In My Zone

Alors, en fait, ça ressemble à ça du lotus cuisiné. Donc voilà. Maintenant vous savez.

En début de semaine je m’étais allongé sur mon carré d’herbe préféré du parc de la Tête d’Or à Lyon. C’est là que, il y a presque dix ans (PUTAIN DIX ANS), j’ai attendu pendant trois heures « le bon moment » pour embrasser la fille du livre. Je lui ai enlevé ces lunettes, parce que j’avais peur de se cogner, avant de m’approcher. Mais elle voulait me voir, et les as remises, avant de s’approcher. C’était aussi ridicule que merveilleux. Sur ce coin de pelouse j’ai aussi passé des dimanches entiers à faire des batailles d’eaux avec la bande du lycée, à l’époque où on n’était pas encore tous des sales cons, quand on ne pouvait pas sortir sans tous les autres. Les garçons finissaient torse nu et les filles en tee shirt mouillé. C’était vraiment vraiment bien. Et là, à ronronner sous le soleil Lyonnais, je me suis demandé pourquoi je ne resterais pas ici pour toujours.

Puis je me suis rappelé des bouffeurs de lotus, les Lotophages. Ils sont dans l’Odyssée, le bouquin de (peut-être) Homère. Quand Ulysse et ses potes arrivent sur l’île de Djerba, ils sont accueilli par les Lotophages, qui sont super sympas et hospitaliers. D’ailleurs ils leur donnent des lotus à manger. Le problème étant que si tu le manges, tu finis amorphe et béat, au point de ne plus jamais vouloir partir. Cet épisode de l’Odyssée aura été recyclé encore et encore, dans la littérature, la BD, le cinéma. Vous savez, quand le héros, en plein milieu de son aventure, se retrouve dans un endroit qu’il n’avait pas du tout prévu, à vivre l’illusion d’un monde parfait. L’intérêt dramatique est de voir en quoi le personnage sera plus fort que la tentation, et saura se rappeler de l’importance de sa quête. Puisqu’invariablement, il se sortira de là, et continuera sa route.

J’ai aussi repensé à mes cours de psycho à la fac, aux articles que j’ai lu, qui expliquent que l’esprit humain est très fort dès qu’il s’agit de voir les bons côtés d’une nouvelle situation. C’est ce qui explique tous les gens qui vont te vanter leurs nouvelles vies, leurs choix, les décisions qu’ils ont prises que toi tu vas trouver pas si bonnes. Parce qu’ils subissent les conséquences, la situation, ils s’adaptent. Tout comme je me suis laissé encrouter un peu à Lyon. Je suis resté plus longtemps que prévu, j’ai réalisé que j’y avais encore plein de connaissances, dont des nouvelles. J’ai aimé revivre auprès de ma famille, profiter de ma ville, me reposer sur/dans ma maison d’enfance. Et deux ou trois fois on m’a demandé, « hé, pourquoi tu ne cherches pas du travail ici ? ». Putain d’angoisse.

Finalement, j’écris cette note depuis ma garçonnière parisienne, la valise pas tout à fait défaite. Parce que j’ai envie de croire les mythes et légendes, ceux qui t’expliquent que si on s’arrête trop longtemps au bord de la route, on n’ira jamais au bout du chemin. Je vais rapidement étouffer entre les immeubles surchauffés de Paris, être irrité par les gens, le métro, le manque de sous, la recherche de taf’.

Mais c’est là que je dois être, parce que c’est ici que l’histoire se continue.

1102 – Goldenshop

Je viens de me rappeler, là, tout de suite.

Quand j’étais au collège, avec mes potes de l’époque, on passait tout notre temps libre dans un magasin de jeux vidéo du quartier. Le lieu était spécial : poutres apparentes, mezzanine pour faire des parties de jeu de rôle, le bureau du gérant au milieu, avec l’espace jeux tout autour en cercle. Le proprio de la boutique était du type barbe, en surpoids, toujours ouvert à la discussion. Avec les potes on squattait tellement la TV du fond avec Goldeneye sur N64 qu’il a commencé à nous faire payer dix francs l’heure de jeu. Ou quelque chose comme ça. Ce qui est illégal, au fait. Mais j’avais pas de TV et pas de console. De mon point de vue, c’était donné.

On passait tellement de temps là-bas que ma mère a décidé de venir parler au gérant, pour voir si c’était pas une sorte de pervers psychopathe qui attirait les gosses dans son antre à coup de jeux PSOne. Finalement non. Alors j’ai eu le droit de rester. Je faisais partie du décor. Je prenais même part à la guerre entre « ma » boutique et celle de la rue principale du quartier. Tenue par une paire de poivrots qui, en plus de ne rien connaître en jeux vidéo, étaient des sales cons. Elle fonctionnait mieux. Parce qu’elle était mieux placée. D’où plus de passages, plus de parents qui n’y connaissaient rien, plus de tout. Un trou noir de médiocrité, qui aspirait tout.

A peu près au même moment où je suis rentré au lycée, ma boutique a fermé. Je pensais plus aux filles, moins aux jeux. Je ne faisais plus que passer devant par hasard. Je jeter un œil à travers la vitrine vers le gérant. Il avait l’air fatigué. Les linéaires étaient moins remplis. Sans mes potes et moi à l’intérieur, les lieux étaient mornes, presque toujours vides. J’ai réalisé à ce moment-là qu’on était sûrement aussi important pour le vendeur que lui pour nous.

Depuis la fac, quand je passe dans cette rue de la Croix-Rousse, j’oublie le temps que j’y ai passé, les souvenirs que j’en ai. Je ne fréquente plus les boutiques physiques de jeux vidéo. Entre les prix exorbitants comparé au net et les vendeurs déprimés, je reste chez moi. Le petit commerce me plaisait quand j’étais petit, sans carte de métro, sans carte bleue.

Sauf qu’il arrive que je me souvienne des dizaines d’heures passées dans un endroit de passionnés avec des potes dont j’ignore ce qu’ils sont devenus. Alors je me dépêche d’écrire un petit quelque chose. Avant que je ne l’oublie à nouveau. Peut-être pour de bon.

1086 – Gurinuderu

Non mais, qui prend des cours de Japonais le samedi matin à dix heures et demi ? Et paye pour ça en plus. J’avoue que je me dosais doucement la question en allant à mon premier cours au début du mois. Au final nous étions cinq, puis sept le cours d’après. Oui trois types ne sont inscrits soit le jour même, soit la deuxième semaine. D’un coup je me suis senti un peu con d’avoir flippé de ne pas avoir de place en m’inscrivant littéralement trois mois à l’avance. Niveau casting donc, il s’avère que nous sommes une bande de gens complètement différents, avec des motivations qui n’ont à priori rien à voir. En fait, plus j’y repense et plus j’ai l’impression de me retrouver dans Community, rapport aux gens de tout âge qui viennent prendre des cours dans une école un peu étrange et étudient ensemble.

On a J., l’otaku de service. Parce qu’il faut toujours un otaku dans un cours de Japonais. Le twist c’est que J. est une fille. Pas maquillée, emmitouflée dans un gros pull à capuche, on sent le potentiel de jolie fille. Mais à priori ça, elle s’en tape. Par contre elle kiffe le Japon, c’est marqué sur ses vêtements, sa ceinture et son sac à dos. D’ailleurs elle ne perd pas une occasion de répondre fièrement avant les autres ou de dire bonjour/merci/au revoir en japonais à la prof quand nous on n’ose pas encore.

T. est quadra, mais T. est aussi timide. Il déglutit avant de répondre, se perd parfois au milieu de l’exercice en cours. On sait qu’il est ingénieur parce qu’il s’est illuminé quand on a apprit à le dire en japonais. Je m’assois à côté de lui, parce qu’au premier cours il était le seul autre représentant du sexe masculin. Et que je suis timide aussi. Par contre, je serais incapable de dire pourquoi il est là, enfin, quelles sont ses motivations. Il ne parle pas beaucoup.

Mais toujours plus que S., hispanique en cours de japonais. Je ne lui donne pas loin de la trentaine, mais c’est la seule chose que je puisse dire tellement elle ne laisse rien filtrer de qui elle est.

Par contre j’ai des tonnes de théories sur S. Je lui donnais mon âge mais elle n’a que 17 ans. Elle l’a confié à la prof à la fin du premier cours. Elle est lycéenne et étudie à Louis Legrand, ce qui explique qu’elle nous fume tous la tronche en termes de mémorisation. Capable de répéter immédiatement la nouvelle forme apprise, c’est la première de la classe. De loin. Mais je sais qu’elle a au moins un complexe. Bien qu’elle soit blonde aux yeux bleus, élancée, elle vit mal sa grande taille. Géante, elle ne porte que de petits escarpins en toile, à la semelle la plus inexistante possible.

En observant les vêtements de E., nouvelle recrue, je le voyais bien prof. La veste en tweet marron, d’ordinaire ça ne trompe pas. Mais il a avoué être ici pour le travail, parce qu’il voyage beaucoup au Japon pour affaires et en à marre de ne pas pouvoir s’immerger plus dans la culture nippone. Il a l’air cool. Enfin, il ressemble surtout à une version plus détendue et sympa d’un prof de mon Ecole.

Enfin, P. me file les jetons. Le doyen du groupe, il accuse une sévère calvitie, des longs doigts veineux. Il est lyonnais et porte le même nom de famille que le type qui m’a fait haïr le Japon au lycée. J’essaie de ne pas prendre ça pour un signe ou un début de conspiration. En tout cas, il est celui qui interrompt le cours et pose beaucoup de questions, dont la moitié auraient pu trouver réponse dans son esprit s’il avait tenté de les résoudre de lui-même.

Puis il y a moi.

Mal rasé, les cheveux trop longs en bataille, avec des t-shirts bariolés, qui arrive en retard de 5min dès la deuxième semaine, avec un vieux sac eastpack dont la poche avant ne ferme pas, et qui bredouille parfois. Il est chelou. Qu’est-ce qu’il fait là ?

Je leur laisse le soin d’extrapoler.