Terminus

Si tout se passe bien, demain je soutiens mon mémoire de fin d’études.

Ce qui est un peu triste parce que plein de potes ne pourront plus me dire « wo putain, depuis que je te connais t’es en train de faire un mémoire ».

Voici les 75 mots les plus utilisés dans mon mémoire, par ordre décroissant d’apparition.

A force de râler partout, en soirée, au téléphone, sur internet, je crois avoir gavé des centaines de personnes avec ça. Les gens savent que je suis le plus grand procrastineur du monde, que ma complainte est aussi pénible que sans fin. Pourtant. Jusqu’à la dernière minute ce truc me rendra fou. Mon esprit est toujours aussi incapable de réconcilier la somme de travail demandée et l’utilité intrinsèque de l’exercice, lu par une poignée de personnes. La dissonance cognitive me cloue au lit, me fait fixer la barre clignotante de Word pendant des heures sans jamais enfoncer une seule touche du clavier. L’ironie totale de l’état de fait que le dernier travail scolaire que j’aurais à faire de ma vie aura été le plus éprouvant pour ma logique interne.

Et en même temps, je suis un peu terrifié à l’idée d’être demain soir, d’avoir rendu et soutenu. Ce pour une raison assez évidente, qui est que je passerai d’étudiant à chercheur d’emploi. Et que du coup c’est tout de suite nettement moins glamour. J’aurais encore ma carte de la Sorbonne tamponnée 2011/2012 pour avoir des Big Mac offerts à l’achat d’un menu, mais ça ne sera qu’une illusion. Je ne pourrais plus me raccrocher à ça en continuant à lutter pour trouver un job cool de jeune premier marketing. C’est la vie d’adulte qui me rattrape, et contre laquelle j’avais le mémoire comme ultime rempart. Comme quoi, le mémoire c’est relou quand ça m’arrange hein.

La suite logique de cette idée, c’est que je vais devoir me redéfinir autrement. Jusqu’ici j’étais « le type qui fait son mémoire ». J’alterne aussi avec « le type qui va à la piscine » en fonction de ma motivation. Mais en gros je suis facilement catalogable. A défaut d’être « le mec qui signe un tas de bouquins ». Puisqu’on en parle, là encore le mémoire a été une super excuse. Ah ah je peux rien écrire de long j’ai déjà le cerveau embrumé par le mémoire tu vois. Tout comme ces dernières semaines c’était une excuse assez cool pour partir pas trop tard des soirées (et là tu te sens visé alors que je parle pas de toi, promis). En gros le mémoire c’est encore plus relou surtout quand ça m’arrange.

Idéalement, je le rendrais jamais, j’irai ouvrir une paillotte à Bali en coupant les ponts avec l’occident pour toujours. Comme ça je n’aurais pas à affronter le truc d’après, quand je ressors de l’école avec un diplôme et un but en moins.

Enfin, je dis ça, c’est si tout se passe bien.

Why Don’t You Get A Job

J’avais lu que le cerveau était la meilleure machine à voyager dans le temps du monde. On passe notre temps à ressasser le passé et imaginer des futurs possibles. C’est Sliders dans notre tête : et si je larguais ma nana, et si je claquais un mois de salaire en vacances, et si je m’abonnais au club med gym. Et ainsi de suite.

En ce moment je m’en rends particulièrement compte puisque je cherche un vrai travail (si si). A chaque fois que je postule à un nouveau job, je suis intoxiqué au futur parallèle pendant quelques jours. Par exemple j’ai envoyé un CV à Tokyo (soyons clairs, mes chances sont infimes). Mais ça ne m’empêche pas de réfléchir à la logistique du déménagement de mon PC, de m’imaginer en train de manger des nouilles au comptoir assis sur un petit tabouret et de me voir acheter toutes les merdouilles One Piece que je vois passer. Plus près de nous, quand j’ai passé un entretien dans le sud est de paris, j’ai réalisé que j’étais à côté de mon ciné préféré, d’une piscine accessible à pied entre midi et deux, d’un monoprix pour acheter des M&M’s au cas où. Et ainsi de suite.

Je crois que le but de ces simulations, c’est de pouvoir au final se satisfaire de la fois où on me dire (espérons) « oui ». A force d’envisager ma vie d’après, je me prépare psychologiquement à un nouveau chemin. C’est un peu comme se blinder en cas de dépression post achat, sauf que là c’est la dépression post emploi. Mon fonctionnement fait que j’ai l’impression que si je passe une porte, toutes les autres se ferment, certaines pour toujours. Alors je cogite, je me projette dans un tas de jobs différents, dans un tas d’existences différentes.

Depuis l’hiver j’ai envoyé des CV dans des boites que j’adule, d’autres moins, dans des pays à l’autre bout de la planète, pour des postes sur lesquels je ne connais pas grand-chose. Et à chaque fois le soir venu, je me projette dans toutes ces situations que je ne connaitrais sans doute jamais, mais auxquelles je suis un peu préparé.

En fait j’ai surtout l’impression que je n’ai jamais été face à une telle profusion de choix dans ma vie. Je n’ai pas choisi grand-chose dans mes études à part éventuellement où aller à la fac, et encore personne ne pouvait s’opposer à ce que j’aurais finalement élu. Là, je fais défiler des dizaines d’offres, dont la plupart me donnent envie de me pendre. Mais des fois je tombe sur des trucs oufs, un peu spéciaux. Alors je postule, j’essaie de ne pas trop glander sur la lettre de motivation, puis j’envoie.

Après, j’imagine, je me transporte, Quinn Mallory du marché de l’emploi.
En attendant de savoir où je vais atterrir.

1152 – Book Review 185

L’été littéraire c’est de la merde. C’est pile quand les gens sont en vacances que rien ne sort. Parce que si tu balances ta nouveautés en juillet, la plupart des grands médias ne seront pas au bureau pour en parler et les lecteurs ne sont plus (ou en tout cas moins), devant leur poste. D’où la rentrée littéraire et non pas les vacances littéraires. D’où le fait qu’on lise des bouquins de merde sur la plage. En partie. L’alternative du vrai gens en manque de bons mots, c’est de racler les fonds de tiroir, ou de rattraper son retard. Tout ça pour expliquer comment, presque trois ans après, je me suis retrouvé à lire la suite de l’extraordinairement excellent Infoquake. MultiReal est le second volume de ce qui est (à mon sens) la meilleure trilogie de Science-Fiction de la décennie. Oui j’aime bien être péremptoire comme ça. C’est peut-être malhonnête mais si ça vous fait lire le truc, ça aura valu le coup.

Trois cent ans après la révolte des machines, la race humaine s’est réorganisée autour de la Bio/Logique. Le corps grouille de nanomachines qui peuvent charger des programmes informatiques complexes qui permettent par exemple de se projeter holographiquement à l’autre bout de la planète (multiprojection), dissimuler ses émotions (pokerface) ou booster ses performances (nitro). L’entrepreneur Natch vient d’annoncer un programme incroyable : MultiReal. Il permet de naviguer dans des futurs alternatifs et sélectionner celui que l’on préfère. Cette technologie affole tout le monde, des marchés financiers jusqu’aux hautes instances gouvernementales. Chaque acteur de la planète veut MultiReal, que ce soit pour pour le détruire, le contrôler ou le rendre public et gratuit. Traqué, Natch doit garder le contrôle du programme mais surtout décider de l’avenir de MultiReal. Et par là même l’avenir du monde.

Infoquake et Multireal ont inventé un nouveau genre : le (serious) business-cyberpunk. L’action est avant tout marketing et financière. On parle de liberté d’entreprendre, de nouvelles technologies, de concurrence acharnée, d’ingérence gouvernementale et tous ces trucs qui excitent les fans de thrillers corporatistes. Sauf que tout ça se passe dans un univers complètement cyberpunk, où les humains hackent leur corps, passent leur temps à activer ou désactiver des programmes qui leurs tripotent le cerveau et finissent par noyer leur chagrin dans des bordels virtuels où ils habillent l’avatar de leur partenaire par l’apparence de celui ou celle qu’ils ne peuvent pas sauter dans la vraie vie. Cette seule rencontre des deux genres serait suffisante pour assurer une bonne lecture et un roman solide. La cerise sur le gâteau réside dans tout le questionnement éthique et transhumain. Qui doit contrôler la technologie ? Le progrès peut-il être stoppé ? Qu’est-ce que le libre arbitre ?

MultiReal fait réfléchir parce que chaque camp possède des arguments qui se tiennent et que les héros sont presque plus faillibles que leurs ennemis. L’auteur David Louis Edelman ne donne pas les réponses et laisse le lecteur y réfléchir. En attendant le dernier tome de la trilogie.

Que je lirai sûrement l’été prochain.

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