1268 – Envy

Il y a un bon moment, j’étais affalé sur le canapé familial, à regarder les infos. On y annonçait l’alignement prévu des retraites des fonctionnaires sur celles du privé. C’est là que quelqu’un à côté de moi s’est écrié : « Bien fait, y’a pas de raisons qu’ils bossent moins que nous ! », avec une espèce de jubilation au fond de la voix. Je suis resté avachis, yeux écarquillés, pendant quelques dizaines de secondes, à me demander comment on a pu en arriver là.

On peut réagir de deux façons quand on ressent de l’envie, ou de la jalousie. On peut décider de vouloir descendre l’autre à son propre niveau. Les gens qui partent à la retraite plus tôt, qu’ils partent plus tard ! Ceux qui gagnent plus, qu’ils gagnent moins ! Celui qui se tape la meuf canon, qu’il se fasse larguer ! Celui qui vend un tas de livres, qu’il perde tous ses fans ! Ou alors on peut prendre le problème et vouloir se hisser au niveau de ceux qui ont plus. On peut se battre pour partir à la retraite plus tôt, monter en grade pour gagner plus, se trouver sa propre copine trop bien, ou écrire des livres qui déchirent tout. Dans l’idée. Ce que je pense surtout, c’est qu’on ne peut pas faire les deux à la fois.

Tu ne peux à la fois dépenser de l’énergie pour t’élever et en dépenser pour descendre les autres.

Alors ouais okay, cette manière de voir ne prend pas en compte le concept d’injustice, genre tu fais quoi quand la situation est sale, pas simplement à ton désavantage ? Mais là encore, l’injustice est une notion bien floue, qui varie d’une personne à l’autre et dépendant de sa propre capacité à assumer ses choix et erreurs. Le plus souvent, ce qu’on vit comme injuste n’est qu’une façon de rationaliser son manque de chance (ou d’autre chose). Parce que c’est plus simple quand c’est pas notre faute. Et au final, je ne pige pas les gens qui préfèrent descendre les autres à leur propre niveau plutôt que de se battre pour faire progresser tout le monde. J’ai aussi l’impression que ce mécanisme de défense est quelque chose que tu ne peux pas désactiver une fois que tu l’as mis en place, en tout cas pas sans gros efforts.

Je me souviens d’un truc que j’avais lu quelque part, qui disait qu’en art, tu ne te bats pas contre les autres, mais contre toi-même. La chute de la concurrence ne t’élèveras pas pour autant.

Avec le recul, je réalise que ça s’applique à une tonne d’autres trucs dans la vie. Et dans cette période électorale, j’entends ma famille, mes amis, se déclarer, parfois à demi-mot. De temps en temps j’entends des trucs qui me font frémir. Parce que dans tous les domaines qui soient, je ne fais que prier pour une avancée. Tout autre schéma de pensée, de l’immobilisme jusqu’à la rétrogradation, me foutent la trouille.

Alors je retourne bosser, parce qu’au moins je sais à quoi ça sert et qu’il y a peu de chances que je sois dans l’erreur si j’essaie moi d’avancer.

Et au pire, si c’est trop dur, il reste toujours la solution :

1020 – Post-Game

- Mais de quoi tu parles, Blanc Gorille ?
- Ben du projet sur lequel tu nous as complètement abandonné, jeune con.
- Le recueil BD ? Ca s’est fait ?
- Tu le saurais si tu t’étais pas barré. Donc oui.

J’ai regardé les glaçons au fond de mon verre de coca. Je les ai trouvés un peu sinistres. Effectivement ça faisait plus que des mois que j’étais pas retourné voir où ça en était cette histoire de recueil d’histoires courtes de BD. En fait depuis que je gigote de partout avec mes manuscrits en prose j’avais jusqu’à oublié l’existence de ce projet. Finalement ça se fait, près de trois cent pages, avec plein de potes qui méritent dedans, une poignée d’autres que j’aime moins participent aussi. J’aurais sûrement pu si j’étais pas bêtement passé à autre chose. Minute mélancolie rythmée par le bruit des glaçons au fond du bar. Le fu.

En réalité, mon passé en tant que scénariste de bande dessinée m’en avait déjà collé une dans les gencives ces vacances, alors que j’errai dans une grande librairie BD de Lyon que je ne citerai pas parce qu’elle n’avait pas le manga que je cherchais. Sur les étals, je reconnaissais des nom. Une demi douzaine de dessinateurs que j’avais rencontré sur le net, avec qui j’avais bu des cafés, échangé des avis. Tous encore anonymes derrière leur table à dessin deux ans plus tôt. En voilà un qui a enfin signé un projet qui lui ressemble chez un joli petit éditeur. Une a choisi l’association avec un vieux scénariste libidineux sur un album grand public sans intérêt, mais qui a le mérite de la faire exister. Et ainsi de suite. J’ai feuilleté les pages qui sentaient encore bon l’encre d’imprimerie, des bandes dessinées par encore ouverte. Je n’étais pas jaloux.

On n’a pas le droit d’être jaloux quand on a arrêté de se battre. Ce serait absurde, ce serait sombre. Je ne m’autorise à être jaloux que sporadiquement, quand j’ai affronté quelqu’un sur son terrain, quand je méritais, quand il gagne. Là je n’ai pas écrit une ligne, je n’ai pas continué à pondre du script, à boire des cafés, à échanger avec ces amis. Et en vrai je pense sincèrement que j’aurais sûrement pas autant progressé dans ma carrière de scénariste par rapport à mes amis dessinateurs. Ou pas. Je ne saurai jamais. Malgré le fait que mon cœur pique dans les librairies BD, au fond des bars parisiens à apprendre les avancées de ceux qui méritent, et des autres. Je ne suis plus dans ce game, je regarde le match depuis le banc de touche. Parce que je joue sur un autre terrain, je mords des mollets d’éditeurs, je m’entraine la nuit, je brise des murs de briques à la force de ma volonté.

Et quand j’aurai gagné, au fil des petites victoires, le pincement au cœur du scénariste BD sera toujours là, mais entouré du doux manteau doré de la certitude d’avoir fait le bon choix. On y arrivera. J’y arriverai.

En attendant, je lis les BD des copains. Parce qu’ils méritent.

484 – Cine Club 62

Lire Shakespeare, c’est bien. Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté à l’école. Y’a bien eu quelques études de texte de ci de là, un peu plus approfondi en fac d’anglais (si si, I was there). Mais bon, si on peut trouver la même chose en film, c’est mieux. Confère Roméo + Juliette, de Baz Luhrmann. Vous savez, le type qui a suicidé sa carrière en écoutant le public test de Australia et en faisant survivre Wolverine à la fin pour faire plaisir aux petites bites. Tout le monde a vu son Roméo et Juliette façon djeunes, où les mecs se tire dessus à l’automatique tout en parlant au passif de je ne sais quel temps composé. Tout ça c’est bien cool, mais y’a d’autres choses dans la filmo, enfin dans la biblio du petit Bill (diminutif de William). Souffle sur le vieux DVD d’O, enfin d’Othello.

Bon, on va faire style que vous savez pas trop de quoi ça parle, Othello. Donc là comme ça se passe dans un lycée ricain de nos jours, Hugo (Iago) est un petit connard bien vénère que la fille qu’il aime se tape son pote renoi star de l’équipe de basket du lycée, Odin (Othello). Du coup, et parce qu’il sniffe de la cocaïne, il décide de monter un plan machiavélique pour les détruire. Son but est de vriller le cerveau d’Odin. Pour ça il déploie une quantité insensée d’énergie à convaincre son ami que Michael (Cassio) se tape sa copine dans son dos. Forcément tout ceci va prodigieusement mal tourner, avec pas mal de morts à l’arrivée.

O s’est méga viandé sa race au box office US lors de sa sortie il y a 8 ans. Le réalisateur/acteur Tim Blake Nelson pensait pouvoir répliquer le succès de Roméo + Juliette, mais ce fut la cata. Le film était déjà interdit aux moins de 18 (semi-viol/drogue/meurtres) mais sa sortie s’est vue repoussée car se télescopant avec le massacre de Collumbine. D’où vautrage. Mais c’est bien dommage, ne serait-ce que pour le cast trois étoiles, Mekhi Phifer, Josh Hartnett et Julia Stiles en tête. Puis merde le principal du lycée c’est quand même Martin Sheen quoi ! Tout aussi fidèle que le film de Luhrmann, O manque du petit plus procuré par le décalage entre les dialogues et la réalisation, ce qui le cantonne au statut d’adaptation honnête. Pourtant on passe un bon moment en révisant ses classiques dans un enrobage made in high school. Au point que tout ce temps après, j’en garde encore un bon souvenir.

Une fois de plus vous avez échappé à ma critique/recommandation de la version longue ultra rare de Dardevil. Mais vous ne perdez rien pour attendre !
Demain, on causera PDF !

TRAILER STAGE !!!