769 – Book Review 129

Tristan Garcia est le roi du monde. Ce doctorant en philosophie, diplômé de l’ENS, avait secoué la rentrée littéraire de 2008 avec son premier roman La Meilleure Part des Hommes. Entré directement dans la collection blanche de chez Gallimard, le bouquin terminera avec le prix de Flore et une couverture médiatique gigantesque. Un coup comme ça, dans le milieu littéraire, ça vous donne la « Licence to do absolument n’importe quoi ». Ca tombe bien, Garcia racontait déjà à qui voulait l’entendre il y a deux ans qu’il voulait réhabiliter le roman d’aventure, faire un truc avec de la jungle et tous ces trucs ! A l’époque j’étais plus que curieux. D’une part parce que j’avais beaucoup apprécié La meilleure part des hommes. D’autre part parce que je suis toujours intéressé de voir de quoi accouchent les artistes quand ils ont une liberté quasi-totale et font donc exactement ce qu’ils veulent. D’où la lecture de Mémoires de la Jungle.

- En fait, ce que j’ai vraiment envie de faire, c’est un roman d’aventure, mais philosophique tu vois ! Ca serait l’histoire d’un singe élevé par des humains, super intelligent le chimpanzé, avec des bases de grammaire et tout. Il aurait grandi dans un zoo géré par une famille avec deux gosses, une fille aimante et un gamin autiste. Là c’est méta tu vois, le singe progresse alors que le fils reste bloqué dans son éducation et finit par mourir. Puis des années plus tard le singe se retrouve seul dans la jungle, à cause du crash de son avion, le pilote ne s’en tirant pas. Et du coup, pression ! Est-ce que le chimpanzé va conserver l’humanité qu’on lui a insufflée ou est-ce qu’il va régresser ?
- Heu… okay.
- Oh et ça se passerait dans le futur et ça serait écrit avec un vocabulaire et une grammaire arriérés du point de vue du singe !

J’imagine que la réunion chez Gallimard a du donner un truc de ce goût là, l’éditeur ne pouvant rien refuser au prodige. Et puis c’est sexy comme concept, ça parle d’humanité, de lien entre les espèces, de transmission du savoir, de l’état de nature et tous ces trucs un peu philo. Seulement d’office le truc se casse la gueule sur le style. Faire parler un singe en mode « petit nègre » (Jar Jar versus Tintin au Congo) sur pas loin de quatre cent pages, c’est violent pour le cerveau (un peu comme le Pygmy de Palahniuk l’année dernière). J’imagine que Garcia s’est éclaté a construire cette grammaire pourrie exprès, ces inversions de vocabulaire et autres artifices. Joli exercice d’écriture, catastrophe de lecture malgré la présence de quelques très bonnes phases. Il arrive parfois que l’idée soit bien plus séduisante que la réalisation de l’idée. Pendant toute la première partie du livre, j’avais envie de le jeter par la fenêtre ou d’y foutre le feu. J’aurais du faire les deux. Un enfer.

Sur le dernier quart du bouquin, il commence enfin à se passer un truc (après un passage épouvantable où le héros découvre des chimpanzés sauvages, le sexe et la magie de faire caca où il veut, for real). J’ai même eu quelques dizaines de pages d’excitation devant la perspective d’une explication aux (quelques) mystères contenus dans les flashbacks de l’enfance du singe. Le final rattrape presque la souffrance ressentie le long de la lecture pour en arriver là. Mais que presque. Tout ça pour finir sur un « Et ouais en fait les animaux c’est des animaux l’homme n’est pas tout puissant » ça fait un peu mal aux fesses. J’aurais préféré un truc vénère en mode « La planète des singes ». Mais non. Je ne peux que remercier Captain Obvious pour sa contribution à l’écriture. Oh et avoir un épilogue écrit en vrai français pour tout expliquer c’est un peu la mort de la narration organique, même en feintant en nommant cette partie « Un être humain a toujours le dernier mot ».

Oh, et l’intrigue aurait pu se dérouler de nos jours ça n’aurait rien changé. Absolument rien. Pas de worldbuilding ni d’utilisation des vagues mises en places futuristes du décor. C’est bien du coup Garcia est cohérent avec lui-même, puisque dans son premier bouquin il adoptait le point de vue d’une femme sans que cela apporte quoi que ce soit au récit. Okay, je tape un peu sur le Tristan mais j’ai besoin de me venger de l’horreur qu’aura été la lecture de ces Mémoires de la Jungle.
Le pire c’est que le bouquin n’est même pas intrinsèquement mauvais. Un prof de philo avait envie de développer des théories sur le rapport singes/hommes tout en se titillant le style. C’est réussi. J’ai vu ce que tu voulais faire, et tu l’as à peu près bien fait. Mais ça n’intéresse pas grand monde. Euphémisme de : personne à part trois universitaires et Technikart.

Maintenant que Garcia a utilisé sa carte « sortie de manuscrit dont personne n’aurait voulu sans un premier succès », j’espère un retour à quelque chose de plus intéressant pour les communs des mortels. Parce que sous la Jungle, on trouve encore quelques raisons d’y croire.

532 – Book Review 85

Il y a des choses comme ça dans la vie qui m’échappent. Par exemple, pourquoi ais-je acheté le dernier David Foenkinos ? [remember] J’étais à la RNAC, je faisais de mal a personne, et pan, je l’ai pris. Peut-être que j’aime bien le petit David, qui pond son presque roman (moins de 200 pages pour plus de 100 chapitres, merci les sauts de lignes) tous les ans jusqu’à que, par la force des choses, on le considère comme un écrivain important du paysage littéraire. Ou alors c’est physique, entre son jewfro, ses lunettes et sa gringaletitude, j’ai pour le bonhomme un peu de compassion. A moins que ce ne soit l’interview radio entendue la veille, où l’intervieweuse avait visiblement fait une descente dans la poudreuse pour oser déclarer que David avait un style à la Woody Allen. Toujours est-il que dix minutes plus tard, j’étais plus pauvre de seize euros et j’entamais la lecture de La Délicatesse.

François est un type bien, c’est aussi fort étonnant qu’il ose aborder Nathalie dans la rue. De ce minuscule acte de courage ordinaire naît une relation de sept ans, ponctuée d’un mariage. Puis François est renversé par une voiture lors de son jogging matinal, ayant traversé sans regarder. Bien qu’hautement sensuelle, Nathalie demeure des mois, des années, sans nouvel amant. Elle repousse les avances de Charles son patron, pour finalement embrasser un moche subalterne sans raison apparente. Pour le Suédois Markus, il n’en faudra pas plus pour qu’il presse la jeune femme de lui confier un second baiser. Séduite par l’étrange personnage, Nathalie se laisse porter par ce nouvel afflux d’émotions. Lorsque Charles apprend leur liaison, il tente de faire muter Markus, mais n’obtient que la double démission des nouveaux amants, qui iront se retrouver chez la mère de Nathalie. Fin. Sans déconner.

Donc, heu, voilà pour l’intrigue. Oui oui, l’intrigue du bouquin entier en fait. J’ai d’habitude rien contre l’ordinaire, mais là clairement Foenkinos n’avait rien à raconter. Ce n’est pas un texte introspectif sur le deuil, ni sur l’amour improbable. David préfère cultiver un style léger au détriment de la profondeur psychologique, au risque de créer des personnages aussi transparents que l’intrigue. Force est d’admettre que certaines idées littéraires font mouche, mais l’auteur se regarde écrire et se saborde la plupart du temps en nous expliquant ses propres traits d’esprit. A côté de ça, nombre de tentatives comiques tombent à l’eau, trop timides ou mal placées. On sent que Foenkinos passe à côté de quelque chose sans savoir qui blâmer, le relecteur qui fait mal son boulot ou David qui ne travaille pas assez son texte. Sans parler des hontes de débutant, comme annoncer « qu’elle ignorait c’était la dernière fois qu’elle lui parlait » dix lignes avant qu’il meure.

Au moins La Délicatesse n’est pas un mauvais roman. Mais ce n’est pas un bon non plus. Après avoir longuement cogité, le terme insignifiant me paraît le plus approprié, dans le sens où dans quelques mois je serai incapable de vous dire de quoi ça pouvait bien parler. Abattre un bouquin par an pour occuper l’espace médiatique, c’es bien, réfléchir le temps d’avoir un vrai propos et travailler le temps d’obtenir un style aiguisé, c’est mieux.
Maintenant si je pouvais arriver à comprendre pourquoi j’ai acheté ce truc, histoire de pas refaire l’andouille l’année prochaine.

Demain, ciné !

354 – Book Review 50

J’ai pas vu Entre Les Murs. Déjà parce que j’avais l’impression que ça enfonçait un peu des portes ouvertes, genre la version lycée d’Etre et Avoir. Ensuite j’ai vachement de mal avec les films tournés en mode « c’est moche mais c’est fait exprès ». La caméra tremblante, des décors et des couleurs dégueux, est-ce vraiment indispensable pour faire un long métrage qui paraisse réaliste ? Peut-on être dans une recherche du beau et faire passer un message ? Une minute, je viens de réaliser que c’est pas du tout ça dont je veux parler aujourd’hui ! Nan en fait je veux faire la chronique du dernier bouquin de François Bégaudeau, Vers la douceur. En étant honnête avec moi même je dois admettre que sans le battage autour d’Entre les Murs, du même Bégaudeau, je n’aurais pas du tout regarder ce nouveau roman. Bien que les couvertures des éditions Verticales soient toujours très belles.

C’est l’histoire de Jules, un trentenaire en déroute affective, et de sa bande de potes aux noms bigarrés, de Bulle à Vanille, en passant par Gilles et Flup. Tout ce petit monde est plus ou moins en lose sentimentale et erre dans Paris à la recherche de l’âme sœur.
J’ai pris Vers la douceur parce que je suis un gros fanboy de tout ce qui est presque adulte qui veut être aimé. J’y peux rien, c’est ma came. J’avais pas pigé que ça n’ira pas plus loin que ça. Jules parla a la première personne, mais ce n’est pas forcément lui le héros. Le récit propose d’autres chapitres sur le mode du narrateur omniscient, ce qui est d’ailleurs légèrement perturbant. Pas autant que la construction, avec une histoire dans le désordre avec trop peu de points de repères. C’est connu que je déteste être paumé en plein milieu d’un bouquin.

Après il reste le style. Ancien prof de lettres, le Bégaudeau se lâche à ce niveau, parfois avec une certaine classe, parfois moins. Beaucoup de répétitions faites exprès (Palahniuk staïle), des métaphores qui partent en sucette, c’est pas toujours heureux. Trop d’esbrouffe et pas assez de substance à mon goût, j’ai l’impression que le sujet a été survolé, mettant en scène une tripotée de situations typiques et autres clichés, mais sans réel génie. En sortant de ma lecture il n’y aura pas de passages ou de personnages qui m’auront réellement marqué. Notons la présence à la fin du livre d’une chronologie des évènements, qui résume les deux cent pages précédentes. Sa seule présence est la preuve du bordel temporel dans lequel se sont perdus les différents chapitres. De là à déclarer que Vers la douceur est un mauvais livre, c’est un grand écart que je ne me permettrais pas. J’ai pris du plaisir à la lecture même s’il ne m’en reste pas grand chose. Disons qu’il est juste très moyen, avec quelques fulgurances dissimulées ça et là.

Voilà pour les critiques de la semaine. Demain je retourne explorer des questions métaphysiques à propos des femmes. Sinon à 14h y’aura une note Bis où je parlerai un peu de mon stage.