1228 – Bad Hair Month

Je ne peux plus me raser.

Je vous dis ça parce que c’est vrai. Au sortir des « vacances » de fin d’année, ma tondeuse à barbe a rendu l’âme. En silence. Genre j’appuie sur On et il ne se passe rien.  Branchée sur secteur, la batterie se charge, mais en vain. Enfer et damnation. Et ce n’est pas comme si je pouvais simplement prendre mon rasoir habituel, un fond de mousse, et me rafraichir à l’ancienne. Il est bien trop tard pour cela : ma barbe est trop longue, drue et rousse. Toutes les lames en titane du monde n’y survivraient pas. Ce serait prendre le risque de se faire coincer le rasoir contre une joue, où les lianes maléfiques viendraient s’enrouler autour du manche avant de le faire fondre lentement à l’acide.

Oui, une barbe d’homme ça fait ça, en vrai.

La seule solution est de racheter une tondeuse, pour reprendre le contrôle de mon visage. En bon sans le sou, je préfère la prendre sur Internet pour économiser 4 ou 5 euros (soit deux Spirou Magazine ou un M Bacon). Dès le weekend dernier j’étais prêt, le doigt sur le bouton « commander », quand tout à soudain, je remarque juste à côté un autre modèle, de la même marque. Une déclinaison un peu plus chère. Se pourrait-il qu’elle soit mieux ? Terrassé par le doute, j’ai renoncé à mon achat, pour hésiter à la place. Après un bon quart d’heure de comparaison des fiches produit, j’ai dû me rendre à l’évidence. Je ne m’y connais pas assez, je NE PEUX PAS produire un avis éclairé. Je dois me renseigner, faire une étude comparée, un benchmark sur l’état de l’union des tondeuses électriques en 2012 en France et dans le monde !

Oui, un marketeux névrosé désœuvré ça fait ça, en vrai.

Pendant ce temps, ma barbe continue de pousser. A l’heure où j’écris ces lignes, j’arrive doucement à plusieurs semaines sans coupe. Il est à présent trop tard pour les ciseaux, qui iraient se casser en deux à la moindre tentative de raccourcissement. J’étais avec un ami en sortie quand un type m’a interpelé comme « le barbu ». Le poil sur la peau, j’avais une nouvelle identité. Le visage dévoré par la barbe, je devenais plus bear que le plus bear de tes copains. Ce qui a ses avantages, notez. Par exemple, je ne vois plus si je grossi puisque je ne distingue plus mes joues. Mes imperfections chroniques sont enfouies sous la jungle. Je suis libre. Mais monstrueux à la fois. Le prix à payer.

D’après le suivi Collissimo, ma nouvelle tondeuse doit arriver aujourd’hui. Car oui, j’ai fini par prendre l’autre. Elle est plus phallique et plus chère que celle d’avant, je me sens vrai branleur comme ça. D’autant que j’ai changé de modèle alors que celui que je possède depuis des années me va très bien. Le consumérisme est en moi.

N’empêche, ce matin, j’attends devant ma boîte aux lettres. Parce qu’en vrai je repousse tous mes rendez-vous depuis des jours de peur de sortir de chez moi, le visage noyé sous mon afro bas. Et j’ai un déjeuner à midi à l’autre bout de la ville avec une jolie fille.

Alors j’attends.

1180 – The Naked Man

- Y’avait du monde aujourd’hui vous trouvez pas ?

Je lève les yeux sur le seul autre occupant des vestiaires homme de la piscine municipale d’Issy Les Moulineaux. Le type approche de la quarantaine, le crâne rasé pour camoufler sa calvitie qui gagne du terrain. Plutôt épais, c’est le genre à faire du sport cinq fois par semaine. Accessoirement, il est tout nu.

- Heu… Ouais, plus que d’habitude effectivement.
- Il faut venir un peu plus tard, quand ça se décante.

Non seulement il est tout nu, mais il ne s’habille pas. Je suis assis en train de mettre mes chaussures, il est debout. Mon regard est à hauteur de pénis. Je m’invente des muscles dans les yeux pour fixer mon regard de toutes mes forces sur le mur d’en face. Loin. Je ne veux pas être malpoli, alors je rembraye la conversation.

- C’est l’effet rentrée. Les gens prennent des résolutions, ils viennent faire du sport. Mais ça va pas durer.
- Vous avez peut être raison.

Bordel. J’ai eu le temps de mettre deux chaussettes et de lacer deux chaussures et lui est TOUJOURS TOUT NU. Il agite un boxer depuis tout à l’heure, le tourne, le retourne entre ses doigts. Pourquoi ?! Aucune idée. Prêt, je m’esquive doucement, sans geste brusque, au cas où.

- Au revoir.

Lui.

- A bientôt.

Techniquement, je pourrais emprunter les vestiaires individuels quand je vais à la piscine. Mais d’une, c’est beaucoup trop petit, et de deux ma claustrophobie latente s’y réveille. Surtout, c’est se voiler la face. Quelque part, si je vais à la piscine, c’est aussi pour régler mon rapport à mon propre corps. Faire du sport est aussi important que se confronter au physique des autres. C’est un effort à faire sur la pudeur et la différence. Au début tu te planques sous ta serviette pour l’échange boxer/boxer de bain. Puis, petit à petit, tu t’en fous. Tout comme ta posture change au milieu des vestiaires. Tes tics de honte s’effacent peu à peu. Tu t’assumes. Après, tu commences à étudier tes congénères, tu vois tout de suite au type de muscle qui fait quoi question sport, qui vient là régulièrement, qui essaie de se convaincre que ce n’est que la première séance d’une longue série.

Et oui, aussi, tu vois des pénis. Plein de pénis.

Ce que je préfère, c’est ceux (les gens, pas les pénis) que j’appelle « les personnages ». Ils ont un style si reconnaissable qu’ils deviennent les héros de telle ou telle piscine. Par exemple, il y a un type qui est couvert de poils, au sens propre, total et absolu. Et c’est le type le plus musclé et mince à la fois du coin. Son corps est totalement optimisé et poilu. Il ne ressemble à personne et si tu l’as vu une fois, tu le reconnaitras toutes les fois d’après. Je le valide, il est cool. Sinon, de tête, je peux aussi vous citer le gars qui se brosse les dents sous la douche collective, dentifrice et crachat final inclus. Je le valide moins, il est chelou. Depuis cette semaine, j’ajoute donc à mon Pokedex de nageurs The Naked Man, l’homme sympa qui tape la discute tout nu. Il est bien lui. Bon niveau.

Rien que pour ce genre de moments à la con, je ne regrette pas les vestiaires communs. Deux fois par semaine, au lieu d’aller me planquer, je donne un fier et viril coup de pied contre la porte de l’espace partagé. ME VOILA.

Et puis, si ça se trouve, je les fais peut-être tout autant marrer.