1086 – Gurinuderu

Non mais, qui prend des cours de Japonais le samedi matin à dix heures et demi ? Et paye pour ça en plus. J’avoue que je me dosais doucement la question en allant à mon premier cours au début du mois. Au final nous étions cinq, puis sept le cours d’après. Oui trois types ne sont inscrits soit le jour même, soit la deuxième semaine. D’un coup je me suis senti un peu con d’avoir flippé de ne pas avoir de place en m’inscrivant littéralement trois mois à l’avance. Niveau casting donc, il s’avère que nous sommes une bande de gens complètement différents, avec des motivations qui n’ont à priori rien à voir. En fait, plus j’y repense et plus j’ai l’impression de me retrouver dans Community, rapport aux gens de tout âge qui viennent prendre des cours dans une école un peu étrange et étudient ensemble.

On a J., l’otaku de service. Parce qu’il faut toujours un otaku dans un cours de Japonais. Le twist c’est que J. est une fille. Pas maquillée, emmitouflée dans un gros pull à capuche, on sent le potentiel de jolie fille. Mais à priori ça, elle s’en tape. Par contre elle kiffe le Japon, c’est marqué sur ses vêtements, sa ceinture et son sac à dos. D’ailleurs elle ne perd pas une occasion de répondre fièrement avant les autres ou de dire bonjour/merci/au revoir en japonais à la prof quand nous on n’ose pas encore.

T. est quadra, mais T. est aussi timide. Il déglutit avant de répondre, se perd parfois au milieu de l’exercice en cours. On sait qu’il est ingénieur parce qu’il s’est illuminé quand on a apprit à le dire en japonais. Je m’assois à côté de lui, parce qu’au premier cours il était le seul autre représentant du sexe masculin. Et que je suis timide aussi. Par contre, je serais incapable de dire pourquoi il est là, enfin, quelles sont ses motivations. Il ne parle pas beaucoup.

Mais toujours plus que S., hispanique en cours de japonais. Je ne lui donne pas loin de la trentaine, mais c’est la seule chose que je puisse dire tellement elle ne laisse rien filtrer de qui elle est.

Par contre j’ai des tonnes de théories sur S. Je lui donnais mon âge mais elle n’a que 17 ans. Elle l’a confié à la prof à la fin du premier cours. Elle est lycéenne et étudie à Louis Legrand, ce qui explique qu’elle nous fume tous la tronche en termes de mémorisation. Capable de répéter immédiatement la nouvelle forme apprise, c’est la première de la classe. De loin. Mais je sais qu’elle a au moins un complexe. Bien qu’elle soit blonde aux yeux bleus, élancée, elle vit mal sa grande taille. Géante, elle ne porte que de petits escarpins en toile, à la semelle la plus inexistante possible.

En observant les vêtements de E., nouvelle recrue, je le voyais bien prof. La veste en tweet marron, d’ordinaire ça ne trompe pas. Mais il a avoué être ici pour le travail, parce qu’il voyage beaucoup au Japon pour affaires et en à marre de ne pas pouvoir s’immerger plus dans la culture nippone. Il a l’air cool. Enfin, il ressemble surtout à une version plus détendue et sympa d’un prof de mon Ecole.

Enfin, P. me file les jetons. Le doyen du groupe, il accuse une sévère calvitie, des longs doigts veineux. Il est lyonnais et porte le même nom de famille que le type qui m’a fait haïr le Japon au lycée. J’essaie de ne pas prendre ça pour un signe ou un début de conspiration. En tout cas, il est celui qui interrompt le cours et pose beaucoup de questions, dont la moitié auraient pu trouver réponse dans son esprit s’il avait tenté de les résoudre de lui-même.

Puis il y a moi.

Mal rasé, les cheveux trop longs en bataille, avec des t-shirts bariolés, qui arrive en retard de 5min dès la deuxième semaine, avec un vieux sac eastpack dont la poche avant ne ferme pas, et qui bredouille parfois. Il est chelou. Qu’est-ce qu’il fait là ?

Je leur laisse le soin d’extrapoler.

1070 – Setting Sun

La haute autorité famiale s’est toujours couchée aux alentours des 23h. Un horaire impeccable pour rallumer la TV et regarder Culture Pub (et plus si affinité) en douce. A l’époque de ma première première, c’était aussi l’heure à laquelle je pouvais m’adonner à l’apprentissage du japonais. Comme des centaines de milliers de kikoos, j’avais acheté l’inimitable « Japonais Sans Peine Vol 1 » de Assimil. Un épais petit volume sensé vous filer les bases de la langue en un mois d’exercices quotidiens. A l’heure des internets et du peer to peer balbutiant, j’avais réussi à mettre la main sur les CD audio prévus pour, m’évitant la dépense. Les parents couchés, je rallumais la lumière, essuyais mes yeux et potassais. Oui, je répétais même les plages du disque dans le vide, mais à voix basse. Là je vous en parle, mais en vrai ça n’a duré que deux semaines avant que je ne cède.

Mes problèmes de sommeil au boulot ne datent pas de mes stages dans de grandes multinationales. Non, déjà au lycée, quand bien même assis au premier rang dans un effort vain de me forcer à suivre, je sombrais. Mon faible corps d’adolescent bouffon n’était pas fait pour subir 30 à 45min quotidienne de réveil en plus. Mais je ne pouvais pas pratiquer mon japonais sans peine en plein jour. Déjà, mon frangin se foutrait royalement de ma gueule. La haute autorité familiale me crucifierait, si elle savait que je préférais bosser un truc qui ne comptait pas pour mes études au lieu d’assurer la moyenne au bac. Bref, j’étais coincé. Soit je dormais en cours, soit j’abandonnais le jap. J’ai choisi la sécurité. Forcément. Lorsque j’ai revendu mon Assimil à un ami, j’étais persuadé que ce n’était que temporaire. Après tout, un de mes meilleurs pote était japanophile, il me tirerait vers le haut le moment venu.

Ce fut le contraire. A l’occasion du plus grand dickmove de mon quart de siècle, j’ai découvert à quel point je pouvais haïr. A peu près autant que le force de Sentry : l’énergie de cent mille soleils en train d’exploser. Levant ou couchant peu importe. La rancœur est un poison, et comme tous les poisons, il contamine tout ce qu’il touche. Par association, j’ai haï le Japon. De toutes mes forces. Impossible de manger un sushi, de lire un manga, de regarder un film japonais, de me renseigner sur la culture, tout. Un rejet total, absolu et incontrôlé. Avec lui s’est évaporé ma curiosité, mes affinités, mes questions, mon intérêt. D’instinct j’ai construit un rideau de fer tout autour de l’île, qui n’existait littéralement plus dans mon petit univers. Victime collatérale d’un coupage de pont à l’arme atomique.

Sauf qu’il parait que le temps panse les plaies du passé. J’ai fini par retourner manger des sashimis, par racheter quelques mangas, regarder des films, lire des articles sur le pays, des bouquins, importer des revues, me renseigner. Il aura fallu plusieurs années, un processus long, inconscient, qui m’a ammené jusqu’à Chatelet le mois dernier.

To be à suivre jeudi.