Kickstarter

J’aime bien Kickstarter, le plus gros site de financement participatif du monde. Là où des gens cherchent des sous pour leurs projets, qu’ils te présentent avec une vidéo, du texte, quelques photos. Suivant ce que tu contribues tu « gagnes » différents trucs. Le principe m’a toujours émoustillé. D’ailleurs.
J’étais sur Kickstarter avant que Kickstarter soit cool. Plus ou moins.

Capture

En 2011 j’ai filé $10 au documentaire Urbanized en échange d’une copie en streaming du film à sa sortie, et $5 à une bande de grands malades voulant construire une piscine sur l’Hudson à New-York en échange d’infos sur la suite du projet.
Puis, en février 2012, il y eu le projet qui, à mon sens, a fait exploser Kickstarter dans l’inconscient collectif des vrais gens.

Tim Schafer, créateur culte de jeux vidéo, fondateur du studio Double Fine, a demandé quelques centaines de milliers de dollars pour faire un nouveau jeu à l’ancienne. Ce qui était une idée pour échapper au système parfois trop lourd des éditeurs de jeux, a permis à la fois de lever plusieurs millions de billets, mais de rendre Kickstarter crédible aux yeux du monde. Tim a créé un gouffre dans lequel s’est engouffré la moitié des indépendants du jeu vidéo. Puis ce fut au tour du cinéma de venir s’incruster. Le financement récent d’un film Veronica Mars aura été une autre grande réussite. Au point de motiver l’acteur/réalisateur Zach Braff à lancer son propre projet, là encore avec succès. Alors que la presse se demande si la bulle Kickstarter va exploser, si les stars ne détournent pas le système au détriment des petits, je continue à sonder les tréfonds du site.

Par exemple le mois dernier j’ai filé $10 au scénariste de comics Bill Willingham pour l’aider à financer les illustrations de Frank Cho pour un roman à venir. Ou la semaine dernière je me suis engagé sur un jean sorti de l’imagination d’inconnus de Seattle (en partie parce que la série How to make it in america me manque, également parce que je suis désœuvré). Deux projets qui illustrent les deux leviers qui me font ouvrir mon portefeuille sur le net : l’envie de voir quelque chose qui me plait aboutir, l’envie de posséder un truc un peu chelou qui n’existerait pas sans une précommande. Si les deux sont réunis, c’est encore mieux. Et puis, il existe une autre dimension à mes pulsions Kickstarteriennes, l’aspect making-of. A partir du moment où tu as donné ne serait-ce qu’un dollar à un projet, tu te retrouves dans la mailing list. En ce qui me concerne j’adore recevoir les nouveaux épisodes du documentaire de Schafer, des nouvelles du boss de Veronica Mars ou la promesse de longs articles sur le processus d’écriture de Willingham.

En ce sens c’est comme du pay-per-view. Plus que l’achat d’un produit ou le soutien à une cause, c’est l’impression d’être dans la boucle. Une sorte de blog payant. Comme quoi c’était plus ou moins possible.

Chez nous en France, les clones pullulent, et d’autres projets se montent, grâce aux gens plein de bonne volonté. C’est cool. Ça fait un peu plaisir.

Malheureusement, ce que je retire de toutes les réussites Kickstarter, c’est que pas mal de financiers ne savent pas repérer les vrais bons projets vendeurs. A mon sens tout ce que prouve le sur-financement de Double Fine ou Veronica Mars, c’est que ça allait aurait valu la peine d’investir dedans hors de Kickstarter. Le public aurait été là au bout du compte, il y aurait eu de l’argent à gagner, sans devoir donner un pourcentage de la somme à Kickstarter. Zach Braff ne pouvait pas trouver deux millions sans que le producteur ne mette son nez dans la partie créative. Kickstarter donne l’argent en deux jours, Braff récupèrera une plus grande part des bénéfices finaux. Tout ce que je vois, au-delà de l’envie des gens, c’est la connerie totale et absolue des producteurs, passant à côté d’un plan sûr et certain par pure stupidité. Enfin, c’est une autre façon de voir, je suppose.

A mon sens, la réussite de Kickstarter est surtout l’échec des financiers traditionnels. Et de mon point de vue c’est tout aussi déprimant pour « le système » qu’encourageant pour l’avenir.

Ce qui ne m’empêche pas de filer mes sous. Ça donne un peu l’impression d’être moins con que la moyenne des financiers classiques. Du coup.

My Minor ROI

Bon.

Cette semaine j’ai mis un terme à mon investissement (de 20 euros) dans l’aventure MyMajorCompanyBooks. Si vous avez oublié, il s’agissait de ce site qui permettait de prendre des parts dans la production de romans, avec la promesse d’être associé au processus d’édition et un retour financier en cas de succès. En réalité, on s’est retrouvé avec une demi-douzaine de livres déjà écrits et déjà sélectionnés par l’éditeur XO, qui avait trouvé là un bon moyen de créer une collection pour pas un rond, pendant que des centaines de candidats écrivaillons s’entredéchiraient pour exister dans un concours sans gagnants.

Deux ans plus tard, j’ai obtenu les chiffres de vente de mon poulain, ainsi que mon morceau du gâteau. Sur un tirage d’environ 10 000 exemplaires, un peu plus de la moitié ont trouvé preneur (ce qui est bien dans l’absolu, mais moins qu’espéré). Je m’en tire avec 18.16€ de retour sur investissement, plus un exemplaire gratuit du livre. Si on prend en compte le prix de vente du roman, je suis gagnant. De mon point de vue, c’est une perte nette de plus de 2€ (il y avait des « frais de dossier »). Tout ceci pour en arriver là où je veux venir.

Le financement participatif de la littérature est à l’heure actuelle une mauvaise idée, parce que cela ne fonctionne pas.

Pendant que vous lisez ça ici, l’une des plus grande team de créateurs de comics au monde cherche à financer la production de leur nouvel album grand format sur Kickstarter. Et ils rament. Que Paul Jenkins et Humberto Ramos soient incapables de faire financer leur production me tue sur place. Ce qui est démontré ici, c’est que lorsqu’il s’agit de livres ou BD, les ventes se font en librairie (ou sur le net), mais une fois l’œuvre sortie, palpable. Sans éditeur aux US, Jenkins et Ramos risquent de ne pas pouvoir sortir leur album, tandis que le livre est édité en Europe sans aucun problème et disponible à la vente. L’éditeur est encore la clef.

Tout comme l’expérience MyMajorCompany aura surtout profité à l’éditeur XO, qui s’est assuré d’être dans le vert quoi qu’il arrive. Il n’y aura pas eu d’emballement médiatique pour cette nouvelle forme de financement, pas de succès à grande échelle.

Nous sommes en 2012 et le premier grand succès d’édition alternative en France n’existe toujours pas. Alors que pendant ce temps, aux US, on peut devenir millionnaire en s’autoéditant chez Amazon. En grande partie grâce à la base installée des lecteurs d’eBooks et (ce qui va de pair) à l’évolution des mentalités des lecteurs humains.

La révolution numérique n’est encore arrivée chez nous. L’internet 2.0 n’a pas encore créé de succès majeur ou d’œuvre littéraire incontournable (je ne doute pas qu’il y en ait, elles n’émergent simplement pas vraiment). Les gens qui lisent ne peuvent pas ou ne veulent pas s’y risquer.

Ce weekend encore, une amie disait trouver les éditeurs bien mous, dépassés par le présent, à la ramasse. Et face au fiasco de MyMajorCompanyBooks (qui ferme, du coup), l’absence de héraut de l’autoédition en France, ou l’incapacité de stars du comics à s’autofinancer, je ne vois pas pourquoi les éditeurs se bougeraient. Vu qu’il semblerait que rien ne vienne vraiment les taquiner.

1243 – Shut Up And Take My Money

Si vous m’avez sur Twitter ou Facebook, vous aurez remarqué que j’ai passé la dernière semaine à hurler que j’adorais Rayman Origins. J’ai gesticulé car ce jeu magnifique, chatoyant, doux, qui sauve les ours polaires et guérit la lèpre, ne se vend pas très bien. Enfin, ça va, mais ce n’est pas non plus la montagne de pognon méritée. Le développement chaotique de ce Rayman, d’abord annoncé en kit dématérialisé, puis en boîte, n’a pas du aider. Le marketing et la distribution n’étaient pas trop sûrs de quoi en faire. On risque encore d’en conclure que les jeux de plateforme 2D à l’ancienne n’ont plus leur place en 2012, à l’ère des shooters maronnasses. Ou alors chez Nintendo, avec Donkey Kong Country Returns (BUY IT NOW). Parce que vous n’avez pas acheté Rayman, les décideurs sont toujours aussi frileux à l’idée de faire du jeu video comme avant, qu’il s’agisse de plateformers ou de jeux d’aventure à la Grim Fandago.

C’est alors que le grand Tim Schafer débarque sur Kickstarter.

Schafer, c’est un mec qui a bossé chez Lucas Arts, sur les cultissimes Full Trotthle, Monkey Island et autres Days Of The Tentacle. Depuis, il a créé son propre studio, Double Fine, qui a produit d’autres perles comme le foiré mais génial Brütal Legend ou Stacking. Tim et son crew en avaient marre des gamers qui disaient « hé, refaites un jeu d’aventure à l’ancienne, moi je serais prêt à payer ! » et ont ouvert mercredi une page sur le site de financement collaboratif Kickstarter. Ils voulaient 400 000 $ pour lancer le développement d’un jeu indépendant et la réalisation d’un documentaire sur tout le processus. S’ils arrivaient à réunir la somme en un mois, alors ils se lanceraient dans l’aventure, créer un jeu point & click sous les yeux et avec l’avis de la communauté.

Les 400 000$ ont été atteint en moins de huit heures.

Techniquement c’est un peu comme si chaque fan ayant mis minimum 15$ dans l’aventure avait précommandé le jeu. Ceux qui voulaient mettre plus ont eu des goodies qu’on peut assimiler à une édition collector. C’est un cas typique de mettage de charrue avant les bœufs : on achète un jeu pas encore développé. Ici, non seulement cela fonctionne, mais c’est glorieux. Tim Schafer a si bonne réputation depuis 20 ans dans le jeu vidéo, a un CV tellement blindé de pépites, que les joueurs l’ont suivi. C’est aussi un moyen pour tous ceux qui en ont marre des suites annualisées, des grosses corporations, des DRM, des contenus supplémentaires payés, de dire à tout ce monde d’aller se faire bien foutre. Ce à coup de dollars, car peu de choses excitent plus les fanboys de se dire que les mecs en costard cravate ne vont pas toucher au pactole.

Surtout, l’aventure Double Fine sur Kickstarter marque le début de quelque chose de nouveau.

Bien sûr que la plateforme collaborative finance des dizaines de jeux chaque année. C’est simplement la première fois qu’un studio ayant travaillé sur consoles et PC sur des projets de grande envergure propose son projet à la communauté. Ils demandent plus d’argent, mais vont accoucher d’une plus grosse production. D’ailleurs chaque dollar supplémentaire va aller dans l’amélioration de la qualité technique du jeu, le portage sur Mac et iOS, la localisation dans un maximum de langues. Il reste plus de trente jours de financement mais la donne est déjà changée. D’ailleurs articles de la presse spécialisée commencent à pleuvoir, les interviews ne vont pas tarder.

Et parce que je veux suivre cela de l’intérieur, parce que j’admire la démarche, parce que je veux prouver que des jeux old school peuvent être viables, j’ai mis mes 15$ une demi-heure après le lancement de la page Kickstarter.

Puis je suis allé me coucher, et au réveil on avait gagné. Juste comme ça.

Le champ des possibles vient de s’élargir.