Lundi soir dernier, j’allais écouter Frederic Beigberder nous parler de littérature dans le théâtre Le Salon.
Avant de partir du bureau, j’ai ironisé sur Internet que j’espérais qu’il y aurait un autodafé de livres numériques. Rapport aux déclarations très conservatrices de l’auteur dans les médias ces derniers temps. Une heure plus tard les lumières du théatre s’éteignaient pour laisser place à une rapide projection. Frédo avait trouvé taquin de nous infliger un autodafé extrait du film Fahrenheit 451 de Truffaut. Parce que le livre numérique, c’est le papier qu’on brûle et la fin de la civilisation, expliqua l’hôte de la soirée après coup.
Ou comment gagner un point Godwin avant même d’avoir ouvert la bouche. Bien joué.

L’idée de départ, made in la FNAC, c’est d’organiser une sorte de débat culturel tout en passant des disques et des vidéos. Pour ça que ça s’appelle FNAC MIX d’ailleurs. Beigbeder sort cette rentrée un nouveau bouquin : une liste argumentée de ses 100 livres préférés, ceux qu’ils faut sauver avant l’apocalypse du livre numérique. Il nous lira l’introduction du recueil, un pamphlet malhonnête contre les eBooks. Mais les gens ont applaudis à la fin parce que c’était un public mélange de fangirls, hipsters et petits bourgeois. Heureusement, assez vite, on comprend que le numéro de Beigbeder n’est qu’une posture, qu’au fond il s’en fout un peu du livre électronique et que c’est autant un prétexte de recueuil qu’une manière d’exister médiatiquement.
On a du coup pu passer au vif du sujet, c’est-à-dire la lecture d’extraits de livres cités dans le top 100 ; Par l’auteur original si possible. Simon Liberati, le meilleur pote de Beigbeder (et lauréat d’un prix de Flore), ouvre le bal avec un passage de son dernier roman. Le texte est plus proche de la poésie glauque qu’autre chose. Je demande à plusieurs reprises à ma voisine si elle trouve ça aussi nul que moi. Elle opine du chef. Je suis rassuré. Un peu plus tard, c’est Yann Moix qui débarque. Ca me fait mal d’admettre que sa lecture d’un morceau de Podium est très cool. J’essaie de le trouver sympathique mais il lit ses textos pendant l’interlude musical et essaie d’expliquer que Bret Easton Ellis est un auteur surestimé, mineur, dont les textes n’ont aucun intérêt.
Léger frisson de malaise dans l’assemblée.
Frédéric s’en fout et convie Gaspard Proust, jeune acteur à mèche de l’adaptation ciné de L’amour dure trois ans à venir lire une scène de torture d’American Psycho. La diction est bien, le choix du passage trop évident à mon goût.
N’empêche que je suis sorti de ces deux heures de soirée avec le sourire jusqu’aux oreilles. Tout ça grâce à la présence surprise de Régis Jauffret, que je considère doucement comme l’un des plus grands écrivains français encore en vie. L’auteur du bouleversant Lacrimosa a choisi de lire une de ses Microfictions (un recueil de 500 nouvelles de 2 pages) intitulée « Tous les pères sont des enculés ». Il sera pris d’une crise de fou rire dès le tiers du texte, incapable de se reprendre, éclatant de rire entre chaque phrase. Un quart d’heure entier pour lire la (savoureuse) nouvelle, toute la salle écroulée de rire. Peut-être un de mes plus beaux moments de littérature, avec assez de bonheur et de légèreté pour justifier à lui seul la soirée.
Tout le long des deux heures, Frédéric Taddéï, qui oui était là, est resté en retrait, assumant son rôle d’arbitre de la soirée avec la tristesse de celui à qui on a retiré son émission culturelle hebdomadaire sur le service public. Ca faisait quand même plaisir de le voir. Il avait un beau costume.
A la sortie j’ai un peu échangé sur Twitter avec des présents qui ne sont pas manifestés sur le coup. Ils semblaient déçus. En ce qui me concerne, j’en ai eu pour mes six euros (tarif étudiant), avec presque deux heures de littérature et quelques amorces de débat. J’ai pu me faire un avis plus précis sur des personnalités, des styles, et j’ai goûté à un moment de grâce offert par un Jauffret qui continue à monter dans mon estime. Que l’organisation soit foireuse et le niveau global assez faible s’est avéré secondaire.
J’ai profité de littérature en public, avec un casting de luxe. Non seulement je ne me plains pas mais je vais aller racheter des bouquins.


