
Déjà que je supporte à peine mon Agent, voilà qu’il m’inflige son bras droit du marketing. Le type a les mains jointes, posées sur une pile de dossiers. Bon toutou, il attend qu’on lui donne la parole. Agent préfère la garder encore un peu.
- Benjamin, tu sais pourquoi tu es là.
Question rhétorique. Sans intérêt. Je ne décroise pas les bras, m’avachis un peu plus dans mon fauteuil cuir. Voyons voir.
- Ta “carrière” est au point mort. C’est le second manuscrit qu’on refuse de te signer, les statistiques de ton blog sont stagnantes, pour rester poli, et le cercle de tes relations ne progressent pas non plus. A ce stade ce n’est plus une période creuse, c’est une agonie prolongée.
Fuck you Agent.
- Je crois qu’il était grand temps de revoir ta stratégie. Mike, ici présent, s’est déjà chargé de benchmarker les internets et va te proposer un plan de relance de ton personnal branding.
Fuck.
You.
Le susnommé Mike ouvre ses dossiers. Il fait voler quelques feuilles vers moi.
- Voici quelques mood boards qui te donneront une idée de ce dont je vais te parler.
Plusieurs pages de collages photoshops grotesques, un tas d’images de types heureux, fiers, qui brandissent un poing vengeur vers le ciel et enlacent des top models. Le monde merveilleux des winners. Sûr de lui, Mike se lance pour de bon.
- Si tu avais réussi à signer un bouquin, l’audience de ton blog serait en croissance continue et tu rencontrerais plein de nouvelles personnes. Si tu avais rencontré plein de nouvelles personnes tu signerais ton bouquin et l’audience de ton blog serait en croissance continue. Deux choses qui ne se sont malheureusement pas produites, pour un tas de raisons. Peut être par exemple que tes livres n’étaient pas au niv…
Agent s’affole, mime plusieurs décapitations avec la main. Je suis trop choqué pour aller étrangler le directeur marketing, qui a le temps de réaliser la boulette, toussotter et reprendre.
- Peut-être que l’édition est un milieu infâme et pourri. Peut-être que les personnes que tu as rencontrés n’étaient pas les bonnes. Toujours est-il que tu ne peux pas contrôler ces deux facteurs. Ce que tu peux contrôler par contre, c’est ton blog ! Si tu améliores ton blog alors tu te feras remarquer ce qui te permettra de signer ET de rencontrer de nouvelles personnes fascinantes !
Cette fois c’est moi qui commence à m’affoler. A l’intérieur. D’ailleurs je me redresse doucement et je suis à peu près certain que je fronce petit à petit les sourcils. Ça n’arrête pas le marketeux.
- Il faut tout reprendre à zéro, mais en mieux ! Il faut un relaunch !
J’espérais qu’il prenne le temps d’une pause dramatique pour que je puisse en profiter pour lui écraser ses lunettes contre son nez. Mais non. Il insiste, il est lancé.
- Adieu le gentil niais pas fun et un peu gauche. Bonjour le nouveau Reilly subversif ! Les chroniques de bons films et de livres, c’est fini. Maintenant on casse des personnalités, on est là pour le lol, le bon mot, la critique qui pousse l’auteur au suicide ! Pour les filles même tarif. Assez d’anecdotes six mois après avec le prénom dissimulé. Je veux du livetweet de sodomie, des comptes rendus gonzos de chaque coup d’un soir ! Bien entendu de temps en temps tu ferais des notes larmoyantes, où on découvrirait tes faiblesses, des drames familiaux imaginaires, des cicatrices factices et tout. Tu seras le beau et la bête à la fois !
Cette fois je ne suis plus assis. Prenant appui sur la table en verre, je me hisse jusqu’à surplomber les deux Costumes en face de moi. Je prévois d’articuler lentement afin d’éviter toute ambiguité dans mes propos.
- Vous vous foutez de moi ?
Agent se lève à son tour.
- C’est pour ton bien ! Là, forcément, ça te semble un peu beaucoup, rapport à l’intégrité artistique et la vérité, tous ces trucs. Seulement les chiffres parlent. On attend beaucoup de toi depuis plusieurs années sans atteindre nos objectifs. On s’est investi, on a misé du temps et de l’argent ! Ce plan de relance est la seule porte de sortie.
- Moi vivant, ça ne passera jamais. Vous pouvez aller vous faire foutre. Je préfère perdre à ma manière que gagner à la vôtre.
Agent se rassois. Son visage trahit sa résignation. Il sait qu’il ne m’ébranlera pas, qu’il a franchi une ligne et qu’il à tout intérêt à reculer.
Je commence à reprendre mon calme quand le type du marketing se lève. Il s’éclaircit la voix.
- On s’est mal compris Benjamin. C’est déjà prévu. Les webmasters viennent de rendre la V2 du blog, nos concepteurs rédacteurs ont un mois d’articles d’avance et les community managers sont en train de clasher la moitié de twitter. Tout ce que tu as à faire à présent, c’est de te rasseoir et d’attendre les contrats, les soirées et les putes.
Mes phalanges craquent. Mon poing est prêt à faire connaissance avec son visage. Je suis certain qu’ils ont plein de choses à se dire.
- Et au nom de quoi je vous laisserais faire ?
Mike fait glisser une nouvelle liasse de papier vers moi. Je reconnais ma signature au bas de chaque page. Juste au-dessus d’un tas de petits caractères. J’ai encore moins envie de les lire maintenant qu’il y a trois ans, lorsque j’ai parafé le tout.
Le Costume a un sourire narquois.
- Alors maintenant tu vas retourner t’asseoir et profiter du spectacle.
J’ai déjà parlé ici du dilemme des comics de super-héros, contraints par la narration d’aller de l’avant, alors que le marketing exige qu’ils restent les mêmes. Le premier Robin peut reprendre le flambeau de Bruce Wayne, mais pas longtemps. Superman peut rompre avec Loïs, mais pas longtemps. Et ainsi de suite. Tout pour qu’on puisse vendre les mêmes figurines, diffuser les mêmes dessins animés et produire des films qui doperont les ventes papiers et vice versa. D’ailleurs, Warner Bros a décidé que puisqu’ils sont à court de Harry Potter à filmer, ils allaient tout miser sur le catalogue de DC Comics. Raison de plus pour s’assurer que les versions papiers soient « new-reader friendly », reconnaissables, faciles d’accès. Sauf que Batman a un môme, que quatre Flashs courent en même temps et qu’il est impossible de suivre Green Lantern sans la prise mensuelle de Ritaline.
Je suis quelqu’un de curieux en matière de jeux vidéo, attiré par ce qui est un peu différent, par ce qui ose et qui ambitionne. Enslaved réinvente le mythe du roi-singe dans un univers post apocalyptique mais coloré. Deadly Premonition tente de concurrencer les meilleurs jeux d’horreur avec un budget pathétique mais une tonne d’idées. Advent Rising se voulait fresque space-opéra écrite par le culte Orson Scott Card. Et ainsi de suite. Parfois ces jeux survivent, comme Mirror’s Edge il y a deux ans qui, malgré des ventes vraiment faibles, est à priori sauvé par son éditeur qui pense pouvoir sauver la licence. Bien trop souvent, ces jeux se vautrent, par manque de moyens, de reconnaissances ou quelques défauts trop prononcés. Le pire étant quand ils se voulaient début de trilogie ou saga, abandonnées pour toujours.
C’est le moment ou jamais de reparler de Shenmue, l’un des meilleurs jeux de l’univers. Souvent j’entends dire qu’on est allé plus loin en termes de narration, de monde ouvert de mécaniques de jeu depuis 1999. Peut-être, mais jamais cela n’aura été au service d’un jeu se déroulant dans « la vraie vie », avec un héros qui doit aller dormir, travailler, peut jouer à des petits jeux non pas dans un univers de far west ou de mafieux, mais de vrai monde. Parce qu’aucun jeu ne s’est jamais autant rapproché de notre vraie vie, Shenmue restera pour moi une gifle inégalée. Qui s’est achevée sur un cliffhanger de fils de pute. Qui ne sera vraisemblablement jamais résolu. Parce que c’est trop cher et que ça ne rapporte pas assez. Tristesse et mélancolie depuis presque dix ans. Il faut l’avoir vécu jusqu’au bout pour le comprendre je crois.
Je n’ai pas envie de finir Enslaved, parce que dans une moindre mesure, ça me fera pareil. Peste soit les marketeux de Namco-Bandai, peste soit la majorité des gamers neuneus incapables de voir plus loin que le bout de la lunette de leur fusil virtuel.