1248 – Book Review 215

J’ai mis six semaines à lire l’imposant Claustria de Régis Jauffret. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir eu envie de le lire, puisque je m’étais précipité en librairie le jour de la sortie du roman, prêt à claquer 22€ que je n’avais pas. Non, le problème était lié au format. Pesant 540 pages, le livre papier n’était simplement pas pratique. Il ne rentrait ni dans ma poche ni dans ma sacoche. Je le laissais chez moi si mon trajet à venir durait moins de 10 stations de métro, ou si je ne savais pas où le poser là où j’allais. Pendant un mois et demi j’ai pesté contre la politique éditoriale en France, le zoning des livres numériques qui fait que je doive choisir entre configurer mon Kindle pour le catalogue US ou FR. Il y a deux semaines, je regrettais d’avoir acheté un livre en numérique tellement l’édition papier me plaisait. Cette fois, je regrette de ne pas avoir pu acheter un livre en numérique tellement l’édition papier était pénible à manipuler et transporter.

Même joueur perd encore.

Claustria est un roman/récit inspiré de l’affaire Joseph Fritzl, cet Autrichien qui a séquestré sa fille pendant 24 ans dans un abri sous sa maison. Il lui aura fait 7 enfants, dont 3 n’auront pas quitté la cave avant l’arrivée de la police. Le tortionnaire aura été démasqué en amenant sa fille incestueuse aux urgences dans un état aussi grave qu’improbable. Régis Jauffret dira en interview que cette affaire, révélée en 2008, avait été un choc pour lui. Il s’était senti investi, littérairement. Il aurait eu besoin de se renseigner plus, d’écrire sur l’horreur, de rationnaliser en fournissant une version des faits nourrie de recherches et d’imaginaire. Alors Jauffret a fait son sac et est parti en Autriche avec une amie traductrice. Il aura assisté à des bribes du procès, aura eu accès à certaines pièces et personnes liées à l’affaire. Ce n’est qu’une fois rentré qu’il entamera le processus d’écriture de son livre.

Le roman commence par une scène d’imaginaire, puisqu’on suit le quotidien du petit dernier né dans la cave, mais dans le futur, lorsqu’il a la cinquantaine. On explore les séquelles qu’a eu l’affaire sur le reste de sa vie. Puis le récit remonte le temps jusqu’à la découverte de l’horreur par la police et les débuts du procès. Jauffret se met aussi lui-même en scène dans certaines scènes, complétant l’enquête officielle par sa propre expérience de détective privé amateur. Enfin, dans sa seconde moitié, le roman s’applique à raconter la vie de la fille de Fritzl, de la naissance jusqu’à l’enfermement, puis la libération. Et c’est paradoxalement, j’ai trouvé, la partie la plus fastidieuse du livre. Puisque tous les efforts de structure éclatée et de mise en scène de l’auteur vont jusqu’à disparaitre pendant deux cent pages. On se retrouve face à une narration plus classique et donc moins intéressante.

Le style, lui, est sublime de bout en bout. J’ai n’ai eu de cesse d’arrêter ma lecture pour me dire à quel point telle tournure ou telle figure était bien pensée, sans quasiment jamais s’aventurer vers de l’onanisme littéraire où l’auteur complexifie par plaisir malsain. Comme je le disais à Jauffret quand je l’ai vu en dédicace, ça se lit avec plaisir, ça coule, c’est agréable. Ce jour-là, où j’ai pu lui parler quelques minutes, je lui ai demandé dans quelle mesure son récit à lui au sein du texte était véridique. Il m’aura avoué qu’il avait dû changer une foule de détails sur l’identité des personnes, la chronologie, mais que tous les faits que son enquête avait pu déterrer étaient bien véridiques. Il insista encore sur sa conviction que la cave n’était pas insonore, que le reste de la famille entendait mais n’agissait pas. Ses conclusions d’homme transparaissent d’ailleurs dans le livre, vis-à-vis de l’insonorisation par exemple, mais aussi du rapport à la télévision, ou de la nécessité du bonheur pour survivre 24 ans.

Claustria est un grand roman, mais aussi un grand livre dans sa démarche impliquant l’auteur. S’il s’était contenté du récit de fait divers, où de celui de l’écrivain face au fait divers, il n’aurait pas eu cette portée. J’espère le revoir en octobre sur les listes des prix littéraires 2012.

En attendant, je le range à côté de Room (disponible en français) dans ma bibliothèque mentale. Deux bouquins qui se complémentent en offrant deux réactions littéraires à la même barbarie.

1220 – Contact

La littérature générale française actuelle manque de coups de poing dans la tronche.

Je ne veux pas dire que les auteurs doivent se coller des bourre-pif au salon du livre, non (quoi que…), je parle des textes en eux-mêmes. Ça manque sévère de bastons dans les textes de chaque rentrée littéraire. Après, c’est en effet compliqué d’intégrer un duel à mains nues dans la chronique de son histoire familiale, ou un bouquin sur un poète dépressif, ou dans un roman d’amour. Puis les héros littéraires ont aussi tendance à être des lopettes, ils se retrouvent très vite assommés, ou s’enfuient. C’est dommage. Très.

Si le Fight Club de Palahniuk nous a appris quelque chose, c’est que le combat est cathartique et fait partie de la vie. L’extérioriser fait du bien à tout le monde, même aux schyzos au fond d’une cave. L’écrivain se fait plaisir, l’histoire prend des couleurs et le lecteur voit son pouls remonter un peu.

Surtout, la littérature a son propre langage et son propre espace d’expression. Une baston écrite n’est pas une baston filmée et inversement. La règle d’or est toujours la même (rendre l’action aussi claire et lisible que possible), mais les outils sont différents. On peut être beaucoup plus précis dans la description des coups, leur vitesse, angle ou puissance d’impact. On peut se permettre un budget effet spéciaux à la House en décrivant ce qui se passe à l’intérieur des corps sous les chocs. On peut offrir des anecdotes purement médicales, sa vautrer dans un vocabulaire technique et truffer le récit de fun facts biologiques. Tant de choses sont possibles que cela me dépasse que la plupart des auteurs n’en viennent pas se frotter à la bagarre, ne serait-ce que pour s’amuser avec la littérature.

Et puis, ce n’est pas si compliqué de mettre du conflit dans son texte. C’est alors que le mari cocu débarque avec la rage aux poings ! Quand soudain le type chelou de la station-service essaie de voler la voiture du road héros ! Cette nuit-là, Tiphaine rêve un cat fight contre sa meilleure amie ! Au pire il suffit de faire boire un peu trop les personnages. Avec un peu d’astuce, on peut s’offrir quelques paragraphes de manchettes dans la nuque, coups de pied dans les tibias et autre fulguropoing dans les tripes.

A L’ANCIENNE QUOI !

Surtout, en vérité, on a envie de lire des grandes scènes de bagarre avec du style dedans, de la poésie, des bons mots. On veut rêver, lire un combat sous la plume de Jauffret, Jaenada et leurs potes qui font des livres bien écrits. A nous de prendre une baffe, littéraire, qui ne pourrait pas exister autrement. Un peu comme dans le Bastard Battle de Céline Minard, mais compréhensible par les gens normaux de la vraie vie.

Si on ne peut pas parler du Fight club, on peut à défaut l’écrire. Pourquoi se priver ?

1214 – Bookswap

- Tu viens au Book Club du Carmen ce soir ?
- Cékoi ?
- C’est au Carmen, tu viens avec un livre, et après tu l’échanges avec quelqu’un de là-bas, tu bois et tu discutes.
- Okay.

La soirée est organisée par A tale of three cities, un collectif/revue un peu branchouille. Le concept me plaisait bien. Alors j’ai pris le temps de réfléchir cinq minutes à quel bouquin j’allais bien pouvoir emporter. Sur Twitter, je dis que je cherche un roman nul dans ma bibliothèque à offrir, pour que mes trolls répondent « le tiens ». Ça marche bien. En vrai, j’ai choisi The Swap de Anthony Moore depuis le départ. Déjà parce que son titre est le titre le plus cohérent du monde vis à vis du thème de la soirée. Ensuite parce que j’ai détesté la fin (ça ne me dérange pas de le fourguer) mais que plein d’autres gens l’ont aimé (donc si ça se trouve celui à qui je le donnerai aussi).

A l’entrée du Carmen, mes grosses baskets ne sont pas un problème pour le videur, plus préoccupé par mon paperback que mon allure. Pas de livre, pas d’entrée. On nous donne (cool) un marque page Three cities chacun, et c’est parti. A l’intérieur, il fait noir, très. Trop pour que je puisse prendre en photo les deux filles qui boivent leur verre de vin dans la cage dans le coin. Bon esprit. Il faut dire que le lieu est joli, ancien hôtel particulier de Bizet (« Carmen », GET IT ?!). On se cale sur des canapés et on pose nos bouquins, deux exemplaires des Fleurs du mal et un De profundis, sur la table basse à côté. Maintenant que nous avons monté notre stand éphémère, plus qu’à attendre que les curieux viennent tenter la bonne affaire.

En attendant que cela morde, on observe la faune. Une grande blonde se promène avec une chapka immense, un type débarque avec un pantalon léopard. Monde parallèle. Je me déplace pour jeter un œil aux autres gens. Beaucoup de cols roulés, de cachemire, de vestes de costume hors de prix. La moyenne d’âge tourne à 25/30 ans mais tout le monde est maquillé et prend l’air grave et donc parait plus vieux. Je réalise que mon combo tee-baskets est quelque peu hors sujet. Si j’étais une dissertation, je ne repartirais pas avec plus de sept sur vingt. Heureusement que le photographe officiel de la soirée se promène avec une doudoune énorme et un sac à dos sur les épaules. Je lui demande, à son grand embarras, si je peux le prendre en photo. Il ressemble beaucoup trop à James Franco dans Howl. Il connait le film mais est trop gêné pour se défendre. Pic.

Au final je suis resté avec le groupe qui m’avait invité, qui est resté avec lui-même. Mon savant mélange de timidité et d’absence de mèche ont fait que je n’ai pas osé aborder les gens, pas même la personne qui était venue avec un exemplaire de A visit from the goon squad, qui me faisait bien envie. Puis je pense qu’il aurait perdu au change si je lui avais fourgué The Swap. D’ailleurs, je ne crois pas avoir vu de livres changer de mains. Tous les bouquins que j’ai pisté pendant la soirée sont restés sur leurs tables. A minuit et demi, je suis reparti bredouille, ma propre came sous le bras, en me demandant ce qui clochait, qui faisait que je n’avais pas trop su faire.

C’est dommage parce que j’aimais bien l’idée. Et les gens étaient bizarres, mais bizarres “j’ai envie de te parler pour savoir ce que tu fais dans la vie”.

If at first you don’t succeed. Il faudra que je reessaie.