999 – 666

[Suite et fin des notes 666, 777 et 888]

- Sur quoi tu travailles ?

Eclairé à la seule lumière de ma lampe de bureau, je ne sursaute pas. Je l’ai senti venir, au sens propre. Il ne dégage pas une odeur de souffre, mais quelque chose de plus proche d’une épice. Ca pique les narines, mais ce n’est pas désagréable pour autant. Je fais pivoter mon fauteuil de bureau et me retrouve face au vide. Derrière moi on presse des touches sur mon clavier.

- Tu avais commis une faute d’orthographe. Pour ta millième note de blog, ça aurait été un peu dommage.

Je réponds au néant.

- J’apprécie le geste.
- A ton service.

Le murmure a roulé à l’intérieur de mon oreille avant de caresser mon tympan. Je frissonne. C’est très désagréable. Mon avant bras se contracte sous le frisson, le muscle vient se coller au métal froid de la lame dissimulée à l’intérieur de ma manche. Je déglutis.

- Avant qu’on en finisse, j’aimerais poser une question.

Les lattes de mon lit grincent sous un lourd poids mais la réponse me parvient d’un autre côté.

- Je t’écoute, j’ai tout mon temps. En fait, j’aime nos conversations.
- Est-ce que c’était vraiment possible de s’extirper du contrat ? Est-ce que c’est possible de doubler la valeur de son âme ?

Une pause.

- Techniquement, oui. L’âme est un muscle, si l’on s’en sert, elle prend de l’importance. Et inversement. De là à doubler… Tu n’as pas sauvé de bébés phoques dans l’année ?
- Pas vraiment.
- Dommage.
- Je vais finir ma note de blog alors.
- Je t’en prie, fais comme si je n’étais pas là, c’est une visite de courtoisie après tout.

Le talisman acheté à l’antiquaire me brûle de l’intérieur de la poche de mon jean. Il sent que quelque chose est là, quelque chose qui se dissimule, qu’il veut révéler. Tout comme le Kris, la dague, de Malaisie acquis contre le reste de mes possessions vibre en sa présence.

Mes doigts achèvent la mise en ligne programmée de ma millième note de blog, accomplissant presque trois ans d’écriture quotidienne, forcenée. Un exercice de style qui m’a coûté trop cher. Est-ce que je suis vraiment plus avancé qu’à mes débuts ? Mes manuscrits sont toujours dans mes tiroirs, je lutte toujours autant pour terminer mes fins de mois, j’ai plus d’amis mais aussi plus d’ennemis. Est-ce que ça en valait la peine ? Est-ce que ça valait autant ? Les dents serrées, je glisse ma main dans ma poche, contre l’amulette. L’air s’emplit une dernière fois de sa voix.

- Un problème ?

D’un coup sec j’écrase l’objet contre ma paume, des éclats viennent sans planter dans ma main. La mâchoire contractée, je ne crie pas. Après deux secondes de battement, le monde change. Dans un flash de lumière, je vois tout.

Je vois l’intérieur des murs de mon studio. Je vois les silhouettes des occupants précédents. Je vois des meubles qui ne sont plus là. Je vois des dizaines de couples faire l’amour dans tous les coins. Je vois l’air. Je peux compter chaque molécule. Je peux chiffrer avec exactitude le pourcentage de pollution dans l’oxygène que je respire. Je vois mes mains. Je vois mon sang. Je vois mes mitochondries qui se repaissent. Je vois ma vie. Le temps s’est arrêté, pourtant je suis encore libre de mes mouvements. Je tourne lentement mon visage dans la direction de la lumière dorée derrière moi. Je le vois lui. Entièrement. Puis je hurle. Je m’agrippe le visage, mes ongles raclent ma peau, veulent déloger mes yeux qui n’arrivent pas à intégrer autant d’informations à la fois. Mon cerveau bouillonne, surcharge. Un liquide que je ne préfère pas identifier s’écoule de mes narines Tous mes nerfs court-circuitent. Dans un ultime effort, mécanique, je fais glisser le Kris dans ma main et je fonds sur lui.

Mon élan est stoppé à mi chemin. Je n’ai plus mal. Mes yeux ne sont plus mais mon centre de gravité ressent que l’on me soulève. Je crois qu’un bras a traversé ma poitrine. J’en suis certain lorsque je ressens une poigne se resserrer contre mon cœur. L’air, le sang, tout est aspiré à l’intérieur, vers ce vortex qui me déchire en dedans.

- Ceci. Était. Très. Stupide.

Chaque mot me parvient détaché, froid, neutre : un diagnostic plus qu’une déception. Je ne les entends pas, je les sais. Tout comme je sais que je me devais d’essayer de résister. Alors que le reste de mon corps disparait dans un trou noir, cette pensée est à la dernière à s’évanouir.