1189 – Coworking

D’un point de vue capital social, une entreprise c’est quand même moins bien foutu que l’école. Je ne travaille pas dans un service de trente personnes, mais plutôt avec une douzaine de gens. C’est presque trois fois moins. C’est trois fois moins de probabilité de tomber sur mon nouveau meilleur ami, ma nouvelle amante ou ne serait-ce qu’un type avec qui aller au ciné après les cours le boulot. Alors oui, grosse boîte oblige, je peux toujours aller socialiser dans les autres services. Mais, comme à l’école, c’est un peu galère d’infiltrer les autres classes, de trainer avec d’autres élèves sans que ça se mette à jaser. Comme on dit, non seulement on ne sort jamais du lycée, mais on se retrouve dans des promos de plus en plus réduites. A moins de savoir comment feinter.

Tel des frères d’autres mères, j’ai des collègues d’autres boîtes.

Quand j’arrive le matin, je dis bonjour sur Gtalk. Salut girl, salut mec. Quand je prends une pause-café je viens prendre des news. Quoi de neuf depuis hier, c’était bien ton film, t’es passé au golf ? A midi je préviens que je vais déjeuner et je sirote mon second café en chattant de tout et de rien. Jusqu’à ce qu’au soir, je leur dise que je file, à demain les gens. La différence avec des amis normaux, c’est que je discute peu ou plus avec ceux-là une fois chez moi. Déjà parce qu’on a passé une partie de la journée ensemble. Ensuite parce qu’on a quand même principalement des conversations boulot. On parle du marché du jeu vidéo, on compare nos analyses, pronostics, tout en respectant nos contrats de confidentialités respectifs. Tout comme mes potes pubards me parlent de campagnes, de réflexions pub qu’ils ont. Et une tite pensée aux potes écrivaillons qui me tiennent au courant de leurs avancées.

INTERNET !

Grâce aux internets, on peut donc venir se greffer des collègues bonus, comme des implants sociaux. C’est pratique à la fois pour souffler mais aussi pour avoir une perspective neuve sur son taf’. En ayant des potes qui font le même taf que nous mais pas tout à fait et pas au même endroit, c’est parfois la bouffée d’air et de recul nécessaire pour s’y retrouver. Jusqu’à ce que ton collègue d’une autre boîte se retrouve au chômage. Auquel cas il redevient un ami. Et un ami ça a autre chose à faire que passer sa journée connecté, à être disponible de temps en temps pour un bout de bla bla. Son pseudo reste désespérément grisé dans Gtalk. Pour avoir de ses nouvelles, pour raconter ses journées, il faudra faire comme avant : se poser autour d’un Perrier en terrasse, s’inviter à déjeuner, passer un coup de téléphone. Ce qui tendrait à prouver qu’il est pas évident pour quelqu’un d’être collègue et ami. Mais c’est une autre théorie fumeuse.

Pour un autre jour.

En attendant je me demande si, lorsque je vais rédiger et envoyer mon mail d’adieu de stage (« je suis triste, chomeur et vous allez me manquer »), je ne devrais pas l’adresser à quelques collègues d’autres boites. Des personnes vitales vis-à-vis de ma capacité à survivre en entreprise. Des gens qui, avant tout, et après tout, sont des amis.

1188 – Book Review 197

“As a boy, I wanted to be a train. I didn’t realise this was unusual – that other kids played with trains, not as them.”

Un jour, Max Barry en a eu marre que tous ses projets d’écriture prennent autant de temps à aboutir. Alors il a récupéré un vieux début de roman et l’a réécrit sur son blog, à raison de quelques centaines de mots par jour. Rapidement, ses lecteurs se sont mis à commenter, et Barry continuait sa petite histoire. La version sérialisée de Machine Man comptera au final 54 000 mots. Le retravail pour la sortie papier augmentera nettement ce nombre, déjà respectable. Parce que Max Barry est l’auteur du très bon (culte ?) Jennifer Government, il a un agent, qui lui a permis de signer (presque) dès le départ une adaptation en livre de Machine Man. Grâce à l’avance sur droits d’auteurs, Barry a pu continuer son expérience internet à son rythme (au cas où vous vous demandez pourquoi tous les écrivaillons ne se permettent pas ça). En aout est sorti Machine Man, le livre. C’est de cette version là (3.1, d’après la préface) qu’on va parler.

Charles Neumann est ingénieur chez Better Future, une mégacorporation scientifique. A cause d’un oubli stupide, Charles se retrouve avec une jambe broyée par un instrument de labo. Pour le génie qu’il est, les prothèses que lui propose l’hôpital sont médiocres, insuffisantes. Alors à peine sorti, il se met en construire une meilleure jambe motorisée. Il a hâte de la montrer à sa prothésiste, Lola, dont il est tombé amoureux. Après des semaines de travail, Charles accouche d’une révolution. Sa nouvelle jambe est supérieure en tous points à tout ce qui existe, que ce soit mécanique ou biologique. Mais cette prothèse a une limite : pour fonctionner à plein régime il faudrait en avoir deux. Charles se sent imparfait, moitié de ce qu’il pourrait être. Alors il s’arrange pour se séparer de sa seconde jambe. Tandis que déjà, dans son cerveau, il se demande ce qu’il pourra améliorer ensuite.

PITCH DE GENIE !

J’espère qu’il y a des fétichistes de l’amputation dans la salle. Parce que ce bouquin est fait pour vous. Ça marche aussi avec les fans de Cronenberg, dans l’idée. Ou ceux qui ont envie de réfléchir un peu. Parce que la grande force de Machine Man est moins son (délirant) pitch que le point de vue du personnage principal. Charles est un ingénieur asocial, qui conçoit la vie comme une suite d’algorithmes, de variables, et dont la quête de perfection explose toutes les conventions, surtout éthiques. Au premier degré, son monologue interne est ultra logique. Au second, c’est surtout à se tordre de rire. Sinon oui on a des séquences un peu moins drôles de démembrement volontaire à la scie circulaire. Mais c’est au service de réflexions sur le post-humanisme, le traitement des amputés dans notre société et la place des machines vis-à-vis de l’homme.

Il y a aussi des combats au lance-roquette. Parce que le seul truc mieux qu’un bras bionique, c’est un bras bionique équipé d’un lance-roquette.

Le problème, c’est qu’à chaque fois que Max Barry se lance d’un passage d’action ou de romance, le rythme du livre s’effondre. Les scènes d’action sont brouillonnes et une bonne trentaine de pages au milieu du roman tournent au ralenti. Heureusement Machine Man se reprend sur la fin et offre peut-être la seule fin logique vis-à-vis de l’accroche de départ. Entre temps on aura aussi tapé sur les corporations, les nerds et les gens du marketing, ce qui est toujours bon à prendre.

Machine Man est dispo en livre dans toutes les bonnes crèmeries. Le serial original est toujours disponible gratuitement sur les internets (ça vaut le coup). Et un film est en préparation bien que, vu la nature graphique du sujet et le budget requis, j’y croie moyen.

Dans tous les cas, je conseille Machine Man très fort. Mangez-en. C’est bon pour le cerveau.

1173 – Book Review 192

Ernest Cline est le type qui a écrit le film Fanboys.

C’était l’histoire d’une bande de potes en 1999 qui partent en road trip jusque chez Georges Lucas pour lui voler un exemplaire de la Menace Fantôme parce qu’un l’un deux va mourir d’un cancer avant la sortie ciné. Le film a subit les pires mésaventures au sein du studio où il était produit, avant de sortir trop tard, dans une version massacrée par les producteurs. Cline, le scénariste, était tellement dégoûté, qu’au lieu de rédiger un nouveau script, il a préféré se lancer dans la prose avec un premier roman. Ready Player One est le fruit de cet effort. Sorti fin aout après une bataille inter-éditeurs pour en acquérir les droits de publication, il s’est retrouvé propulsé directement dans le top des ventes, salué par des critiques dithyrambiques.

En 2044 les Etats-Unis sont presque devenus un pays du tiers monde. Les guerres causées par la disparition des énergies fossiles ont laissé la planète dans un sale état. Alors les gens s’évadent dans l’OASIS, un mélange entre réseau social et jeu massivement multijoueur. Passer sa journée à faire du shopping pour son avatar, aller affronter des dragons ou visiter des recréations de planètes de films cultes, tout est possible. A la mort de James Halliday, le créateur du réseau, celui-ci a révélé avoir caché une quête au sein de l’OASIS. Celui qui la trouvera et la mènera à son terme deviendra son seul héritier. Depuis des années Wade, un adolescent pauvre d’un bidonville US, cherche le premier indice qui le mènera au trésor mondialement convoité. Tout ce que les quêteurs savent, c’est qu’Halliday était fan des années 80 et qu’une connaissance pointue de la pop culture leur sera nécessaire pour triompher du jeu.

Mais dans l’ombre la multinationale qui administre le réseau est aussi à la recherche de la quête ultime, leur seul obstacle dans la prise de contrôle total de l’OASIS. Et eux sont prêt à tuer, dans le monde virtuel et réel.

Ready Player One est un roman générationnel. C’est-à-dire que si l’on s’y aventure sans les clefs culturelles, il est complètement imbitable. Il y est fait référence à des jeux Atari obscurs, aux séries TV des années 80, aux différences entre les montages successifs de Blade Runner et ainsi de suite. Mais pour quiconque gère un minimum à ce niveau, le livre est un véritable bonheur. Car Cline s’appuie sur les années 80 pour raconter une véritable histoire au lieu de simplement se vautrer dans une nostalgie bas de gamme. Assez vite on voit même émerger des thèmatiques on ne peut plus actuels : monétisation à outrance des réseaux, neutralité du net, anonymat des avatars ou relations amoureuses 2.0. L’aspecte science-fiction du texte revient à la racine du genre : commenter l’actualité de manière déguisée.

En bonus l’histoire en elle-même est plutôt bien foutue, et assez courageuse puisqu’on a des morts, des gros moments de tension. Ca faisait des mois que je n’avais pas laché un bouquin une fois rentré chez moi, préférant allumer ma lampe de chevet et dévorer quelques chapitres de plus avant de passer à autre chose. Ready Player One était écrit pour moi. Et je pense que si c’est écrit pour vous, à ce stade, vous devriez le savoir.

Si tel est le cas, sincèrement, n’hésitez pas.

BUY STAGE !!!

Ca coute un peu moins de 17 euros avec une zolie couverture cartonnée.