1134 – Book Review 180

Le concept de revue littéraire me plaît. Qu’une bande de potes qui ont le bout des doigts qui les chatouillent se disent que ouais, il faut faire quelque chose, c’est cool. Dans mon imaginaire une revue littéraire c’est un objet proche du fanzine, constituées de pleines pages de texte entrecoupés de dessins, reliées entre elles par deux pauvres agrafes. On les trouverait au fond des librairies, avec les publications indépendantes et farfelues. Cette table qui n’attire que les amis d’amis ou les lecteurs un peu bizarres. Il m’aura d’ailleurs fallu écumer trois librairies pour mettre la main sur le dernier numéro de Bordel, dont j’entends parler depuis un moment. Un nom que j’avais en tête pour la simple et bonne raison que c’est une des seules revues à avoir un peu de visibilité et à survivre depuis presque dix ans. Une longévité qui s’explique peut-être par le fait que Bordel est déguisée en livre.

D’où petit moment de surprise lors de la première manipulation de Bordel Japon, un tome relié de plus de 250 pages, avec une couverture qui titille les yeux. Je devrais pouvoir le planquer dans mon étagère Billy et faire comme si c’était un bouquin normal. Joie. (les fanzines/manuscrits des potes, c’est au pied du lit, ça me donne une genre)

Fondée en 2003 par Frédéric Beigbeder et Stéphane Million chez Flammarion, Bordel a suivi Million chez Scali après que Beigbeder se soit lassé du métier d’éditeur. Puis Scali n’a pas tenu et mis la clef sous la porte (sale histoire). Stéphane Million a créé une nouvelle maison d’édition sous son nom et y a récupéré Bordel. Autant dire que la revue revient de loin. A présent elle sort environ deux fois par an, chaque numéro étant adossé à un thème parfois littéraire (le Rat Pack), parfois autre (ici par exemple le Japon). Une grosse trentaine d’auteurs œuvrent donc à chaque parution. Une demi-douzaine d’entre eux étant intronisés à chaque fois, le turn over est faible, mais présent. Million, seul capitaine du navire, sollicite des textes au grès de ses amitiés, rencontres et textes reçus à l’improviste dans sa boîte aux lettres d’éditeur. L’idée étant « de passer en revue le panorama littéraire d’une époque ».

Parce que j’aime bien ça, moi, les panoramas, j’ai tout lu le Bordel Japon (après avoir bloqué sur la publicité pour les tees Uniqlo en seconde et troisième de couverture).

Niveau éclectisme, entre les nouvelles, les deux séries de photo (malheureusement reproduites en noir et blanc), le dessin d’Ultraman par Dupuis et Berberian ou encore une partition musicale, c’est bon. La revue est cohérente avec son titre, c’est bien. Question textes, c’est comme tout ce qui s’approche de près ou de loin d’un recueil : il y a du très bon, du moins bon et du qui me passe complètement au-dessus de la tête. Sur la trentaine de nouvelles, j’ai dû en abandonner deux en route, ce qui est plutôt positif. J’ai reconnu quelques noms d’auteurs, croisés au détour d’un blog ou d’un étal de librairie. Peut-être que j’en aurai retenu un ou deux supplémentaires au détour de très bons textes. Forcément le thème du Japon me parle, vu que j’entame mon quatrième mois de cours cette semaine. J’étais content de lire plusieurs textes allant au-delà du cliché sur le pays, et s’attardant sur des tics, manies ou concepts très japonais.

Au final je ne regrette pas mon périple dans le monde de la revue littéraire. L’objet est beau, le prix honnête (et plus bas que sur les anciens numéros, le partenariat avec Uniqlo n’était pas vain) et la qualité globale assez bonne et intéressante. Après je pense que la démarche de curiosité joue beaucoup.

De mon côté je reste assez séduit et intrigué pour attendre le prochain Bordel. A priori pour l’automne.

BUY STAGE !!!

En vente pour quinze euros dans votre meilleure troisième (ou plus) librairie de quartier, ou sur le site de Stéphane Million Editeur.

1124 – Magnitude 9

Jean-David Morvan est le scénariste de bande dessinée le plus prolifique de France. Ce type taquine le centaine de milliers d’exemplaires vendus à chaque album de sa série Sillage. Il a eu le droit de faire un run sur Spirou & Fantasio et bosse à présent avec Taniguchi au Japon. Quand, il y a quelques années, il a démarré un one-shot Spider-man pour Marvel, j’ai pété un câble de jalousie mal contenue. Je lui en voulais, j’en voulais à l’univers. Alors quand j’ai vu quelques planches du projet, dont une où Spidey se fait électrocuter quand sa toile touche un panneau électrique, j’ai hurlé. J’avais son mail en copie du mail d’un pote. Cher Jean-David, Spider-Man utilise sa toile comme gants de boxe pour combattre Electro. Sa toile n’est pas conductrice. TU ES UN TACHERON. Meurs. Cordialement. Et là j’ai appuyé sur envoi. J’étais particulièrement un petit con à l’époque. Plus que maintenant je veux dire.

Morvan m’a répondu, avec un bout de BD, un vieux strip en noir et blanc, le genre qui passe dans les quotidiens US. On y voit Spider-Man se faire électrocuter avec sa toile. J’ai fermé ma bouche. Ma jalousie haineuse s’est transformée en respect sans bornes. BIEN JOUE.

Des années plus tard (le weekend dernier), j’ai pu lui dire en face. C’était lors d’une vente aux enchères d’illustrations au profit du Japon.

Dessin de Nicolas Delort, un de mes préférés.

Jean-David vit et travaille au Japon. Suite à la catastrophe il a du rentrer en France. Sur le chemin, il a monté avec d’autres copains l’initiative Tsunami : Des images pour le Japon. En association avec le Café Salé, la plus grande communauté d’illustrateurs et graphistes de France, ils ont monté un site pour recueillir des dessins de soutiens. Les centaines de participations, dont plusieurs vraiment magnifiques, serviront à la création d’un épais art-book publié par Ankama Editions. Les bénéfices des ventes étant reversés intégralement à des associations humanitaires. Si je vous en parle, c’est d’une part parce que l’initiative est plus que louable, d’autre part parce que certaines des illustrations piquent les yeux de maîtrise et de talent. Vous pouvez donc aller voir ce que ça donne là. Avec un peu de chance vous commanderez un exemplaire du bouquin au passage (c’est un piège).

Une cinquantaine des créations ont été vendues aux enchères, là encore au profit du Japon. J’y étais. Pas pour acheter, vu mon salaire de stagiaire, mais pour voir les copains. On a parlé de Spider-Man au détour d’une poignée de main, de l’industrie du jeu vidéo à échanger des bruits de couloir entre deux clopes sur le trottoir. Pendant ce temps, l’original de Boulet est parti à 4500€ sous un tonnerre d’applaudissements.

Perso je m’en tape, je l’aurai dans mon artbook à sa sortie. Et puis je suis reparti avec plein d’infos (comprendre : plein de ragots) sur comment ça se passe de scénariser Spider-Man quand on est un français exilé au Japon. Ca valait le coup.

1114 – Cine Club 117

Donc j’ai finalement vu Black Swan. Et je m’y suis ennuyé comme pas permis. Je me souviens avoir décroché quand Nathalie Portman prend un bain et qu’on voit, à côté de sa tête, une serviette avec un motif de cygne blanc. Le symbolisme au lance-roquette : éloge à la subtilité. A partir de là, j’ai attendu que ça passe. Il faut dire que j’avais enfin visionné Perfect Blue deux semaines plus tôt. Ce film d’animantion japonaise (fruit du regretté Satoshi Kon) était sur ma liste d’animes à voir depuis sa sortie française en 1999. Plus de dix ans avant de m’y mettre. Moins de deux heures pour se prendre la gifle en pleine poire.

Mima est une chanteuse dans un groupe de J-Pop qui décide de devenir actrice. Elle accepte un petit rôle dans une série télévisée et peu à peu arrive à faire sa place. Mais malgré le succès qui arrive, Mima se demande si elle a bien fait de changer de carrière. Au même moment apparait un étrange individu, qui semble la suivre partout où elle va, lui fait peur. La jeune femme se ronge déjà les sangs chaque jour à se demander si ses choix de vie sont les bons et s’inquiète  en plus de la présence d’un déséquilibré dans sa vie. Puis ses collaborateurs sur la série et dans son agence se mettent à mourir. Mima est hantée par des rêves où c’est elle qui tue. Peu à peu elle perd pied, confond réel et imaginaire.

Satoshi Kon était un réalisateur cohérent avec lui-même. Il a passé la quasi-totalité de sa filmographie a interroger la question du rapport au réel. Perfect Blue, adapté très librement d’un roman parait-il moyen, joue avec le spectateur, le place dans la peau de Mima et le fait douter jusqu’au bout. Tout au long du film j’échafaudais de nouvelles théories, pour à chaque fois tombé à côté. Car plus qu’une histoire de dépression schizophrénique, Perfect Blue est aussi un trhiller avec des meurtres (des vrais) et donc un tueur. Le montage et la musique entretiennent le suspense mais aussi l’angoisse. Plusieurs des morceaux de la bande originale mettent mal à l’aise de par le choix des instruments, la répétition des notes. Un travail sonore très fort, au sens propre.

Eloigné des monstres baveux géants, Perfect Blue aurait pu être tourné en live sans aucun problème (c’est d’ailleurs le cas puisqu’il existe une version filmée). Mais la beauté de l’animation vient contraster avec l’horreur de l’histoire, créant un décalage supplémentaire à même de déstabiliser le spectateur. Dans les scènes où réel et imaginaire se confondent, où les miroirs disent la vérité, ce choix de l’animation permet des effets visuels et autres trouvailles de style qui seraient beaucoup moins bien passées fussent-elles été filmées avec de vrais comédiens.

J’aime quand l’animation est au service de son sujet, et quand ce sujet est réservé à un public adulte, de part sa violence et le mal être qui suinte. C’est une utilisation du dessin beaucoup trop rare dans le cinéma contemporain des animaux qui parlent. Perfect Blue en est d’autant plus précieux et mérite entièrement son statut de film culte.

On sait qu’Aronofsky est un fan de Satoshi Kon et l’a rencontré de son vivant. La filiation de Black Swan avec Perfect Blue est plus qu’évidente. Et la plupart de ceux qui m’ont confié ne pas avoir aimé Black Swan m’ont cité Perfect Blue en exemple.

Si j’avais su, je les aurais regardés dans l’ordre inverse.

TRAILER STAGE !!!