1005 – HellBound Finale

Okay, donc il m’a coupé le bras.

Je mets du temps à réagir parce que son coup a cautérisé immédiatement. Mon sang n’est pas en train de gicler partout et je ne suis pas en train de paniquer. Seulement, je suis sous le choc. Deuxième temps, j’ai mal, et je m’écroule à terre en pleurant. De son côté il dénoue tranquillement le Banhammer de ma main libre. Quelques tours de lanières plus tard et la gravité reprend ses droits : le marteau chute. Il se désintègre dans une poussière d’éclairs blancs avant de toucher le sol.

- Curieux article, cela faisait bien longtemps que je ne l’avais pas vu. Je me demande comment tu as pu mettre la main dessus.

L’air que je peine à faire siffler entre mes dents serrées ne suffit pas à produire une réponse correctement articulée.

- Ne me dis rien, j’aime les mystères. Et les surprises, comme ta venue aujourd’hui. Que me vaut le plaisir ? A part les amabilités habituelles ?

Tu m’as volé ma vie connard. Ca non plus ne franchit pas mes lèvres. Plié en deux, je cherche un moyen qui n’existe pas de faire taire la douleur. J’ai envie de mourir, encore.

- Oui, bon, j’avoue j’ai triché. Un peu.

Quoi ?

- Mais j’allais te prévenir à terme, sois en certain. D’ailleurs je te surveillais au cas où. Prends ton séjour ici comme une… farce.

Mais de quoi est-ce que tu parles ?

- De ta venue en enfer. Je ne possède pas vraiment ton âme, le contrat n’a pas été consommé. Si tu es ici c’est uniquement par représailles vis-à-vis de l’histoire du couteau dans ton appartement. Lame en toc au passage, peu importe combien tu l’as payée, le vendeur finira en enfer sois en certain.

Une fois de plus je dois bloquer les influx nerveux qui saturent mon crâne pour produire mentalement une réponse à peu près construite. Comment ça le contrat n’a pas été consommé ?

- Tu as signé pour une aide à l’écriture de mille notes de blog. Tu as rédigé mille notes de blogs, mais sans aucune aide, sans autre artifice que ta volonté, ton imaginaire et le temps passé sur l’ordinateur. Oh et bonne part de stupidité aussi si tu veux mon avis. Je n’ai pas eu à intervenir une seule fois. Tu ne me dois rien, le contrat est nul et non avenu.

Quelque chose vient de se briser en moi. La souffrance, les années d’errance, le stress, la fatigue, tout vient s’entrechoquer dans une explosion qui pulvérise ce qui me restait de composition. Je ferme les yeux et achève ma chute contre le sol avant de perdre connaissance.

Je me réveille sur la moquette de mon studio parisien. En face de mon œil endormi : un demi Chocapic oublié. Je remarque en me relevant que je possède mes deux mains, et qu’elles sont dans un relatif bon état. Mes cheveux ne me tombent plus sur mes yeux et ma barbe semble avoir repris une taille normale. Titubant dans la pénombre, éclairé par les phares du bus 96 sous ma fenêtre, j’allume mon ordinateur qui m’indique la date du dimanche dix-neuf décembre.

- A la minute près.

Je me retourne dans une montée d’adrénaline, mais personne.

- Comme au bon vieux temps, hein “patron” ?
- Allons, te voilà de retour chez toi, plus besoin de me faire de la lèche. De plus, tu es libre.
- A quelle condition ?
- Aucune, rien. C’est une promesse. Et je tiens toujours mes promesses.
- Et ces années en enfer c’était quoi ?
- Disons que j’ai mal vécu ce sursaut d’insurrection alors que je passais pour une visite de courtoisie. A aucun moment je ne t’ai mentionné une éventuelle dette ou un éventuel paiement. Souviens-toi, tu m’as attaqué sans provocation

Je prends le temps d’essayer de me rappeler. Effectivement. Un point pour l’équipe démon.

- Pour ce que j’en ai retiré.

Le silence a repris la place que son départ a laissé. Pas un au revoir. Je ne sais pas si je dois en conclure quelque chose. J’essaie d’être en colère, de casser quelque chose de rage. Mais mon corps est en bon état, je ne ressens rien d’autre que l’air frais de la fenêtre contre ma peau. Même mon esprit semble être nettoyé, purgé. Dans les films les héros ont toujours un souvenir de leur aventure imaginaire pour leur rappeler à quel point elle était réelle. Je n’ai rien, à part mes souvenirs, qui je le sais vont lentement se flouter. J’éteins l’ordinateur et m’affale sur mon lit.

Je serai en colère plus tard. Je crois que ce soir je veux surtout ne rien faire. La note 1000 de mon blog peut aller se faire foutre, tout comme celles de la semaine à venir. Je ne vais rien écrire, prévenir personne, prendre sept jours et un Noel de vacances. Pas une ligne.

Pas un mot.

1004 – Hellbound Pt. 4

Je l’aime bien ce marteau. Pile ce que je voulais pour Noël.

Grâce à lui je n’ai plus sommeil, je n’ai plus faim, je n’ai plus chaud ni froid. En m’approchant des mers du sud j’ai même réalisé que je n’avais plus besoin de respirer sous l’eau. J’ai donc continué ma route à pied, dans les fonds marins, plutôt que de négocier mon passage sur un des esquifs de ces usuriers de Charons. Tout ira pour le mieux tant que je maintiendrai ma prise sur l’épais manche de l’arme. Si je le lâche, il disparaitra aussitôt, sa fonction de destructeur de Trolls ayant été remplie lorsque j’ai achevé Nathalie il y a deux semaines. Plus de dix jours que mes muscles et tendons sont contractés, alimentés par ma force de volonté. Pour plus de sécurité, je me suis attaché la main autour du marteau avec plusieurs longueurs de ceinture en cuir de démon. C’était l’idée la moins stupide après celle des clous, considérée l’espace de quelques secondes. Toujours est-il que, pour la première fois depuis mon arrivée ici, j’approche la cité des monstres le cœur serein.

Tous ceux qui débarquent en Enfer veulent immédiatement savoir s’il y a un moyen de s’enfuir. Je n’étais pas différent. Comme aux autres on m’a raconté les mêmes histoires. La légende du type qui distribuait des tickets retour à l’aide d’un double crucifix, l’histoire de la clef perdue qui permettrait d’ouvrir une porte entre ici et la Terre, ou la quête jusqu’au bout du monde pour gagner sa place à l’étage du dessus. Les plus téméraires vont jusqu’à réclamer une audience avec le patron, pour plaider leur cause ou proposer un marché. Personne ne les voit revenir et le pourcentage de réussite de ce plan reste très indéterminé. Au bout de quelques années, la plupart se résignent, les autres sombrent dans la folie et accélèrent leur pourriture. Moi j’ai cherché une faille, une qui aurait échappée aux autres. J’ai mis le temps mais je me suis souvenu du Banhammer, le bannisseur de Troll des temps anciens. Si l’enfer révèle votre vraie nature, peut-être était-il possible que les Trolls modernes puissent revêtir leur forme d’antant. J’ai dépensé beaucoup de mon temps et de mes maigres ressources mais au bout de dizaines de quêtes, on m’a donné un nom, et la piste de ravisseurs.

Le problème quand on a trois têtes, c’est qu’on a trois fois plus de risques qu’un coup porté touche sa cible. D’une main leste, je décime le chenil du château central, après avoir laissé une longue trainée de sang et de cadavres à travers la ville. Les créatures ont beau détester la présence d’un humain dans leur forteresse, leur cité, elles tiennent assez à leur vie pour comprendre qu’elles n’ont aucune chance. Leurs crissements de défiance sont les cors qui sonnent mon arrivée jusqu’à la salle du trône. Le marteau produit des bruits sourds à chaque choc contre l’épais métal qui me sépare de mon but. Deux heures que je frappe sans relâche quand, sans avertissement, les portes s’ouvrent lentement. Le maître des lieux est seul, l’air détendu. Privé de ma chair je le contemple non seulement sans douleur, mais avec mépris. Ici, après tout ce que j’ai vu et affronté, je peine à être impressionné par son apparence réelle. C’est très décevant.
Dans un mouvement aérien le voilà qui se rapproche de moi, vient se poser quelques centimètres face à mon visage. Il me toise à son tour.

- Je te fais cadeau du premier coup.
- Trop aimable.

Les pieds fermement plantés dans le sol, je bande des muscles et amorce mon attaque. La puissance du marteau infuse jusqu’au coeur de mes cellules. Souple et droit, mon éternel adversaire joint les mains dans son dos. Le Banhammer s’abat avec toute la puissance dont je suis capable contre son crâne.

Dans l’intervalle de temps qui me semble suspendu durant lequel le coup porte, je suis persuadé de voir une fissure craqueler son visage, des zébrures rougeâtres desquelles s’échappent des étincelles. Il n’a pas reculé d’un centimètre, j’ai frappé un mur, qui s’est émoussé, mais sans reculer. A bout de souffle, je suis contraint de laisser choir mes bras au sol, le temps de reprendre haleine. Il crache quelques caillots de lave pour s’éclaircir la voix.

- C’est bon, tu as fini ?

1003 – Hellbound Pt.3

Le jus du fruit coule le long de mon pouce alors que j’achève de l’ouvrir en deux. Un végétal sucré, qui pousse sous terre. Une pomme de terre, au sens littéral du terme, rare bonne surprise de l’endroit. Je tends une moitié à la fille avant de m’affaler contre un arbre. La forêt culmine à plusieurs dizaines de mètres de haut, les branches poussant d’un tronc, tendues jusqu’à pénétrer celui d’à côté. Une toile d’araignée d’écorces entremêlées. Les soleils tapent moins fort à l’ombre, et je savoure mon repas avec un plaisir que je peine à dissimuler. Entre deux de mes propres gémissements de plaisir, je remarque que ma compagnon de ces derniers jours ne mange pas. Je tente en anglais.

- C’est du sucre et des fibres. Sans danger.

Elle porte son visage au dessus du fruit, son nez s’agite. Elle n’est pas convaincue.

- Oh, et c’est bon. Aussi.

Finalement, pour la première fois depuis qu’elle a repris conscience ce matin, elle plante ses dents dans un début de repas. Des pépins giclent à la première incision, et à toutes celles qui suivent.

- Je vais avoir besoin de vérifier une ou deux choses.

La jeune fille lève les yeux, bajoues remplies. Son regard demeure craintif.

- Rien de bien méchant, rassure-toi.

Afin de ne pas la brusquer, j’ai pris soin de ranger, lentement et en vue, toutes mes armes dans mon sac un peu plus tôt. Mes mains sont tendues en l’air, en signe d’apaisement. Ma voix est calme.

- Tu as seize ans c’est bien ça ?

Elle hoche la tête. Déglutis une portion de fruit.

- Américaine ?

Encore un oui. Nouveau plongeon dans le repas.

- Nathalie ?

Cette fois ci elle se raidit. Elle sent que quelque chose est en train de se resserrer autour d’elle.  Son instinct hurle mais elle ne sait pas encore pourquoi. Je me redresse dans un craquement d’articulations. Mon épaule me fait encore souffrir.

- Nathalie Stevens, seize ans, qui a poussé une camarade de classe au suicide à force de dénigrements sur Facebook, MySpace et par textos interposés. Abattue par le grand frère de ta victime d’un coup de fusil entre les omoplates qui l’a conduite à l’hôpital, puis en enfer. J’ai passé plusieurs années à te traquer et enfin je te trouve.

Mon ombre au dessus d’elle, qui tremble. Je lève mon genou…

- Tu n’es pas là par hasard.

…avant de lui abattre la semelle de ma chaussure de toutes mes forces contre sa face.

Lorsqu’elle relève la tête, son nez est complètement cassé, tordu, boursouflé. Mais elle n’a pas l’air d’avoir mal. J’avoue être prit par la surprise. Je m’attendait à une réaction. Le long de ses joues, des veines bleutées se dessinent. Profitant de mon instant d’égarement, l’adolescente se jette sur moi et me plaque au sol.

- Cette petite pute l’avait mérité !

Un direct du droit vient m’éclater la joue.

- Bien !

Gauche.

- Fait !

Droite à nouveau. Chaque coup porté me semble plus puissant que le précédent. C’est parce que les bras de Nathalie s’épaississent entre deux impacts, se déforment sous la rage. Je sens sa masse qui augmente, son poids qui grimpe en flèche. Avant qu’il ne soit trop tard j’intercale un pied contre son bas ventre et je me dégage en la propulsant contre l’arbre derrière elle. L’impact laisse une marque contre l’écorce. Déboussolé, je reprends mon souffle alors que ma vision peine à refaire la mise la mise au point. Quelques mètres devant moi, Nathalie est agitée de soubresaut, des bosses apparaissent sur son dos, ses bras difformes s’allongent, sa peau vire tout doucement au gris strié de bleu.

- Tu n’es pas arrivée là par hasard. Personne n’arrive ici par hasard. La seule chose qui te permettait de rester toi-même c’était la punition non stop de nos amis du camp. Alors qu’au fond tu es encore plus pourrie qu’eux, plus insidieuse, perverse.

Sa bouche tente de me répondre une insulte mais ce n’est qu’un cri ponctué de filets de bave qui en sort. La bête se relève, deux fois plus grande que moi, trois fois plus large. Dans un élan désespéré je m’élance une nouvelle fois de toutes mes forces contre ce qu’est devenue la fille. Nous nous effondrons mais je sais que j’ai donné tout ce qui me reste. Le tout pour le tout.

- Privée de pénitence, tu redeviens ce que tu as toujours été : une Trolle !

Soudain, la forêt est secouée par un fracas de branches qui se brisent et de troncs qui s’écartent. Les feuilles mortes s’envolent dans un tourbillon. Je lève le bras droit en l’air. Un éclair déchire le ciel pourtant sans nuages. Mes doigts se serrent contre un manche entouré d’une épaisse couche de cuir tressé. D’instinct, prévenue par le souvenir d’une époque ancienne gravée dans ses tripes, la Trolle sait ce que je brandis, ce qui vient d’apparaître au bout de mon bras.

Le Banhammer, le marteau pourfendeur de Trolls, invoqué pour la première fois depuis plus de mille ans.