
Je ne sais pas si c’est le printemps, mais j’ai remarqué une recrudescence des gens qui Savent dans mon entourage plus ou moins proche. Ceux qui Savent quel est le truc qui fait que je n’arrive pas à ce que je veux dans ma vie. Quel est mon défaut qui est le frein ultime à mon ascension. Ils Savent aussi ce que je devrais faire pour tout changer. Les habitudes que je dois perdre, celles que je dois prendre, quelle partie de ma mentalité est un grave problème. Arrête d’écrire ton blog. Arrête de dire que tu écris. Sois plus humble. Sois plus courageux. Le message est aussi variable/paradoxal que la façon dont il m’est délivré.
Entre le pote qui m’invite à diner pour me raconter pendant une heure le livre que je devrais écrire et qui ferait de moi une star et l’inconnu qui entend parler de moi par un auteur dans un bar et qui en déduit tout ce qui fonctionne de travers dans ma démarche et se fait le devoir de venir me réécrire un plan de carrière, il y a de quoi faire. Parfois c’est simplement plus insidieux, une phrase lâchée dans une engueulade alcoolisée, un morceau de rancœur craché en douce ou un rappel à chaque occasion du truc dont on est persuadé qu’il causera ma perte. La seule chose qui ne change pas vraiment, c’est la grammaire, le champ lexical.
Le français est une langue riche, avec plein de modes cools pour exprimer une opinion comme le subjonctif, ou, je sais pas moi, le conditionnel. Mais on ne me donne que trop souvent des leçons de vie à l’impératif, au futur. Voilà ce que tu dois faire, voilà ce qui va se passer. Et tous ces individus oublient trop souvent que la première étape pour régler le problème de quelqu’un, c’est qu’il admette en avoir un. Ça passe par la graine du doute. Celle qui ne germe pas sous les pluies acides de l’impératif ou d’un vocabulaire trop tranché. Parce qu’au fond, le plus souvent, on ne me donne pas tant des conseils qu’on exprime un agacement. Je le sais pour avoir un moment fonctionné de la même manière.
Je détestais un trait de caractère chez quelqu’un. Alors je disais qu’à cause de ça il plantera sa vie/son couple/sa santé. Je ne comprenais pas comment un autre dont j’estimais le talent ou les opportunités les gâche à ce point. Alors je ne perdais une occasion de lui dire ce qu’il devrait faire à la place. Et ainsi de suite en cas de jalousie, de ressentiment, d’agacement. Puis on a commencé à me faire la même. J’ai compris que les gens qui vous veulent du bien savent y mettre les formes, vous accoucher la tête, prennent le temps de converser. J’ai compris que ceux qui imposent, qui affirment, qui crachent, ne font que régler leurs propres problèmes vis-à-vis de votre travail, de vous ou parfois d’eux même, par l’intermédiaire d’un début de vérité ou de bonne intention, diluée, noyée. Alors j’ai commencé à me taire et j’ai arrêté d’écouter.
Le défilé de ceux qui Savent n’aura réussi qu’une chose, me blinder petit à petit. Je suis très loin d’être parfait, de tout savoir, et j’essaie me remettre en cause, avec ceux qui j’estime beaucoup, que je jalouse parfois un peu, mais en qui j’ai confiance. Ce sera à leur côté que je me servirai en coca, une fois arrivé, à regarder tout en bas ceux qui Savaient. J’aurai gagné mon pari. Eux, ils auront perdu.






