1018 – Partners

Le lieutenant LeReilly démarra une holocigarette. Instantanément les nanobots qui grouillent entre ses synapses relâchèrent leurs hormones apaisantes de synthèse. Le trentenaire porta les doigts à sa bouche, agitant dans l’air les particules laser bleutées qui simulaient la présence d’une antique cigarette. La porte du hanger du central onze s’ouvrit à son approche. Benjamin avança en silence à le long d’étagères poussiéreuses sur lesquelles étaient entassées reliques du passé, pièces à conviction, matériel spécial ayant servi dans des opérations spéciales. Arrivé devant un casier de deux mètres de haut, LeReilly tenta d’ouvrir la vieille poignée manuelle. Le verrou grinça. A l’intérieur la carcasse de la machine demeurait verticale. Faisant disparaitre l’holocigarette, l’homme s’approcha, caressa le froid métal de la paume de sa main, révélant l’insigne du mech qui avait été son partenaire dans le temps. Le N95 gravé en lettres rouges était écaillé, mais toujours visible sur le torse du robot.

- Je suis désolé, mais j’ai besoin de toi.

N95 ouvrit grand ses capteurs oculaires, sa faible résolution peinant à s’ajuster à la faible lumière ambiante. La reconnaissance faciale aurait pu reconnaitre Benjamin LeReilly dans le noir complet. Son partenaire. Le mech voulu parler, mais ses enceintes empoussiérées ne furent pas capable de cracher plus qu’un faible grésillement.

- N’essaie pas de parler, tu n’es pas à jour. Laisse-moi le temps de te remettre sur pied.

Le robot remarqua seulement qu’il était branché à plusieurs machines, une grosse batterie portable, ainsi qu’un holodeck qui affichait une barre de progression. En se relaxant il sentit la mise à jour parcourir son système électronique, les bugs balayés par un nouveau code, chaque élément éteint, diagnostiqué, puis rallumé. C’était comme se faire masser l’intérieur du crâne. C’est en tout cas ce qu’il avait décrit à Benjamin lors de la dernière mise à jour du firmware, quelques mois avant la mise au placard…

- Où est N97 ?

Maintenant que N95 avait repris le contrôle de ses enceintes, Benjamin restait silencieux. Il secoua la tête.

- Ton remplaçant est entre l’infirmerie et la morgue.
- Que s’est-il passé.
- A notre dernière mission, je l’ai perdu de vue, quelques dizaines de minutes, tout au plus. Lorsque je l’ai retrouvé, il semblait aller bien, mais quelque chose a grillé à l’intérieur. Il me reconnait, mais n’arrive plus à parler, je lui donne des ordres mais un sur cinq aboutit. Il a pété un circuit. Un putain de légume.

N95, toujours branché à son goutte à goutte d’électricité pure, baissa les yeux.

- Il devait être… meilleur. Meilleur que moi.
- C’est ce qu’on m’avait dit oui. Après toutes nos aventures, tu méritais de prendre ta retraite 95, c’est ce que je pensais en tout cas. Je ne voulais pas perdre mon meilleur partenaire.

C’est pour ça que j’ai accepté 97, pour ne pas prendre le risque de te voir sauter en service.

- Je sais, mais. Mais il devait être mieux. Il est série N, un 97.

Le Reilly repensa à la carcasse déboussolée qui gisait sur une table quelques étages plus haut. Après des mois de bugs légers, d’accrocs, de perte de conscience, de batterie drainée en quelques minutes, N97 avait fini par sauter. Sans explication.

- Il devait être mieux. Tu es meilleur. Et j’ai besoin de toi.

N95 avait enfilé un pantalon, maintenant à la taille par une ceinture magnétique. LeReilly lui rendit la veste longue qu’il avait toujours gardé dans un tiroir de son bureau. Le mech se sentait revivre. Il sentait bien que sa capacité de charge était amoindrie, que ses capteurs étaient vieux et obsolètes. Son processeur était encore en train de compiler la nouvelle liste de contacts, les dernières preuves photographiques, les musiques de l’année écoulée, les outils récents de communication. Mais il aimait ça, revenir sur le terrain, revenir sur le terrain, avec son partenaire, son meilleur ami.

Le mech avait compris la décision du lieutenant de le mettre au placard. Loin de prendre mal, il avait acceuilli sa retraite comme un signe de confiance, comme une récompense. Bien que 95 s’était toujours imaginé mourir sur le terrain, à poursuivre une petite amie en fuite, à se battre avec un ennemi, à prendre une photo volée. Au fond de ses circuits imprimés, il le savait, il avait été fait pour aider son ami jusqu’au bout.

Alors que le duo arpentait de nouveau les rues de Paris, N95 huma l’air frais du petit matin. En service à nouveau. En vie à nouveau.

974 – Watching U Watching Me

Google Buzz n’aura pas été totalement un échec. Vous savez, le truc étrange intégré à Gmail qui se voulait être le Twitter de Google. Dans les faits, personne ne s’en est servi. Sauf ma mère. En fait, au départ j’ai lié mes statuts Twitter à Buzz, en me disant que comme ça les gens pouvaient me suivre sur les deux. Ma mère a un Gmail et le truc m’a automatiquement suivi. Ainsi, même  si aller sur Twitter et comprendre comment ça fonctionne c’est galère pour elle, d’un tweet lors de sa lecture de mails elle peut suivre un peu ce que je fais. C’est pratique quand on a un fils indigne comme moi qui n’appelle clairement pas assez. Le problème, c’est que la haute autorité familiale a du mal à faire la part des choses entre moi et ma personnalité web, le personnage plus arrogant, stupide et grotesque qui twitte à me place. D’où le gros foutoir niveau interprétation de ce que je fais, de ce qui m’arrive.

Il se trouve que ma mère n’est pas la seule à me fliquer plus ou moins méchamment. Par exemple une ex est tombée sur un article datant de 2008 où je la traitais de harpie et m’a immédiatement écrit un mail, puis un autre, puis un message sur mon mur facebook, plus une tentative de chat. Je n’ai pas répondu. D’une parce qu’elle aurait du comprendre que harpie était un euphémisme poli. De deux parce que je n’ai pas envie d’avoir une explication avec quelqu’un que je n’ai pas vu depuis deux ans. Je donne du temps à ma vraie vie. Pas à ceux qui ressurgissent que par froissement d’égo. Tout de même, la demoiselle s’est frayé un chemin jusqu’à cette note de blog. Ca me pose un peu question. Comme ce pote à qui je faisais référence dans un article récent sur le basket qui a liké le lien sur Facebook. J’ignorais qu’il me lisait.

Pourtant, je ne suis pas (trop) bête. J’ai une liste « d’amis » Facebook longue comme mon bras et tous sont exposés à mes notes. Tout comme je remarque régulièrement quand les gens tapent mon nom complet sur Google et atterrissent sur le blog. Je ne me cache pas, ce n’est pas le but. Aussi je suis curieux, de savoir qui peut bien repasser par là. Je me souviens par exemple de cette fois où une fille du lycée qui ne m’adresse plus la parole depuis plus de six ans m’a laissé un commentaire d’insultes au détour d’un article. En réalité je crois que j’organise depuis plus de deux ans la construction de ma propre page blanche, le work in progress de ma vie que l’on peut consulter. Que ce soit ma famille, mes amis, mes ennemis. Je sais que je ne soupçonne pas la présence en ces lieux de quelques figures de mon passé, tapies dans l’ombre.

Un jour je saurai pour certain(es). Pour d’autres sûrement non. Mais si on veut me retrouver, je suis là, je me cache en pleine lumière. Je n’attends pas. Je suis juste là.

A demain.

362 – Birdcage

Il y a celle que j’ai ajouté uniquement pour faire chier mon ex, vu que non seulement je la vois jamais en vrai, mais qu’en plus je me fiche pas mal de sa vie et de ce qui pourrait lui arriver. Le pire c’est que j’ai pas balancé l’info à mon ex, vu qu’elle n’est pas en état de se manger les crasses que j’accumule en vengeance.

Il y a celle qui me chauffe dès qu’elle est un peu bourrée, la présence de son mec ne change rien à l’affaire. Le zombie est toujours impassible. Il est peut être habitué j’en sais rien. J’épluche leurs photos de vacances à la recherche d’un cliché chaud d’elle en maillot de bain. Tout ça pour me donner une raison d’être flatté de ses avances éthyliques. Mais rien à faire, rien de potable à se mettre sous l’œil, sous l’égo.

Il y a celle a qui je n’ai plus parlé depuis le lycée, au moins. Elle est devenue mannequin et a gardé le contact avec un tas d’anciens amis communs, unis dans la résolution que j’étais trop insignifiant. Elle poste des statuts bipolaires parfois dépressifs, parfois hyper joyeux. J’arrive même pas à la reconnaître sous le photoshopage de affiches de pub qu’elle ajoute à sa galerie. J’y peux rien et pourtant c’est un de mes contacts qui me déprime le plus.

Il y a celle à propos de qui j’ai écrit un roman dans son dos. Fliquer son feed de news est devenu un compromis au harcèlement. La dernière fois où j’ai du attendre son célibat, le seul état dans lequel l’envie de me voir est trop forte, j’avais patienté trois ans. Maintenant, pour m’occuper, je ricane tout seul devant les photos un peu honteuses que ses amis postent à chaque de soirée. et à chaque fois que je croise la tête d’abruti autiste de son mec. Un bon compromis ouais.

Il y celle pour qui je fais office de psy par le chat du site, parfois jusqu’à super tard au milieu de la nuit. Je lui dois bien ça, même si j’ai l’impression qu’un jour elle va se laisser aller à tenter sa chance. Je me connais par cœur, son physique me plait suffisamment pour que j’aie envie de l’essayer, mais pas assez pour m’y attacher ne serais ce qu’un peu. Alors je devie son peu d’avance, tout en les encourageant de temps en temps, parce que j’ai un tout petit égo affamé.

Il y a celles qui ne me parlent pas et à qui je ne parle pas. Simplement parce qu’on a rien à se dire. Ajoutée dans l’espoir une chope après une soirée, ajoutée sans savoir qui c’était, ajoutée par politesse, les raisons sont multiples. Je comprends rien à leurs histoires, leurs états d’âme. Mais ici comme dans la vraie vie, on a besoin d’anonymes pour faire les passants, pour justifier l’attachement porté à tous les autres.

En fait Facebook c’est carrément étrange, avec toutes ces filles piégées à l’intérieur de leur cage 2.0. A moins que ce ne soit moi qui soit enfermé dehors.
Demain, trêve de considérations métaphysiques, top 3. A 22h, micro note Bis.