J’espérais que c’était une blague qui ne prendrait jamais forme. Mais non. Le projet My Major Company Books est lancé. Les petits gars à l’origine de My Major Company se sont associés à XO Editions pour lancer le premier site de financement participatif en littérature. Le deal : rassemblez 20 000 keuss et XO vous édite pour 10 000 exemplaires ! FUCK YEAH ! Enfin, timoré le fuck yeah quand même. Parce que XO Editions, c’est un peu la maison de Guillaume Mussot, et ça, sur un CV c’est chaud à assumer niveau crédibilité et karma. L’éditeur est une grosse machine à fric, là où chez un gros éditeur de littérature un premier roman est tiré à 3000 max, chez XO c’est 10 000, l’inondation en librairie, le best seller ou rien. Donc en gros, pour sortir de l’anonymat et acquérir la crédibilité d’une publication, on se retrouve à signer avec XO, l’éditeur le moins crédible en société du monde. Logique. Si encore c’était le seul problème de ce nouveau site plein de 2.0 dedans.
L’initiative est malhonnête du départ, à partir du moment où le site se lance avec déjà une poignée d’auteurs postulants, qui ont chacun enregistré une vidéo promo. Donc, attention twist. My Major Company Books veut révéler des anonymes mais a déjà présélectionné et coaché des têtes de gondole tellement sans expérience. Oh tiens salut Erik Wietzel ! Ca va comment depuis tes cinq romans déjà publiés en partie chez Bragelonne ? Puisqu’on est dans le délit de bonne gueule, je décerne une mention spéciale à « la bonnasse de service », Elena Klein. Elle nous pitche l’histoire d’une Française qui va tout plaquer pour tenter sa chance à Los Angeles. Insérer vanne clichée sur les clichés. Titre du truc : « Cendrillon à Hollywood ». Okay. Si l’on sait que les proxénètes ne se suicident pas, rien n’est moins sûr en ce qui concerne les lecteurs de romans. Au moins XO Editions eux ne risquent absolument rien.
Retour au business plan du site. Il faut 20 000€ d’investissement pour lancer la production de 10 000 exemplaires. Un éditeur, ça touche à peu près 14% du prix d’un livre (source syndicat de l’édition). Sur un bouquin à 17€ ça avoisine les 2€. Attention feinte. Pour qu’un livre soit édité sur My Major Company Books, il faut au préalable que l’on réunisse très exactement la somme équivalant aux bénéfices de l’éditeur sur les 10 000 exemplaires à faire imprimer. Si jamais il n’est vendu que 1000 exemplaires, l’auteur et les investisseurs ne touchent que pour 1000 exemplaires de royalties alors que XO s’empiffre avec l’équivalent comptable pour eux de 10 000 ventes. De quoi se rembourser largement sur les invendus et empocher le reste plus la commission du site. C’est ce qu’on peut appeler une politique de minimisation des risques. A titre personnel de ma mesquinerie, je pourrais dire « Système pyramidal ». Bah oui, en haut on à XO, 0% risques, 100% bénéfices et en dessous des mecs 100% risques, ???% bénéfices.
On peut dire ce qu’on veut sur le monde de l’édition, pistons, magouilles et autres joyeusetés. Mais saviez vous que quand Beigbeder voulait pousser Pille chez Grasset, à l’époque le boss était persuadé que ça ne se vendrait jamais ? Tout comme le bouquin BHL/Houellebecq s’est magistralement vautré y’a deux ans. L’édition, comme tout milieu artistique, doit comporter une part de risque, la possibilité d’échouer, mais aussi de réussir. En supprimant la prise de risque de l’équation, XO fout aux chiottes une des rares qualités d’un milieu à la dérive. Je ne suis pas contre les systèmes à la My Major Company. Loin de là. J’avais même filé un billet à une artiste sur un site concurrent. Que les internautes remplacent le boulot de l’éditeur en se cassant le cul à trouver des auteurs qui en valent la peine, qu’ils participent au processus éditorial, c’est déjà dédouaner la maison d’édition d’une grosse partie de ses responsabilités. Si en plus XO, qui est pourtant pété de thunes, ne prend même plus en charge une partie du risque financier, à quoi ils servent ? Sincèrement.
My Major Company et XO Editions nous prennent, vous prennent, pour des pigeons. Travailler moins pour gagner plus, c’est le nouveau business model de la lâcheté. On me répliquera que c’est le principe du financement participatif. Ou pas. Quand j’ai mis de la thune dans Spidart (avant son gros fail), c’était parce que le site, à l’inverse de My Major Company était associé non pas à une major justement, mais sur des petits canaux de distributions indépendants, conférant une vraie identité au projet. Prenez le cas récent MyDorcel : les internautes filent de la thune pour produire un film pornographique mais ils peuvent influer sur le casting, participer au tournage, rencontrer l’équipe. Un site pour un film déjà défini et cadré, pas la foire aux bestiaux. Deux exemples qui m’ont autant fait rêver par leur courage et leur inventivité que My Major Company Books me file la rage par son opportunisme lâche et son manque de crédibilité artistique.
Reste l’espoir que ça ne prenne pas, que les internautes n’aient pas le courage de s’enquiller des pages et des pages de textes potentiellement médiocres. La poignée d’auteurs mis en avant par XO et ceux qui viendront sur la plate-forme avec une grosse fanbase, une notoriété, sortiront leur bouquin. La presse littéraire au sens critique castrée criera au génie, à l’expérimentation 2.0, masturbation collective face à l’illusion de modernité et de démocratie. Attendez vous au raz de marée médiatique pour les premières sorties des pistonnés et aux candidats à gros réseau (super la révolution les gars). Puis après ? Le vide, peut-être. La lente agonie d’un site qui aura poussé un de ses créateurs à la démission, persuadé de l’échec à venir du projet.
My Major Company Books échouera peut-être dans le cimetière des startups, là où plus personne ne vous entend twitter.
D’avance, bon débarras.