Un jour où j’avais un sale trajet de métro à faire, mais plus de livre à bouquiner, je suis allé acheter Spirou Magazine au kiosquier le plus proche. Okay, ça n’a pas marché et j’ai du faire quatre buralistes pour enfin en trouver un. Tout ça pour un journal qui sent bon le kikoolol, avec très peu de séries à suivre, une partie éditoriale un peu trop complaisante et des gags en une planche quasiment jamais drôles. En même temps, c’est quoi, deux euros trente ? Presque un tiers de paquet de clope, même pas deux tickets de métro, le prix d’un moyen coca au MacDo. Pas grand-chose quoi. Alors la semaine d’après je me suis surpris à prendre le numéro d’après. Pour voir. Assez cool à lire avant d’aller dormir pour décompresser. Forcément, deux mois plus tard, j’ai une pile de Spirou au pied de mon lit. Le fuck.

Tout ça c’est la faute de mon oncle, abonné jusqu’à presque quarante piges au magazine. Que j’étais môme et que les parents discutaillaient en famille, avec mon frangin on relisait la gigantesque pile dans la chambre. C’était la pure époque, celle du Spirou de Tome & Janry, avec Soda pour le polar badass et les débuts de Kid Paddle, orgie à lols. Quand mon oncle s’est désabonné, mes grands parents ont pris le relai. Faut dire que dans la montagne, le moindre centre commercial à plus de vingt bornes, c’était juste la bouffée d’air hebdomadaire pour le collégien que j’étais que de recevoir le Spirou (je m’ennuyais au point de me mettre à lire le Nouvel Obs, à douze ans, ce qui explique bien des choses). Puis j’ai grandi en même temps que le magazine changeait. Tome & Janry limogés pour cause d’audace, Soda disparaît du journal car trop mature pour le lectorat et Midam cesse Kid Paddle.

J’avais l’âge de suivre les coulisses, le rachat des éditions Dupuis, le remerciement du rédacteur en chef historique, remplacé par un comptable bien décidé à élargir le lectorat par un nivellement vers le bas. Face à la version kikoolol aseptisée, j’ai déclaré à mes grands parents que c’était pas la peine de continuer l’affaire. Désaveu, désabonnement. Ce qui nous ramène au présent, quelques années plus tard. J’ai vu les coulisses, j’ai eu des rendez-vous avec la rédaction, je suis ami avec des auteurs. Mais au fond de moi je reste le môme qui kiffait avoir quarante pages de BD tous les mercredi pour dix francs. Alors je rachète le truc, au kiosque chaque semaine. Depuis la dernière fois la rédaction a une nouvelle foi changée de main, le magazine est plus qualitatif qu’avant, même si les génies de l’époque ne sont plus dans la place.

Deux pauvres histoires à suivre par semaine, c’est pas assez. Les séries kikoolol pas drôles genre Tamara, c’est trop faible. La prime à l’ancienneté qui excuse encore la présence de gags terrifiants de nulité, c’est moche. Mais au milieu de tout ça, je trouve encore de quoi sourire, de quoi relire, de quoi me dire que pour le prix, dans mon budget, ne serait-ce que pour le shoot de nostalgie. Après, est-ce que je vais continuer sur plus de trois mois à acheter le truc, espérer un retour à ce que j’aimais à l’époque, continuer une tradition de quinze ans ? Je sais pas trop.
De toute façon, je veux dire, j’arrête quand je veux.





