1244 – Ain’t Afraid Of No Ghosts

Okay, voilà ce que j’ai envie de voir.

C’est un couple qui emménage dans une maison. Et il se passe des trucs bizarres. Genre les meubles qui changent de place dans la nuit, des objets qui disparaissent et réapparaissent, des trucs chelous dans la buée du miroir de la salle de bain. Puis ça commence à partir en couille, le couple se blesse, saigne, ça hurle. IL Y A UN PUTAIN DE FANTOME ! Là, dans ce que j’ai envie de voir, le mec et la nana soupirerait un grand coup avant d’éclater de dire. « Il y a un putain de fantôme ! Ah ah mais ça veut dire qu’il y a une vie après la mort et que du coup c’est nettement moins grave si on meurt vu qu’on a résolu le plus grand mystère de la vie. » Ils passeraient le reste du truc à lutter contre l’esprit parce que, quand même, c’est chez eux merde ! Sauf qu’ils seraient nettement moins stressés, rapport au fait que l’existence d’un fantôme fait partie du Top 3 des meilleures nouvelles qu’on puisse apprendre dans la vie d’un humain.

Tout ça pour dire que je ne comprends pas l’attrait des films de fantômes, d’apparition, d’esprits ou de possession démoniaque.

J’y repensais devant le cinéma l’autre jour, où je lisais l’accroche suivante pour The Devil Inside : « Le film que le Vatican ne veut pas que vous voyiez ». Come on. Si le Vatican avait le début de l’ombre d’une preuve de l’existence de Satan bien sûr qu’ils la montreraient. Ce serait la meilleure promo possible pour la religion. Les films de ce genre ne fonctionnent pas sur moi, dans le sens où ils ne m’intéressent absolument pas. Ce qui explique à postériori pourquoi je n’ai jamais accroché à Silent Hill non plus. Oui, je sursaute quand il faut sursauter, oui, je stresse quand il faut stresser, parce que le langage visuel et narratif fonctionne. Mais le postulat de départ pas du tout. Si je vous dis ça, c’est que j’ai commencé à regarder la série The River, qui est cool à part que les antagonistes semblent être tous des démons vaporeux ou des fantômes.

Alors qu’on peut faire des merveilles avec le concept des revenants, dès qu’on s’éloigne du délire film d’horreur.

Par exemple, dans Supernatural, les héros affrontent des esprits sans céder aux conventions du genre : ils y vont avec une volonté d’extermination et pas de victime. Et quand [Spoiler Alert] un des héros décède, il choisit de rester sur Terre sous forme de fantôme pour aider les frères Winchester. Parce qu’il sait qu’il vit dans un univers où la mort n’est pas la fin. [End Spoiler] Plus loin, on pourra penser aux Ghostbusters, pour qui les fantômes sont avant tout des nuisances, un peu comme les rats, qu’il faut aller débusquer. Là c’est intéressant, et toujours plus réalistes que des jeunes qui ont peur de mourir en même temps qu’ils ont la preuve que c’est pas si grave. Bien que je conçoive qu’on n’ait pas envie de crever. Cela ne justifie pas la peur panique. La bonne nouvelle adoucit le trauma.

Du coup, on fait quoi si on veut foutre vraiment les boules ? Simple : on invente des méchants qui tuent l’âme.

Je m’explique. Dans les histoires surnaturelles, avec des fantômes et des démons et tout, ce qui me fait vraiment flipper, c’est les monstres qui vont te dévorer l’âme, qui vont utiliser ce qui reste après toi comme nourriture ou énergie. Les fantômes impliquent la vie après la mort, alors si tu as un méchant qui implique que, même ça, il peut te le prendre, là, c’est le véritable malaise. Tiens, tu découvres qu’en fait, mourir c’est pas si grave, EN FAIT SI POUR TOI. Bim, là, c’est l’ascenseur émotionnel.

Après, on peut toujours incruster ça dans les films d’exorcisme ou de fantôme en disant dans la bande annonce « Et s’il vous prend, alors il consumera votre existence même, pour toujours ». Une sortie de prérequis, un seau de qualité, le badge « Shit just got real ».

Ou alors je me pose beaucoup trop de questions. Ce qui n’est pas impossible.
Mais au moins je n’ai pas peur des fantômes, au contraire.

Viendez.

1227 – Book Review 209

Je reste traumatisé par les conseils lecture des « gens de l’édition ». Faut dire que dans ma Billy sont enfoncés un ou deux livres sur lesquels je me suis explosé la dentition. Parce que j’avais osé demander à un éditeur de me conseiller un livre et qu’on me refile toujours le truc illisible de difficulté. ANGOISSE. Alors quand, en décembre, une traductrice/libraire me recommandait chaudement de lire Tinkers de Paul Harding, j’ai eu une montée de stress. Sauf que ce premier roman là trainait déjà dans ma wishlist depuis des mois. Quand j’ai cliqué sur « acheter », je n’ai même pas vu qu’il avait reçu le Pulitzer en 2010. Refusant de me rafraichir les souvenirs en lisant le synopsis, je m’y suis mis directement à froid, en plein milieu des fêtes de fin d’années. Ce qui s’avèrera à postériori une belle connerie.

George réparait des montres, des horloges. Maintenant il est en train de mourir. Sur le lit d’hôpital installé chez lui, il dort et hallucine, le sang contaminé par les toxines que son corps n’arrive plus à filtrer. A quelques jours de son trépas, il songe à son père épileptique, Howard. Celui-ci prend alors les reines du récit, pour raconter sa propre mort, mais aussi songer à son père, et à son décès. Ce sont trois générations d’hommes qui meurent, après avoir vécu, aimé, et s’être trouvé leur place dans l’existence.

Si jamais vous lisez Tinkers pendant les fêtes et que vous êtes du genre nostalgique, que vous visitez des maisons où une présence vous manque, vous allez morfler sévère. Je préviens.

Tinkers est un court roman à la structure éclatée. Le récit passe d’un homme à un autre, parfois sans avertissement. Les différentes trames ne sont pas forcément dans l’ordre. Souvent, le narrateur change en plein milieu d’un paragraphe, la première personne se transformant en troisième, et inversement. Bonus : le roman est entrecoupé d’extraits de manuels d’horlogerie et autres traités sur la construction des nids d’oiseaux (!). Tout ceci se justifie à peu près par l’état de délire du personnage principal, l’esprit trahis par le corps. Le livre est court, mais la lecture doit être attentive, au risque de devoir subir une ou deux pages avant de rattraper le sens du texte. Ce qui a pu m’arriver au détour d’une ou deux (très) longues descriptions.

Heureusement, cela en vaut la peine. Parce que Tinkers parle du rapport au père, de la mort, des maladies que l’on se traine jusqu’à ce qu’elles nous dévorent, mais aussi des joies de la nature. Plusieurs des personnages s’émerveillent de tout ce qu’ils ignorent, de leur ombre jusqu’à de quoi est faite l’écorce de l’arbre de la forêt. Un tas de thèmes forts et bien amenés. Le roman fonctionne aussi parce qu’il n’est pas là pour faire pleurer dans les chaumières. Ce n’est pas le récit d’une vie, comme l’introduction du film Up par exemple, ni un tire larme sur un mourant magnifique. C’est simplement un peu de vie, de l’horlogerie humaine, bien construite, avec des fioritures parfois inutiles, mais jolies.

J’ai aimé Tinkers, peut-être aussi parce que je l’ai lu en un lieu et une période où j’étais plus vulnérable. Alors c’est tricher un peu.

BUY STAGE !!!

En VO de poche ou en VF sous le titre Les foudroyés.

1117 – Comic Review 09

Quand on est dans un rythme métro/boulot/dodo, on a vite fait de se réveiller un matin et de réaliser le nombre de semaines dévorées sans que l’on s’en aperçoive. Et le soir on ne s’endort pas à réaliser toutes celles qui vont se faire bouffer aussi vite. C’est le moment où tu essaies de te projeter, où tes névroses se réveillent et où tu te souviens qu’au bout d’un moment, tu vas faire comme tout le monde : mourir.
A ce propos, j’ai suivi la sortie au compte-goutte des dix numéros de la maxi série Daytripper chez Vertigo l’année dernière. Les critiques étant dithyrambiques, j’ai commencé à télécharger l’intégrale pour voir ce que ça valait. Sauf que non. Les fichiers sur mon bureau, j’ai préféré commander le volume relié. Parce que je sentais que j’allais avoir envie de lire ça au calme, chez moi, sur papier.

Bràs De Oliva Domingos est un journaliste brésilien. Journaliste étant un bien grand mot, puisque le jeune homme est chargé de la rubrique nécrologique de la publication pour laquelle il travaille. Synthétiser une vie en deux lignes, rendre hommage en quelques mots, tel est son métier. En réalité il aimerait être écrivain, comme son père, dont l’œuvre est mondialement reconnue. Alors en attendant de dépasser son complexe d’Oedipe, il vivote, voyage avec son meilleur ami, rencontre la femme de sa vie, puis celle d’après. Ou pas. Puisque Bras est mort enfant, électrocuté. Il est aussi mort adulte, noyé lors d’un bain de minuit. A moins qu’il n’y soit passé en traversant sans regarder, ou pris dans le braquage d’une épicerie. Peu importe, puisque chaque jour où il aurait pu trépasser était un jour important. Parce que tous les jours sont importants.

 

Daytripper n’a que peu de sens pris numéro par numéro. Chaque épisode nous introduit Bràs a une époque de sa vie et nous raconte une petite histoire, qui se termine invariablement par la mort du personnage. Le récit remonte ou accélère le temps d’un chapitre à l’autre, sans suivre un ordre préétabli. Et chaque nouvelle pièce du puzzle permet d’entrevoir la vie du héros dans son intégralité, de l’enfance au troisième âge. Daytripper parle de la vie autant que la mort. Les frères Gabriel Bà et Fabio Moon, deux brésiliens, déclarent avoir voulu réaliser une œuvre sur les petits moments, ces temps qui semblent sans importance et sont pourtant déterminants. C’est une méditation sur la fragilité de la vie et une célébration des plaisirs simples. L’effet fonctionne à plein régime par processus d’accumulation. Chaque chapitre vient se fondre dans le précédent et gagne en impact, jusqu’à un final d’une absolue justesse.

Au niveau graphique, Daytripper est un bijou. Toutes les couvertures arrachent la rétine alors que les pages fourmillent de détails. Bà et Moon ont situé toute l’histoire en Amérique du Sud et le dessinateur redouble d’efforts pour ajouter de la texture aux décors. On est dépaysé et c’est l’occasion de retrouver une sensibilité BD plus internationale dans un comic publié aux Etats-Unis.

Je n’ai pas regretté d’avoir opté pour l’objet en dur. Chaque soir je lisais un chapitre, et un seul. Je pense que ça marchait bien comme ça, pour cet hymne à la vie à ses petits moments. Il ne me restait plus qu’à vous en parler avant de le prêter.

BUY STAGE !!!

10 numéros, 256 pages, pour moins de 15€ , c’est cadeau.