
Je viens de me rappeler, là, tout de suite.
Quand j’étais au collège, avec mes potes de l’époque, on passait tout notre temps libre dans un magasin de jeux vidéo du quartier. Le lieu était spécial : poutres apparentes, mezzanine pour faire des parties de jeu de rôle, le bureau du gérant au milieu, avec l’espace jeux tout autour en cercle. Le proprio de la boutique était du type barbe, en surpoids, toujours ouvert à la discussion. Avec les potes on squattait tellement la TV du fond avec Goldeneye sur N64 qu’il a commencé à nous faire payer dix francs l’heure de jeu. Ou quelque chose comme ça. Ce qui est illégal, au fait. Mais j’avais pas de TV et pas de console. De mon point de vue, c’était donné.
On passait tellement de temps là-bas que ma mère a décidé de venir parler au gérant, pour voir si c’était pas une sorte de pervers psychopathe qui attirait les gosses dans son antre à coup de jeux PSOne. Finalement non. Alors j’ai eu le droit de rester. Je faisais partie du décor. Je prenais même part à la guerre entre « ma » boutique et celle de la rue principale du quartier. Tenue par une paire de poivrots qui, en plus de ne rien connaître en jeux vidéo, étaient des sales cons. Elle fonctionnait mieux. Parce qu’elle était mieux placée. D’où plus de passages, plus de parents qui n’y connaissaient rien, plus de tout. Un trou noir de médiocrité, qui aspirait tout.
A peu près au même moment où je suis rentré au lycée, ma boutique a fermé. Je pensais plus aux filles, moins aux jeux. Je ne faisais plus que passer devant par hasard. Je jeter un œil à travers la vitrine vers le gérant. Il avait l’air fatigué. Les linéaires étaient moins remplis. Sans mes potes et moi à l’intérieur, les lieux étaient mornes, presque toujours vides. J’ai réalisé à ce moment-là qu’on était sûrement aussi important pour le vendeur que lui pour nous.
Depuis la fac, quand je passe dans cette rue de la Croix-Rousse, j’oublie le temps que j’y ai passé, les souvenirs que j’en ai. Je ne fréquente plus les boutiques physiques de jeux vidéo. Entre les prix exorbitants comparé au net et les vendeurs déprimés, je reste chez moi. Le petit commerce me plaisait quand j’étais petit, sans carte de métro, sans carte bleue.
Sauf qu’il arrive que je me souvienne des dizaines d’heures passées dans un endroit de passionnés avec des potes dont j’ignore ce qu’ils sont devenus. Alors je me dépêche d’écrire un petit quelque chose. Avant que je ne l’oublie à nouveau. Peut-être pour de bon.

