Mes amis sont bourrés d’humour. La preuve avec le colis que j’ai reçu par surprise il y a deux semaines. Un petit paquet Amazon bien épais, avec un livre dedans. Un livre papier hein, le genre lourd et joli. Cher Monsieur Queneau est sorti au printemps chez Denoël, une maison bien. Son titre fait référence à Raymond Queneau, auteur du siècle dernier (et ouais) mais aussi éditeur pendant plusieurs décennies chez Gallimard, une maison de qualité. Des années quarante à soixante-dix il recevait, triait et répondait aux manuscrits envoyés par les écrivaillants de tout poil. S’il ne conservait pas les romans, Raymond a gardé toutes les notes d’intention, ces lettres qui accompagnent et justifient le livre, la démarche de l’auteur, qui expliquent et racontent le pourquoi du qui et du comment. Cher Monsieur Queneau est un recueil de ces lettres. D’où le sous-titre : « dans l’antichambre des recalés de l’écriture ».
D’où l’humour de ma malandrine d’amie qui s’est offert une bonne tranche de lol pour le prix d’un bouquin. Notez que j’ai éclaté de rire aussi, à la poste. Fair play.

Par contre le bouquin démarre sur mal, par une préface d’une prétention totale et absolue méprisant ces pauvres gens du peuple qui ont eu l’audace d’espérer publication sans once de talent. Heureusement, c’est illisible (bien qu’écrit par un « grand » auteur, ce qui va permettre de relativiser le reste du livre, niveau mérite). Dominique Charnay s’occupe de l’introduction, et se permet d’être plus modéré et bienveillant dans ses propos vis-à-vis des lettres qui vont suivre. On nous y parle de Queneau et on explique la provenance des deux cent pages de notes d’intentions qui constituent le gros morceau du livre. Vont suivre des dizaines de missives, parfois très courtes et simples (un écrivaillant demandant des nouvelles de son envoi resté sans réponse), parfois très longues et pénibles (un autre résume et explique les mérites de son œuvre sur huit pages), parfois suppliantes (on se met à genoux, on mendie, on raconte ses malheurs) ou en colère (connard d’éditeur qui n’y connait rien !).
La collection est intéressante, mais le livre se prend les pieds dans sa démarche. A lire les avis des vrais gens vis à vis du recueil sur le net, on voit ce Cher Monsieur Queneau comme une compile de tartuferies dont on peut se moquer à gorge déployée. Quels pauvres types tous ces tocards sans talent qui se croient lettrés ! Ce serait un peu la version intellectuelle des tumblr moqueurs alimentés par les trolls du net (ce qui tendrait à prouver que les lumières sont des connards comme les autres). Mais à part la préface, le livre en lui-même ne semble pas vraiment orienté vers la moquerie. J’ose l’espérer, vu que si rire de gens mauvais (au sens moral) se défend un minimum, rire de gens mauvais (au sens qualitatif) est assez médiocre. D’autant que la grande majorité des lettres réunies ici sont courtoises et plutôt censées. Leur français daté leur donne même un charme qui manque à la plupart des productions littéraires actuelles.
Il faut dire que Queneau lui-même se contredit entre la pré et la postface. Dans l’introduction on le cite « L’écrivain reconnait l’écrivain, son jugement est infaillible et sans appel », sauf que plus tard dans la conclusion « Bien sûr qu’on passe à côté de chef d’œuvres ». Okay. Et on touche à ce qui me pose question dans ce recueil : je ne sais pas ce qu’il veut me dire. Est-ce la radiographie d’une époque littéraire ? Est-ce un hommage à ceux dont les rêves sont restés brisés ? Est-ce une moquerie ? La démarche n’est jamais clairement explicitée.
Dommage pour un sujet si riche.
La note d’intention est une peste nécessaire. Ecrire et se vendre sont deux qualités différentes, et rater une publication à cause d’une mauvaise note d’intention ne devrait jamais arriver. Mais dans le même temps les envois sont si nombreux qu’on ne peut se satisfaire d’un simple manuscrit pour attirer l’éditeur. On aimerait que le texte parle de lui-même, qu’à l’instar des CV anonymes on puisse proposer des manuscrits anonymes. Difficile pour autant de blâmer les éditeurs qui (espérons) font ce qu’ils peuvent. Moi-même je déteste mes notes d’intention, je les réécris une douzaine de fois et chaque version déclenche des réactions opposées, contradictoires, chez mes amis. L’enfer. Si ça se trouve elles se retrouveront dans un nouveau recueil quand je boufferai les pissenlits par la racine dans ma tombe d’écrivain raté.
D’ici là, on a Cher Monsieur Queneau pour voir comment on s’y prenait avant, piocher une ou deux idées, sympathiser, avoir envie lire le manuscrit vanté de ci de là. Au minimum j’aurais tiré du livre un bon éclat de rire, offert par une amie.
Il vaut mieux ça que pleurer quand on réalise que les auteurs du dit recueil n’ont jamais risqué la moindre plume à rédiger une dite note.
Cruelle ironie.
BUY STAGE !!!
C’est près de 25€ tout de même, mais ça s’achète là.





