1003 – Hellbound Pt.3

Le jus du fruit coule le long de mon pouce alors que j’achève de l’ouvrir en deux. Un végétal sucré, qui pousse sous terre. Une pomme de terre, au sens littéral du terme, rare bonne surprise de l’endroit. Je tends une moitié à la fille avant de m’affaler contre un arbre. La forêt culmine à plusieurs dizaines de mètres de haut, les branches poussant d’un tronc, tendues jusqu’à pénétrer celui d’à côté. Une toile d’araignée d’écorces entremêlées. Les soleils tapent moins fort à l’ombre, et je savoure mon repas avec un plaisir que je peine à dissimuler. Entre deux de mes propres gémissements de plaisir, je remarque que ma compagnon de ces derniers jours ne mange pas. Je tente en anglais.

- C’est du sucre et des fibres. Sans danger.

Elle porte son visage au dessus du fruit, son nez s’agite. Elle n’est pas convaincue.

- Oh, et c’est bon. Aussi.

Finalement, pour la première fois depuis qu’elle a repris conscience ce matin, elle plante ses dents dans un début de repas. Des pépins giclent à la première incision, et à toutes celles qui suivent.

- Je vais avoir besoin de vérifier une ou deux choses.

La jeune fille lève les yeux, bajoues remplies. Son regard demeure craintif.

- Rien de bien méchant, rassure-toi.

Afin de ne pas la brusquer, j’ai pris soin de ranger, lentement et en vue, toutes mes armes dans mon sac un peu plus tôt. Mes mains sont tendues en l’air, en signe d’apaisement. Ma voix est calme.

- Tu as seize ans c’est bien ça ?

Elle hoche la tête. Déglutis une portion de fruit.

- Américaine ?

Encore un oui. Nouveau plongeon dans le repas.

- Nathalie ?

Cette fois ci elle se raidit. Elle sent que quelque chose est en train de se resserrer autour d’elle.  Son instinct hurle mais elle ne sait pas encore pourquoi. Je me redresse dans un craquement d’articulations. Mon épaule me fait encore souffrir.

- Nathalie Stevens, seize ans, qui a poussé une camarade de classe au suicide à force de dénigrements sur Facebook, MySpace et par textos interposés. Abattue par le grand frère de ta victime d’un coup de fusil entre les omoplates qui l’a conduite à l’hôpital, puis en enfer. J’ai passé plusieurs années à te traquer et enfin je te trouve.

Mon ombre au dessus d’elle, qui tremble. Je lève mon genou…

- Tu n’es pas là par hasard.

…avant de lui abattre la semelle de ma chaussure de toutes mes forces contre sa face.

Lorsqu’elle relève la tête, son nez est complètement cassé, tordu, boursouflé. Mais elle n’a pas l’air d’avoir mal. J’avoue être prit par la surprise. Je m’attendait à une réaction. Le long de ses joues, des veines bleutées se dessinent. Profitant de mon instant d’égarement, l’adolescente se jette sur moi et me plaque au sol.

- Cette petite pute l’avait mérité !

Un direct du droit vient m’éclater la joue.

- Bien !

Gauche.

- Fait !

Droite à nouveau. Chaque coup porté me semble plus puissant que le précédent. C’est parce que les bras de Nathalie s’épaississent entre deux impacts, se déforment sous la rage. Je sens sa masse qui augmente, son poids qui grimpe en flèche. Avant qu’il ne soit trop tard j’intercale un pied contre son bas ventre et je me dégage en la propulsant contre l’arbre derrière elle. L’impact laisse une marque contre l’écorce. Déboussolé, je reprends mon souffle alors que ma vision peine à refaire la mise la mise au point. Quelques mètres devant moi, Nathalie est agitée de soubresaut, des bosses apparaissent sur son dos, ses bras difformes s’allongent, sa peau vire tout doucement au gris strié de bleu.

- Tu n’es pas arrivée là par hasard. Personne n’arrive ici par hasard. La seule chose qui te permettait de rester toi-même c’était la punition non stop de nos amis du camp. Alors qu’au fond tu es encore plus pourrie qu’eux, plus insidieuse, perverse.

Sa bouche tente de me répondre une insulte mais ce n’est qu’un cri ponctué de filets de bave qui en sort. La bête se relève, deux fois plus grande que moi, trois fois plus large. Dans un élan désespéré je m’élance une nouvelle fois de toutes mes forces contre ce qu’est devenue la fille. Nous nous effondrons mais je sais que j’ai donné tout ce qui me reste. Le tout pour le tout.

- Privée de pénitence, tu redeviens ce que tu as toujours été : une Trolle !

Soudain, la forêt est secouée par un fracas de branches qui se brisent et de troncs qui s’écartent. Les feuilles mortes s’envolent dans un tourbillon. Je lève le bras droit en l’air. Un éclair déchire le ciel pourtant sans nuages. Mes doigts se serrent contre un manche entouré d’une épaisse couche de cuir tressé. D’instinct, prévenue par le souvenir d’une époque ancienne gravée dans ses tripes, la Trolle sait ce que je brandis, ce qui vient d’apparaître au bout de mon bras.

Le Banhammer, le marteau pourfendeur de Trolls, invoqué pour la première fois depuis plus de mille ans.