Je ne peux plus me raser.
Je vous dis ça parce que c’est vrai. Au sortir des « vacances » de fin d’année, ma tondeuse à barbe a rendu l’âme. En silence. Genre j’appuie sur On et il ne se passe rien. Branchée sur secteur, la batterie se charge, mais en vain. Enfer et damnation. Et ce n’est pas comme si je pouvais simplement prendre mon rasoir habituel, un fond de mousse, et me rafraichir à l’ancienne. Il est bien trop tard pour cela : ma barbe est trop longue, drue et rousse. Toutes les lames en titane du monde n’y survivraient pas. Ce serait prendre le risque de se faire coincer le rasoir contre une joue, où les lianes maléfiques viendraient s’enrouler autour du manche avant de le faire fondre lentement à l’acide.
Oui, une barbe d’homme ça fait ça, en vrai.

La seule solution est de racheter une tondeuse, pour reprendre le contrôle de mon visage. En bon sans le sou, je préfère la prendre sur Internet pour économiser 4 ou 5 euros (soit deux Spirou Magazine ou un M Bacon). Dès le weekend dernier j’étais prêt, le doigt sur le bouton « commander », quand tout à soudain, je remarque juste à côté un autre modèle, de la même marque. Une déclinaison un peu plus chère. Se pourrait-il qu’elle soit mieux ? Terrassé par le doute, j’ai renoncé à mon achat, pour hésiter à la place. Après un bon quart d’heure de comparaison des fiches produit, j’ai dû me rendre à l’évidence. Je ne m’y connais pas assez, je NE PEUX PAS produire un avis éclairé. Je dois me renseigner, faire une étude comparée, un benchmark sur l’état de l’union des tondeuses électriques en 2012 en France et dans le monde !
Oui, un marketeux névrosé désœuvré ça fait ça, en vrai.
Pendant ce temps, ma barbe continue de pousser. A l’heure où j’écris ces lignes, j’arrive doucement à plusieurs semaines sans coupe. Il est à présent trop tard pour les ciseaux, qui iraient se casser en deux à la moindre tentative de raccourcissement. J’étais avec un ami en sortie quand un type m’a interpelé comme « le barbu ». Le poil sur la peau, j’avais une nouvelle identité. Le visage dévoré par la barbe, je devenais plus bear que le plus bear de tes copains. Ce qui a ses avantages, notez. Par exemple, je ne vois plus si je grossi puisque je ne distingue plus mes joues. Mes imperfections chroniques sont enfouies sous la jungle. Je suis libre. Mais monstrueux à la fois. Le prix à payer.

D’après le suivi Collissimo, ma nouvelle tondeuse doit arriver aujourd’hui. Car oui, j’ai fini par prendre l’autre. Elle est plus phallique et plus chère que celle d’avant, je me sens vrai branleur comme ça. D’autant que j’ai changé de modèle alors que celui que je possède depuis des années me va très bien. Le consumérisme est en moi.
N’empêche, ce matin, j’attends devant ma boîte aux lettres. Parce qu’en vrai je repousse tous mes rendez-vous depuis des jours de peur de sortir de chez moi, le visage noyé sous mon afro bas. Et j’ai un déjeuner à midi à l’autre bout de la ville avec une jolie fille.
Alors j’attends.
