1205 – Mine ? Mine ?

Un livre, à la base, n’a pas que le prix qui soit unique. Lui-même, en tant qu’objet, l’est tout autant. Quand on achète un roman, nous n’avons pas le choix de plusieurs fabricants, plusieurs qualités de papier, plusieurs éditions. Non, un bouquin, c’est égalitariste (sauf pour les acheteurs d’occasion). Enfin c’était, puisque le livre numérique a inventé les différents modèles de liseuses, et les différentes façons de s’approvisionner. Et qui dit différence, dit préférence.

Les fanboys sont prêts.

Par exemple, je préfère mon Kindle à tous les autres modèles de liseuses électroniques (plus fin, plus petit, plus d’autonomie) et je préfère Amazon à tous les autres marchands de livres numériques (plus de services, plus d’applications). C’est un avis qui n’engage que moi et correspond à mes propres besoins. Je peux comprendre qu’un possesseur d’iPad n’ait pas envie de doubler avec un eReader. Tout comme il m’arrive de conseiller la concurrence à des amis qui ont d’autres priorités. Pourtant, j’ai été amené à croiser d’autres utilisateurs de liseuses dans le métro, et à les prendre intérieurement de haut.

AH AH AH BANDE DE TOCARDS VOUS AVEZ PAS DE GOUT AVEC VOTRE FNACBOOK DE MERDE !

Ceci est un comportement prodigieusement méprisable, quand bien même il est mien. Comme disait la célèbre pub anti hooligans : on n’a pas la même équipe, mais on aime tous le même sport. Le livre à le super pouvoir de ne pas être altérable suivant son support. Un film est moins bien en DVD qu’en Blu Ray, un album musical est moins bon avec un casque premier prix que des enceintes de luxe. Du texte, c’est du texte. Sa qualité ne peut pas être diminuée par le support. Prétendre le contraire est un bon moyen de repérer les crétins. Car au final, peu importe le modèle de liseuse, on lira tous un roman identique. Alors comment se fait-il que le fanboy en nous se mette à mépriser son prochain ?

On trouvera plein d’études behavioristes qui expliquent que l’on n’achète pas une marque parce qu’on l’aime, mais le contraire. J’aime Apple parce que j’ai acheté un Mac un jour et que je dois rationaliser intellectuellement la dépense. Dans le même ordre d’idées, j’ai dépensé 100 euros pour acquérir un Kindle et près de 500 euros de livres chez Amazon. Je suis obligé d’aimer mon appareil et ma boutique plus que de raison, puisqu’ils m’ont tant coûté et que changer de camp implique un “gâchis” monétaire. Plus tu investis dans quelque chose, plus c’est difficile d’admettre que tu peux avoir tort.

De la même manière que les utilisateurs de Spotify méprisent les abonnés Deezer (et inversement), la différents modèles de liseuse ont déjà commencé à créer des clans (Tablette VS Papier VS eReader). Le livre n’est plus un objet unique au prix unique. Sa consommation passe par un outil que l’on aura dû préférer avant d’acheter. Tout se complique. Nous ne sommes plus égaux devant la consommation de littérature.

Maintenant, quand je croise un compatriote du numérique, je ferme ma bouche mentale bien fort. Le gars ou la nana lit un livre, on est frère de culture, liés par le texte, et non par le matériel. C’est tout ce qui doit compter.
Même s’ils ont tor… NON ! VILAIN LE REILLY !!!

1193 – Round Two

Trois ans plus tôt, je voyais pour de vrai mon premier eReader. Une camarade de classe bossait pour SFR qui, à l’époque, envisageait de sortir un lecteur de livres numériques (vendu en boutique, avec abonnement 3G etc…). Elle faisait partie de l’équipe pilote de test du projet et m’a permis de faire joujou avec l’appareil. SFR a finalement abandonné l’idée. Trois ans plus tard, c’est Orange qui se lance sur le marché du livre numérique, avec une des rares initiatives qui implique les libraires (pour le plus grand bonheur de leur syndicat). A partir de l’année prochaine, n’importe qui pourra aller en librairie physique se faire conseiller un bouquin et choisir de l’acheter en papier ou en kilobits sur place, avec Orange. Il retrouverait l’ouvrage sur n’importe quel appareil, brandé Orange ou pas. A voir, mais l’approche a le mérite d’être originale.

Il faut dire que l’arrivée du Kindle 4 à 99€ en France et d’un catalogue de livres français sur Amazon la semaine dernière à foutu un bon coup de pied au cul d’un marché qui refusait d’exister.

Piquée au vif, la FNAC a annoncé dans la foulée (la semaine dernière, donc), une refonte totale de son offre de livres numériques. Adieu le lecteur propriétaire hors de prix (179€) dont le fabricant à fait faillite, bonjour Kobo. Kobo, c’est une boîte canadienne qui fabrique de très bon eReaders et qui qui possède un riche catalogue de titres en langue anglaise. En signant un partenariat avec eux, la FNAC va pouvoir s’enorgueillir d’avoir l’offre de livres la plus large tout en s’épargnant la logistique de devoir concevoir et produire ses propres appareils de lecture. Avec un prix d’appel qu’on prédit autour des 100€, la FNAC va enfin devenir un adversaire crédible face au géant Amazon qui a encore tout à prouver dans l’Hexagone mais compte bien mettre le paquet.

De mon côté j’ai cédé, commandé et reçu mon Kindle 4 depuis deux bonnes semaines. Mais je refuse de basculer mon compte Kindle d’USA à France.

Niveau matériel, le Kindle 4 fait tout moins bien que son grand frère : il n’a plus de clavier, plus de prise jack pour écouter de la musique ou des audiobooks et deux fois moins de mémoire. Par contre il possède LE truc qui fait toute la différence : il rentre dans mes poches. Toutes mes poches. En pompant allégrement les readers de Sony (les plus beaux), le Kindle 4 perd 18% de surface et 30% de poids, et se promène peinard dans la poche de ma veste ou mon jean. On en revient à la promesse du livre de poche : nous débarrasser du sac en bandoulière. Donc oui, je suis amoureux, encore. Par contre j’ai choisi de ne pas accéder au catalogue Français. Parce que 10 à 20% des livres américains restent zonés, bloqués par région. Et que je préfère accéder à toute la littérature anglo saxonne tout de suite, quand je peux tranquillement (le samedi) aller acheter la production française en bas de chez moi.

Le livre numérique, c’est un peu comme les DVD, ou les cartouches de Nintendo 3DS : le refus partiel de l’explosion des frontières.

Toujours est-il qu’entre Amazon qui débarque, la FNAC qui se réveille et Orange qui se mouille, le marché du livre numérique arrive dans sa seconde phase en France : celle où ça commence à devenir bien, intéressant et accessible. Bon potentiel de cadeaux de Noël tout ça. En attendant l’année prochaine, la troisième phase. Ce sera celle de la baisse de la TVA de 19.6 à 5.5 sur les eBooks, et donc l’année de la baisse des prix. C’est bien.

On progresse.

1187 – Medium

Donc oui, le Kindle 4 a été annoncé, en même temps que le Kindle Touch et le Kindle Fire, la tablette d’Amazon qui va réduire le siège d’Apple en un amat de cendres encore fumantes. Ça va, on a compris, tous les médias high-tech étaient boucle dessus (et je vous en reparle vite). Mais tous les médias high-tech (et littéraires) ont loupé un petit bout d’info capitale lâché par Jeff Bezos, le boss d’Amazon. Pourtant, c’était difficile de le louper : il y avait une slide entière de powerpoint consacré au Kindle Singles.

Les Kindle Singles sont des textes courts, allant de quelques pages à quelques dizaines de pages, vendus à un prix modique. En gros, ce sont de longs articles de presse, des nouvelles, des novellas, des recueil de poésie etc…

C’est surtout tout ce qui N’EXISTE PAS (ou très peu) en papier.

Dans le monde réel, on a inventé le concept de recueil. C’est ce qui permet de justifier les coûts d’édition, d’impression, de distribution et de promotion du bouquin. C’est la théorie d’échelle : plus tu produits, moins ça coûte cher à l’unité. Une page d’un pavé de 600 revient moins chère vis-à-vis du prix total qu’une page d’un livre de 50. Alors quand un journaliste, un écrivain ou un poète veut vendre une œuvre dont la faible taille ne justifie pas les coûts de production, il n’a que deux solutions : produire plus et vendre plus cher un recueil, ou filer son texte (presque toujours gratuitement) à une revue.

Quand soudain, le numérique, et la destruction totale et absolue de tous les coûts d’impression, transport et stockage. Soudain, on peut proposer à la vente un texte d’un volume inférieur à celui qu’un roman. Soudain, le numérique se retrouve doté d’une offre que le monde réel et le papier ne peut pas reproduire.

Le mois dernier, j’ai acheté The Bathtub Spy, une nouvelle par l’auteur de Les Imperfectionnistes (que vous n’avez plus aucune raison de ne pas avoir lu depuis qu’il est sorti chez nous). Ca faisait une quinzaine de pages, ça m’a coûté 2$ et ça m’a occupé le temps d’un trajet de métro. Dans le même ordre d’idées, Stephen King propose Mile 81, une novella de 80 pages, pour 3$. Sinon j’ai acheté un long reportage sur le comicon de San Diego, ça m’a coûté 1$.
Dans tous les cas, il s’agit de textes que, sans le numérique, je n’aurais pu acheter à un prix aussi bas, sans avoir le double de contenu en rab autour pour justifier le coût du papier.

Or je suis certain que pas mal d’auteurs ont dans leurs cartons des grosses nouvelles, ou des réflexions, des débuts de quelque chose. Un tas de textes qui ne sont pas sorti parce qu’il leur manquait un support. Sans parler du petit bonus que de pourvoir être payé rapidement sur un travail qui n’aura pas pris deux ans à rédigé. Proposer des nouvelles entre chaque roman pourrait devenir à la fois un moyen de survivre financièrement pour un auteur, et de continuer à exister en dehors d’une sortie tous les deux ans.

Ca, notre ami Jeff le sait, tout comme il sait qu’en proposant du contenu unique, qui n’existe pas autrement, il va se faire un tas de consommateurs d’amis.

La bonne nouvelle pour nos amis éditeurs, c’est qu’on aura quand même besoin d’eux pour éditer le texte, le mettre en page et autres petites contrariétés administratives. Tout comme ça sera quand même drôlement plus pratique d’être déjà présent en librairie avec des « vrais » livres pour trouver un public sur le net au milieu de l’offre qui n’en finit plus d’exploser.

Toujours est-il que plus de textes, plus formats, plus d’accessibilité ne peuvent être que de bonnes choses. Le recueil n’existera plus que dans une vraie logique thématisée, tandis que le texte moyen ou court sera libre d’être vendu et apprécié pour ce qu’il est.

Vivement.