1157 – Relaunch

Déjà que je supporte à peine mon Agent, voilà qu’il m’inflige son bras droit du marketing. Le type a les mains jointes, posées sur une pile de dossiers. Bon toutou, il attend qu’on lui donne la parole. Agent préfère la garder encore un peu.

- Benjamin, tu sais pourquoi tu es là.

Question rhétorique. Sans intérêt. Je ne décroise pas les bras, m’avachis un peu plus dans mon fauteuil cuir. Voyons voir.

- Ta “carrière” est au point mort. C’est le second manuscrit qu’on refuse de te signer, les statistiques de ton blog sont stagnantes, pour rester poli, et le cercle de tes relations ne progressent pas non plus. A ce stade ce n’est plus une période creuse, c’est une agonie prolongée.

Fuck you Agent.

- Je crois qu’il était grand temps de revoir ta stratégie. Mike, ici présent, s’est déjà chargé de benchmarker les internets et va te proposer un plan de relance de ton personnal branding.

Fuck.

You.

Le susnommé Mike ouvre ses dossiers. Il fait voler quelques feuilles vers moi.

- Voici quelques mood boards qui te donneront une idée de ce dont je vais te parler.

Plusieurs pages de collages photoshops grotesques, un tas d’images de types heureux, fiers, qui brandissent un poing vengeur vers le ciel et enlacent des top models. Le monde merveilleux des winners. Sûr de lui, Mike se lance pour de bon.

- Si tu avais réussi à signer un bouquin, l’audience de ton blog serait en croissance continue et tu rencontrerais plein de nouvelles personnes. Si tu avais rencontré plein de nouvelles personnes tu signerais ton bouquin et l’audience de ton blog serait en croissance continue. Deux choses qui ne se sont malheureusement pas produites, pour un tas de raisons. Peut être par exemple que tes livres n’étaient pas au niv…

Agent s’affole, mime plusieurs décapitations avec la main. Je suis trop choqué pour aller étrangler le directeur marketing, qui a le temps de réaliser la boulette, toussotter et reprendre.

- Peut-être que l’édition est un milieu infâme et pourri. Peut-être que les personnes que tu as rencontrés n’étaient pas les bonnes. Toujours est-il que tu ne peux pas contrôler ces deux facteurs. Ce que tu peux contrôler par contre, c’est ton blog ! Si tu améliores ton blog alors tu te feras remarquer ce qui te permettra de signer ET de rencontrer de nouvelles personnes fascinantes !

Cette fois c’est moi qui commence à m’affoler. A l’intérieur. D’ailleurs je me redresse doucement et je suis à peu près certain que je fronce petit à petit les sourcils. Ça n’arrête pas le marketeux.

- Il faut tout reprendre à zéro, mais en mieux ! Il faut un relaunch !

J’espérais qu’il prenne le temps d’une pause dramatique pour que je puisse en profiter pour lui écraser ses lunettes contre son nez. Mais non. Il insiste, il est lancé.

- Adieu le gentil niais pas fun et un peu gauche. Bonjour le nouveau Reilly subversif ! Les chroniques de bons films et de livres, c’est fini. Maintenant on casse des personnalités, on est là pour le lol, le bon mot, la critique qui pousse l’auteur au suicide ! Pour les filles même tarif. Assez d’anecdotes six mois après avec le prénom dissimulé. Je veux du livetweet de sodomie, des comptes rendus gonzos de chaque coup d’un soir ! Bien entendu de temps en temps tu ferais des notes larmoyantes, où on découvrirait tes faiblesses, des drames familiaux imaginaires, des cicatrices factices et tout. Tu seras le beau et la bête à la fois !

Cette fois je ne suis plus assis. Prenant appui sur la table en verre, je me hisse jusqu’à surplomber les deux Costumes en face de moi. Je prévois d’articuler lentement afin d’éviter toute ambiguité dans mes propos.

- Vous vous foutez de moi ?

Agent se lève à son tour.

- C’est pour ton bien ! Là, forcément, ça te semble un peu beaucoup, rapport à l’intégrité artistique et la vérité, tous ces trucs. Seulement les chiffres parlent. On attend beaucoup de toi depuis plusieurs années sans atteindre nos objectifs. On s’est investi, on a misé du temps et de l’argent ! Ce plan de relance est la seule porte de sortie.
- Moi vivant, ça ne passera jamais. Vous pouvez aller vous faire foutre. Je préfère perdre à ma manière que gagner à la vôtre.

Agent se rassois. Son visage trahit sa résignation. Il sait qu’il ne m’ébranlera pas, qu’il a franchi une ligne et qu’il à tout intérêt à reculer.

Je commence à reprendre mon calme quand le type du marketing se lève. Il s’éclaircit la voix.

- On s’est mal compris Benjamin. C’est déjà prévu. Les webmasters viennent de rendre la V2 du blog, nos concepteurs rédacteurs ont un mois d’articles d’avance et les community managers sont en train de clasher la moitié de twitter. Tout ce que tu as à faire à présent, c’est de te rasseoir et d’attendre les contrats, les soirées et les putes.

Mes phalanges craquent. Mon poing est prêt à faire connaissance avec son visage. Je suis certain qu’ils ont plein de choses à se dire.

- Et au nom de quoi je vous laisserais faire ?

Mike fait glisser une nouvelle liasse de papier vers moi. Je reconnais ma signature au bas de chaque page. Juste au-dessus d’un tas de petits caractères. J’ai encore moins envie de les lire maintenant qu’il y a trois ans, lorsque j’ai parafé le tout.

Le Costume a un sourire narquois.

- Alors maintenant tu vas retourner t’asseoir et profiter du spectacle.

1136 – RebootPoint

Le monde a changé. Barry Allen le sait. L’Europe n’est pas censée avoir été pulvérisée, Wonder Woman n’est pas censée être un tyran assoiffé de pouvoir et Batman n’est pas censé être Thomas Wayne, seul survivant de braquage qui a coûté la vie à sa femme et Bruce, son fils. Surtout, Barry devrait être capable de puiser dans la Speed Force pour devenir le Flash. Ce qu’il ignore, c’est que le professeur Zoom, l’anti-flash, a remonté le temps et saccagé le cours normal des choses. Tel est le pitch du super méga évènement en cours de l’été de DC Comics : Flashpoint. On pensait qu’il s’agissait d’un crossover de plus, une histoire qui se terminerait par un retour à la normale. Oui mais non. DC Comics a annoncé la semaine dernière qu’à la rentrée, l’intégralité de sa gamme de comics de super-héros sera rebootée. Cinquante-deux titres paraitront avec un No 1.

Plusieurs super-héros dont Superman auront rajeunis d’une dizaine d’années, des mort seront ressuscités tandis que des centaines de points de détails seront effacés. C’est un reboot sélectif et un relaunch total de la gamme.

J’ai déjà parlé ici du dilemme des comics de super-héros, contraints par la narration d’aller de l’avant, alors que le marketing exige qu’ils restent les mêmes. Le premier Robin peut reprendre le flambeau de Bruce Wayne, mais pas longtemps. Superman peut rompre avec Loïs, mais pas longtemps. Et ainsi de suite. Tout pour qu’on puisse vendre les mêmes figurines, diffuser les mêmes dessins animés et produire des films qui doperont les ventes papiers et vice versa. D’ailleurs, Warner Bros a décidé que puisqu’ils sont à court de Harry Potter à filmer, ils allaient tout miser sur le catalogue de DC Comics. Raison de plus pour s’assurer que les versions papiers soient « new-reader friendly », reconnaissables, faciles d’accès. Sauf que Batman a un môme, que quatre Flashs courent en même temps et qu’il est impossible de suivre Green Lantern sans la prise mensuelle de Ritaline.

Flashpoint est donc l’excuse parfaite. On tripatouille le temps, du coup pourquoi pas dire qu’à la fin de l’évènement, tout ne redevient pas complètement comme avant ? Vous vous souvenez des retcons ? On ne peut pas trouver un bouton reset aussi imparable : « On a changé le passé ! Fuck you ! ». Pour une fois c’est simplement quelque chose qui affecte l’intégralité des publications d’un éditeur. On ne répare pas un titre à la fois, on change TOUT. Jusqu’aux costumes. Comme ça on pourra vendre plein de nouvelles figurines et si les gens grognent trop on réintroduira les anciens pour donner un coup de fouet aux ventes. Car il est aussi de ça dont il est question. Tous ces numéros 1 vont attirer les lecteurs qui avaient décrochés de DC à cause du bagage, de l’historique. Ce n’est pas la première fois qu’un éditeur US tente ça. Des fois ça marche (Final Crisis dans les 80s), des fois non (Heroes Reborn dans les 90s).

Plus qu’à attendre les premières réactions en septembre, après Flashpoint.

Première illustration du reboot, notez le col en V de Superman ou le cache-menton de Flash.

D’ici là on aura eu le temps d’ingérer la vraie info. DC Comic en a profité pour annoncer qu’à partir de ce relaunch, l’intégralité de ses publications sera disponible le même jour en numérique. Il suffira d’avoir un ordinateur ou une tablette pour se passer de l’aller-retour au comics shop. Jusqu’ici tout n’était pas disponible, ou alors en différer. Parce que le marché n’était pas encore mur et pour ne pas emmerder les revendeurs physiques. Mais le futur est parmi nous et DC est prêt à parier dessus. Les réactions de la part des lecteurs sont ultra positives. Surtout en France où l’on paie des taxes d’importations violentes sur la VO. Plusieurs amis pensent s’y remettre en numérique et moi-même songe doucement à arrêter de pirater des scans si Marvel s’y met. Au moins pour les titres que je n’ai pas envie de relire/prêter.

Pour ça un bon vieux recueil papier fera toujours mieux l’affaire.

Toujours est-il que cet été va devenir de plus en plus intéressant en ce qui concerne l’avenir des comics. Je ne pense pas que les autres éditeurs attendent de voir le résultat du passage au digital de DC avant de suivre. Ni que les revendeurs spécialisés se laissent faire sans bras de fer. Change is coming.

Et puis, avec un peu de chance, Superman va redevenir lisible.

1039 – Unfinished

En ce moment je joue à Enslaved sur Xbox et j’ai pas envie de le finir. Non pas que ce jeu sorti cette automne entre deux autres blockbusters de bâtards ne soit pas bon. Non pas qu’il soit si bon pour autant. Le problème c’est qu’en cumulé Enslaved a vendu en tout et pour tout moins de 500 000 exemplaires. Ce qui, pour une production de cette envergure, est un flop retentissant et une violente perte pour l’éditeur. Une nouvelle licence avec peu de moyens marketings renvoyé se faire suicider juste avant les fêtes. Enslaved n’avait aucune chance, alors qu’il est agréable, très joli et touchant. Un vrai jeu d’aventure sympa comme on en fait pas assez. Si je ne veux pas le finir, c’est que je sais que l’histoire s’achève sur un cliffhanger.

Promesse d’une suite qui n’arrivera jamais, faute de succès.

Je suis quelqu’un de curieux en matière de jeux vidéo, attiré par ce qui est un peu différent, par ce qui ose et qui ambitionne. Enslaved réinvente le mythe du roi-singe dans un univers post apocalyptique mais coloré. Deadly Premonition tente de concurrencer les meilleurs jeux d’horreur avec un budget pathétique mais une tonne d’idées. Advent Rising se voulait fresque space-opéra écrite par le culte Orson Scott Card. Et ainsi de suite. Parfois ces jeux survivent, comme Mirror’s Edge il y a deux ans qui, malgré des ventes vraiment faibles, est à priori sauvé par son éditeur qui pense pouvoir sauver la licence. Bien trop souvent, ces jeux se vautrent, par manque de moyens, de reconnaissances ou quelques défauts trop prononcés. Le pire étant quand ils se voulaient début de trilogie ou saga, abandonnées pour toujours.

C’est le moment ou jamais de reparler de Shenmue, l’un des meilleurs jeux de l’univers. Souvent j’entends dire qu’on est allé plus loin en termes de narration, de monde ouvert de mécaniques de jeu depuis 1999. Peut-être, mais jamais cela n’aura été au service d’un jeu se déroulant dans « la vraie vie », avec un héros qui doit aller dormir, travailler, peut jouer à des petits jeux non pas dans un univers de far west ou de mafieux, mais de vrai monde. Parce qu’aucun jeu ne s’est jamais autant rapproché de notre vraie vie, Shenmue restera pour moi une gifle inégalée. Qui s’est achevée sur un cliffhanger de fils de pute. Qui ne sera vraisemblablement jamais résolu. Parce que c’est trop cher et que ça ne rapporte pas assez. Tristesse et mélancolie depuis presque dix ans. Il faut l’avoir vécu jusqu’au bout pour le comprendre je crois.

Je n’ai pas envie de finir Enslaved, parce que dans une moindre mesure, ça me fera pareil. Peste soit les marketeux de Namco-Bandai, peste soit la majorité des gamers neuneus incapables de voir plus loin que le bout de la lunette de leur fusil virtuel.
La fin d’Enslaved approche, la gifle aussi. Mais j’ai apprécié le voyage, et rien pour ça, merci à ceux qui ont osé prendre le risque d’essayer autre chose.

LAUNCH TRAILER STAGE !!!