Okay, donc il m’a coupé le bras.
Je mets du temps à réagir parce que son coup a cautérisé immédiatement. Mon sang n’est pas en train de gicler partout et je ne suis pas en train de paniquer. Seulement, je suis sous le choc. Deuxième temps, j’ai mal, et je m’écroule à terre en pleurant. De son côté il dénoue tranquillement le Banhammer de ma main libre. Quelques tours de lanières plus tard et la gravité reprend ses droits : le marteau chute. Il se désintègre dans une poussière d’éclairs blancs avant de toucher le sol.
- Curieux article, cela faisait bien longtemps que je ne l’avais pas vu. Je me demande comment tu as pu mettre la main dessus.
L’air que je peine à faire siffler entre mes dents serrées ne suffit pas à produire une réponse correctement articulée.
- Ne me dis rien, j’aime les mystères. Et les surprises, comme ta venue aujourd’hui. Que me vaut le plaisir ? A part les amabilités habituelles ?
Tu m’as volé ma vie connard. Ca non plus ne franchit pas mes lèvres. Plié en deux, je cherche un moyen qui n’existe pas de faire taire la douleur. J’ai envie de mourir, encore.
- Oui, bon, j’avoue j’ai triché. Un peu.
Quoi ?
- Mais j’allais te prévenir à terme, sois en certain. D’ailleurs je te surveillais au cas où. Prends ton séjour ici comme une… farce.
Mais de quoi est-ce que tu parles ?
- De ta venue en enfer. Je ne possède pas vraiment ton âme, le contrat n’a pas été consommé. Si tu es ici c’est uniquement par représailles vis-à-vis de l’histoire du couteau dans ton appartement. Lame en toc au passage, peu importe combien tu l’as payée, le vendeur finira en enfer sois en certain.
Une fois de plus je dois bloquer les influx nerveux qui saturent mon crâne pour produire mentalement une réponse à peu près construite. Comment ça le contrat n’a pas été consommé ?
- Tu as signé pour une aide à l’écriture de mille notes de blog. Tu as rédigé mille notes de blogs, mais sans aucune aide, sans autre artifice que ta volonté, ton imaginaire et le temps passé sur l’ordinateur. Oh et bonne part de stupidité aussi si tu veux mon avis. Je n’ai pas eu à intervenir une seule fois. Tu ne me dois rien, le contrat est nul et non avenu.
Quelque chose vient de se briser en moi. La souffrance, les années d’errance, le stress, la fatigue, tout vient s’entrechoquer dans une explosion qui pulvérise ce qui me restait de composition. Je ferme les yeux et achève ma chute contre le sol avant de perdre connaissance.
Je me réveille sur la moquette de mon studio parisien. En face de mon œil endormi : un demi Chocapic oublié. Je remarque en me relevant que je possède mes deux mains, et qu’elles sont dans un relatif bon état. Mes cheveux ne me tombent plus sur mes yeux et ma barbe semble avoir repris une taille normale. Titubant dans la pénombre, éclairé par les phares du bus 96 sous ma fenêtre, j’allume mon ordinateur qui m’indique la date du dimanche dix-neuf décembre.
- A la minute près.
Je me retourne dans une montée d’adrénaline, mais personne.
- Comme au bon vieux temps, hein “patron” ?
- Allons, te voilà de retour chez toi, plus besoin de me faire de la lèche. De plus, tu es libre.
- A quelle condition ?
- Aucune, rien. C’est une promesse. Et je tiens toujours mes promesses.
- Et ces années en enfer c’était quoi ?
- Disons que j’ai mal vécu ce sursaut d’insurrection alors que je passais pour une visite de courtoisie. A aucun moment je ne t’ai mentionné une éventuelle dette ou un éventuel paiement. Souviens-toi, tu m’as attaqué sans provocation
Je prends le temps d’essayer de me rappeler. Effectivement. Un point pour l’équipe démon.
- Pour ce que j’en ai retiré.
Le silence a repris la place que son départ a laissé. Pas un au revoir. Je ne sais pas si je dois en conclure quelque chose. J’essaie d’être en colère, de casser quelque chose de rage. Mais mon corps est en bon état, je ne ressens rien d’autre que l’air frais de la fenêtre contre ma peau. Même mon esprit semble être nettoyé, purgé. Dans les films les héros ont toujours un souvenir de leur aventure imaginaire pour leur rappeler à quel point elle était réelle. Je n’ai rien, à part mes souvenirs, qui je le sais vont lentement se flouter. J’éteins l’ordinateur et m’affale sur mon lit.
Je serai en colère plus tard. Je crois que ce soir je veux surtout ne rien faire. La note 1000 de mon blog peut aller se faire foutre, tout comme celles de la semaine à venir. Je ne vais rien écrire, prévenir personne, prendre sept jours et un Noel de vacances. Pas une ligne.
Pas un mot.