1184 – LiveReaders

Lundi soir dernier, j’allais écouter Frederic Beigberder nous parler de littérature dans le théâtre Le Salon.

Avant de partir du bureau, j’ai ironisé sur Internet que j’espérais qu’il y aurait un autodafé de livres numériques. Rapport aux déclarations très conservatrices de l’auteur dans les médias ces derniers temps. Une heure plus tard les lumières du théatre s’éteignaient pour laisser place à une rapide projection. Frédo avait trouvé taquin de nous infliger un autodafé extrait du film Fahrenheit 451 de Truffaut. Parce que le livre numérique, c’est le papier qu’on brûle et la fin de la civilisation, expliqua l’hôte de la soirée après coup.

Ou comment gagner un point Godwin avant même d’avoir ouvert la bouche. Bien joué.

L’idée de départ, made in la FNAC, c’est d’organiser une sorte de débat culturel tout en passant des disques et des vidéos. Pour ça que ça s’appelle FNAC MIX d’ailleurs. Beigbeder sort cette rentrée un nouveau bouquin : une liste argumentée de ses 100 livres préférés, ceux qu’ils faut sauver avant l’apocalypse du livre numérique. Il nous lira l’introduction du recueil, un pamphlet malhonnête contre les eBooks. Mais les gens ont applaudis à la fin parce que c’était un public mélange de fangirls, hipsters et petits bourgeois. Heureusement, assez vite, on comprend que le numéro de Beigbeder n’est qu’une posture, qu’au fond il s’en fout un peu du livre électronique et que c’est autant un prétexte de recueuil qu’une manière d’exister médiatiquement.

On a du coup pu passer au vif du sujet, c’est-à-dire la lecture d’extraits de livres cités dans le top 100 ; Par l’auteur original si possible. Simon Liberati, le meilleur pote de Beigbeder (et lauréat d’un prix de Flore), ouvre le bal avec un passage de son dernier roman. Le texte est plus proche de la poésie glauque qu’autre chose. Je demande à plusieurs reprises à ma voisine si elle trouve ça aussi nul que moi. Elle opine du chef. Je suis rassuré. Un peu plus tard, c’est Yann Moix qui débarque. Ca me fait mal d’admettre que sa lecture d’un morceau de Podium est très cool. J’essaie de le trouver sympathique mais il lit ses textos pendant l’interlude musical et essaie d’expliquer que Bret Easton Ellis est un auteur surestimé, mineur, dont les textes n’ont aucun intérêt.

Léger frisson de malaise dans l’assemblée.

Frédéric s’en fout et convie Gaspard Proust, jeune acteur à mèche de l’adaptation ciné de L’amour dure trois ans à venir lire une scène de torture d’American Psycho. La diction est bien, le choix du passage trop évident à mon goût.

N’empêche que je suis sorti de ces deux heures de soirée avec le sourire jusqu’aux oreilles. Tout ça grâce à la présence surprise de Régis Jauffret, que je considère doucement comme l’un des plus grands écrivains français encore en vie. L’auteur du bouleversant Lacrimosa a choisi de lire une de ses Microfictions (un recueil de 500 nouvelles de 2 pages) intitulée « Tous les pères sont des enculés ». Il sera pris d’une crise de fou rire dès le tiers du texte, incapable de se reprendre, éclatant de rire entre chaque phrase. Un quart d’heure entier pour lire la (savoureuse) nouvelle, toute la salle écroulée de rire. Peut-être un de mes plus beaux moments de littérature, avec assez de bonheur et de légèreté pour justifier à lui seul la soirée.

Tout le long des deux heures, Frédéric Taddéï, qui oui était là, est resté en retrait, assumant son rôle d’arbitre de la soirée avec la tristesse de celui à qui on a retiré son émission culturelle hebdomadaire sur le service public. Ca faisait quand même plaisir de le voir. Il avait un beau costume.

A la sortie j’ai un peu échangé sur Twitter avec des présents qui ne sont pas manifestés sur le coup. Ils semblaient déçus. En ce qui me concerne, j’en ai eu pour mes six euros (tarif étudiant), avec presque deux heures de littérature et quelques amorces de débat. J’ai pu me faire un avis plus précis sur des personnalités, des styles, et j’ai goûté à un moment de grâce offert par un Jauffret qui continue à monter dans mon estime. Que l’organisation soit foireuse et le niveau global assez faible s’est avéré secondaire.

J’ai profité de littérature en public, avec un casting de luxe. Non seulement je ne me plains pas mais je vais aller racheter des bouquins.

1118 – Untitled

[Sur une idée du patron de Pop-Up Urbain. A lire ici en premier, chez lui en fin de semaine.]

Sur le même carré de places assises de la ligne 8 que moi, deux lecteurs de Katherine Pancol. Le wii-fit de la littérature : tu crois que ça compte, mais pas vraiment. Deux quadras représentatifs du lecteur occasionnel, une femme ordinaire et un cadre sup avec son attaché-case. Deux livres de poche. C’est moins cher et beaucoup plus simple à manipuler dans un métro bondé. De mon côté, je lisais aussi. Mais ça ne se voyait pas, puisque j’étais sur mon téléphone portable, à faire défiler le bouquin dont on parlera après-demain. J’étais capable de déchiffrer la reliure des livres de mes voisins, de savoir ce qu’ils lisaient. Mais eux ne voyaient qu’un téléphone portable, avec des fragments de texte qui défilent. J’étais devenu un lecteur anonyme.

Ca ne me dérange pas. Bien au contraire. Sur les seize arrêts en ligne droite qui séparent mon appartement de mon bureau, je ne veux pas être dérangé. Du tout. Le casque sur mes oreilles veut dire « allez vous faire foutre, je ne vous écoute pas ». Le livre entre mes mains veux dire « allez vous faire foutre, je ne vous regarde pas ». C’est se créer une bulle, un espace invisible qui vous sépare des autres gens, des démarcheurs, des musiciens de bas étage. Dans la plupart des cas, il est impossible de savoir ce qu’un type avec un casque vissé sur le crâne écoute dans le métro. Personne ne sait ce que les enceintes me crachent dans les oreilles. Depuis le livre numérique, personne ne sait ce que je lis non plus. Je suis totalement isolé du reste de la rame.

Ce nouveau mode de consommation littéraire crée un déséquilibre entre les gens du papier et moi. Je peux savoir ce qu’ils lisent. Il me suffit d’orienter mon regard le long de la tranche, sur la couverture ou simplement en tête de page. Eux peuvent se contorsionner autant qu’ils veulent, mais mon Kindle ne possède pas de couverture, pas plus qu’il n’affiche à l’écran le titre de l’ouvrage que je suis en train de bouquiner. Petit sentiment stupide de supériorité, balayé par un léger pincement au cœur. Parce que je me souviens de cette fille, trop mignonne, debout, appuyée contre la porte de la rame. Je la fixais. Elle a sorti un livre de poche. Gatsby Le Magnifique. Un des meilleurs romans de l’univers, l’accessoire qui l’embellissait plus que tout le maquillage ou les bijoux du monde. Mon cœur s’est mis à battre plus vite.

Dans le futur du présent. Je peux lire le roman préféré de ma voisine d’en face de métro. Elle n’en saura jamais rien. Elle ne me demandera pas si j’aime ce que je lis, ce que j’en pense. Je poursuivrai mon voyage sans interruption, dans le confort de ma bulle. Sans prendre le moindre risque. C’est le prix à payer pour être un lecteur anonyme.

1074 – Cut The Phone

Hé ! Moi aussi j’ai un téléphone avec des applications ! Moi aussi je peux (presque) jouer à Angry Birds, Cut The Rope, Fruit Ninja et Doodle Jump, tous ces faux jeux pour casuals qui font croire à mes camarades de classe qu’ils sont des gros geeks. Hihi trop lol t’as vu je passe trop ma vie sur les jeux vidéo. Fuck you. Anyway, j’ai donc enfin un smartphone digne de ce nom, et forcément la possibilité de jouer à des presque vrais jeux. Forcément j’ai déjà mis un peu de thunes dans la machine et passé quelques heures sur des puzzle games ou des trucs un peu arcade. C’était pas mal. En plus ça me file des points de gamerscore pour mon ePenis.

Ceci étant dit, il faut que ça cesse.

Ui mais Ilomilo c'est trop kawaï je peux pas résister !

A une époque j’avais une Nintendo DS, et je jouais en vadrouille, c’était plutôt chouette. Avec la quantité quasi astronomique de bons jeux qui sortent sur le système, il y avait moyen de s’occuper un moment. Contre toute attente, il y a plus de deux ans, j’ai rangé la console dans un placard pour ne plus y toucher. J’ai d’ailleurs fini par la filer à l’ex-femme de ma vie avec professeur layton. Elle kiffe. La raison de la rupture ? Avec ma DS je veux dire. J’avais besoin de dégager du temps pour lire. Car à mon niveau, le temps disponible pour un livre est le même que pour une console portable : train, voiture, attente, trône. Les jeux mobiles et les romans se battent donc pour occuper le même espace temporel dans ma vie.

Ce qui nous ramène à mon téléphone.

En vrai j'ai une appli Kindle, donc pas d'excuse...

Depuis que je peux me faire de petites sessions de jeux, je ne lis que lorsque mon temps disponible dépasse les 15min. En dessous, c’est plus simple de sortir mon téléphone et de tuer des zombies. Et c’est là que commencent les problèmes. Déjà que je ramasse mes dents sur Infinite Jest, si en plus j’espace mes sessions de lecture, j’en ai pour jusqu’à mes 30 ans. Quand bien même, pour lire autre chose c’est autant galère. La logique voudrait que je jette mon téléphone par la fenêtre, ou tout du moins que j’utilise l’application Kindle plus. Mais la flemme est forte en moi. La lecture est une saleté de muscle, qui peine à rester contracté en ce moment. Les sorties des derniers mois n’aident pas aussi. Déjà que j’ai pris la résolution de ne pas acheter la 3DS (aussi en partie parce qu’il n’y a rien dessus), il me reste plus qu’à couper le téléphone.

On va y aller progressivement.
Faut juste qu’ils arrêtent de sortir des nouveaux trucs cools. Au moins je ne joue pas aux trucs de noobs, l’honneur est presque sauf.