’aurais du faire avant, je l’ai dans l’os. Du coup ça donne des ballades entre deux des personnages dans des rues qui n’ont pas de nom, devant des boutiques qui ne sont pas décrites. Je voulais prendre mon appareil photo et faire le trajet pour avoir du réel à injecter. On verra après. Un peu comme l’intrigue secondaire à propos de l’ex du protagoniste principal masculin. Je sais que je veux lui créer un passé et tout ça mais j’ai pas le temps d’y réfléchir. A un moment, il mange un banana split. Bah c’est juste ça, un banana split. En attendant une éventuelle relecture pour ajouter des nuances de couleur à la banane, des copeaux de chocolat artisanal sur la glace et une assiette de porcelaine décorée. Il faut que j’avance, même si ça ressemble au script d’un bouquin vachement mieux.

C’est un peu la rançon de l’exercice. Le but c’est d’arrive au bout, d’avoir un embryon mal formé et né trop tôt. On pourra toujours mettre des béquilles et rénover les fondations après. Ca a quelque chose de frustrant, de se dire qu’avec un peu plus de temps, ça serait plus propre du départ. En l’état je vous dis pas le chantier. Ou comment je me suis fait griller sur Wikipédia en plein cours d’anglais parce qu’au lieu d’écouter j’étais occupé à chercher des infos sur le talk show de Jimmy Kimmel pour un chapitre qui me casse d’avance les burnes. En plus de la fatigue accumulée, vu que j’essaie de faire au moins 500 mots sur les 1700 requis par jour (je suis clairement en dessous). Je sais pertinemment que je n’arriverai pas au bout, ou en tout cas pas à 50 000 mots en un mois. Le contexte est prodigieusement défavorable avec les cours, les exposés, la recherche de stage, c’est pas gérable. Quand je pense que l’année dernière à la même époque je ne faisais RIEN. Absolument RIEN.

Si je résume : je me force à participer à un truc qui m’attaque la santé, le sommeil, que je ne pourrai pas gagner et dont je suis à peu près persuadé que je vais abandonner d’ici trois ou quatre jours. N’empêche que ça m’a remis la tête sous l’eau, n’empêche que j’ai pondu 10 000 mots et des cacahuètes déjà, n’empêché qu’à force d’écrire sur ce manuscrit j’ai réglé un de mes problèmes (à savoir que je sais comment ça finit). N’empêche que, au milieu de la shitstorm que je traverse, c’est le seul truc qui me fait sourire, qui m’élève un peu le moral.

Parce que c’est peut-être un exercice absurde qui tombe au pire moment possible, mais de m’étirer les muscles, de coucher des pixels sur le word blanc, ça me conforte dans quelque chose que j’avais tendance à oublier.

Je suis fait pour ça.