Why Don’t You Get A Job

J’avais lu que le cerveau était la meilleure machine à voyager dans le temps du monde. On passe notre temps à ressasser le passé et imaginer des futurs possibles. C’est Sliders dans notre tête : et si je larguais ma nana, et si je claquais un mois de salaire en vacances, et si je m’abonnais au club med gym. Et ainsi de suite.

En ce moment je m’en rends particulièrement compte puisque je cherche un vrai travail (si si). A chaque fois que je postule à un nouveau job, je suis intoxiqué au futur parallèle pendant quelques jours. Par exemple j’ai envoyé un CV à Tokyo (soyons clairs, mes chances sont infimes). Mais ça ne m’empêche pas de réfléchir à la logistique du déménagement de mon PC, de m’imaginer en train de manger des nouilles au comptoir assis sur un petit tabouret et de me voir acheter toutes les merdouilles One Piece que je vois passer. Plus près de nous, quand j’ai passé un entretien dans le sud est de paris, j’ai réalisé que j’étais à côté de mon ciné préféré, d’une piscine accessible à pied entre midi et deux, d’un monoprix pour acheter des M&M’s au cas où. Et ainsi de suite.

Je crois que le but de ces simulations, c’est de pouvoir au final se satisfaire de la fois où on me dire (espérons) « oui ». A force d’envisager ma vie d’après, je me prépare psychologiquement à un nouveau chemin. C’est un peu comme se blinder en cas de dépression post achat, sauf que là c’est la dépression post emploi. Mon fonctionnement fait que j’ai l’impression que si je passe une porte, toutes les autres se ferment, certaines pour toujours. Alors je cogite, je me projette dans un tas de jobs différents, dans un tas d’existences différentes.

Depuis l’hiver j’ai envoyé des CV dans des boites que j’adule, d’autres moins, dans des pays à l’autre bout de la planète, pour des postes sur lesquels je ne connais pas grand-chose. Et à chaque fois le soir venu, je me projette dans toutes ces situations que je ne connaitrais sans doute jamais, mais auxquelles je suis un peu préparé.

En fait j’ai surtout l’impression que je n’ai jamais été face à une telle profusion de choix dans ma vie. Je n’ai pas choisi grand-chose dans mes études à part éventuellement où aller à la fac, et encore personne ne pouvait s’opposer à ce que j’aurais finalement élu. Là, je fais défiler des dizaines d’offres, dont la plupart me donnent envie de me pendre. Mais des fois je tombe sur des trucs oufs, un peu spéciaux. Alors je postule, j’essaie de ne pas trop glander sur la lettre de motivation, puis j’envoie.

Après, j’imagine, je me transporte, Quinn Mallory du marché de l’emploi.
En attendant de savoir où je vais atterrir.

1271 – Do Both

Maintenant que j’ai l’âge de trainer avec des adultes actifs et responsables, je découvre une autre sorte d’artistes en souffrance : ceux qui lâchent leur job pour leur passion.

Je discutais avec un pote quand on s’est fait la remarque qu’on a passé toutes nos études à croire ce petit mensonge quotidien, qu’on aurait un pied dans la porte de l’édition avant l’obtention de notre master. Qu’une fois qu’on serait en train de taffer dans un bureau, on aurait déjà réglé la question de percer, et qu’on aurait qu’à écrire à côté, entre midi et deux, le soir, le weekend, libéré de toutes les contraintes de réseautages et d’envois postaux. Sauf que non. Lui attaque une nouvelle année d’informatique pour la world company. De mon côté je ne suis officiellement plus étudiant dans moins d’un mois, et après ça ce sera charbon. Il me reste une poignée de semaines à me bercer d’illusions. J’en profite encore un peu.

Ce qui fout vraiment la trouille, plus que les personnes qui souffrent en silence leur passion au bureau, c’est ceux qui ont tout plaqué parce qu’ils n’en pouvaient plus. J’en croise là encore de plus en plus. Des ami(e)s qui gagnaient très bien leur vie dans des jobs sortis d’école de commerce mais qui ont fini par péter un plomb et poser leur démission pour aller faire autre chose, qui les comblerait plus. Et parfois, effectivement, ça marche. L’un d’entre eux est devenu scénariste à succès, une autre arrive à assurer un salaire correct de piges et autres commandes, à côté de ses autres projets. D’autres rament un peu plus, galèrent depuis des années à joindre les deux bouts en attendant que leur grande idée fasse son chemin chez les décideurs qui peinent à écouter.

Avec le stress du doute : et si ça ne fonctionnait jamais ? Et si j’avais tout plaqué pour rien ? Malaise de fin de mois, chaque mois.

Depuis l’hiver je surveille les offres d’emploi, j’envoie des CV, je passe un entretien ou deux. Avec toujours jusqu’ici cet appétit du luxe, celui de trouver quelque chose qui me plairait, pour éviter de jeter mon ordinateur à travers l’open-space en hurlant que j’arrête tout pour aller élever des manuscrits dans le Larzac. Espérons.

Parce qu’après avoir cru que je serais positionné avant la fin de mes études, j’ai envie de croire que je trouverai un taf’ qui me plaira assez pour ne pas devenir fou, tout en invoquant l’énergie d’avancer aussi à côté. Puisqu’après tout, des équilibristes de la sorte, j’en connais aussi quelques-uns. Moins. Mais j’en croise. Ils ont l’air heureux.

Et je me dis que quand je serai grand, je voudrais bien être comme eux.

1264 – Is this real life ?

Je jouais à SSX quand j’ai eu la réflexion la plus conne du monde. Je me suis demandé comment on faisait pour booster quand on fait du snowboard en vrai. Puis le monde réel s’est imposé à moi et j’ai baissé les yeux.

En ce moment j’ai des potes qui sont à des degrés divers de dépression pour cause de choc de la vraie vie. Ils réalisent qu’à priori ils ne vivront pas de soulèvement des machines ni d’invasion extraterrestre. Et qu’il y a aussi peu de chances qu’ils soient des princes planqués issus d’un monde parallèle. Deux décennies de consommation culturello-geek viennent se heurter à la sinistre réalité. A savoir qu’ils ont un job, une copine, et que tous les jours à venir ils vont devoir aller taffer et que c’est non seulement normal, mais inévitable. Du coup dépression, plus ou moins.

J’imagine que ça fonctionne tout pareil avec ceux qui pensaient devenir acteurs connus, ou sportifs professionnels, ou chanteurs d’exception.

J’ai toujours été terrifié par ce moment de bascule, celui où tu pètes un plomb parce que tu réalises les réalités de l’existence. Il y a ceux qui se résignent, qui prennent leur job même s’il est moyen, qui gardent leur copine même si ça se passe mal, et qui arrêtent de se poser des questions pour continuer à dormir la nuit. Pour plus se préoccuper d’eux ils peuvent faire un môme ou deux, assurance d’avoir une quête à accomplir sur les vingt prochaines années. A l’extrême inverse on a ceux qui deviennent fous et se réfugient dans des illusions de puissance, en devenant des trolls de compète sur le web, des gamers no life ou fêtards jusqu’au-boutistes. Entre les deux, t’as tous ceux qui essaient de faire cohabiter le plus longtemps possible leurs rêves de gosses avec leur vie normale.

Un ami à moi est cadre, père de famille, mais aussi scénariste de BD. D’autres font de la photo, écrivent, ou se lancent d’autres défis. On s’occupe. Je pense qu’on est tous plus ou moins flippés de baisser les bras et de se dire qu’on a perdu la partie de nos rêves d’enfance, et que ça ne sert à rien de continuer. Parfois, l’illusion des projets vaut toujours mieux que le renoncement.

Pendant ce temps-là, Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a dépensé quelques millions pour retrouver les fusées d’Apollo 11 perdues au fond de l’océan et va dépenser quelques millions de plus pour les repêcher. Qu’un multi milliardaire ultra capitaliste peut être maléfique ait pour passion project d’aller célébrer la course aux étoiles, quelque part ça me rassure sur la nature humaine et la vie en général.

Si ça se trouve, dans quelques années y’aura des boosters sur les snowboards et on pourra faire SSX en vrai.

Rien n’est perdu tant qu’on a pas cessé d’y croire.