1117 – Comic Review 09

Quand on est dans un rythme métro/boulot/dodo, on a vite fait de se réveiller un matin et de réaliser le nombre de semaines dévorées sans que l’on s’en aperçoive. Et le soir on ne s’endort pas à réaliser toutes celles qui vont se faire bouffer aussi vite. C’est le moment où tu essaies de te projeter, où tes névroses se réveillent et où tu te souviens qu’au bout d’un moment, tu vas faire comme tout le monde : mourir.
A ce propos, j’ai suivi la sortie au compte-goutte des dix numéros de la maxi série Daytripper chez Vertigo l’année dernière. Les critiques étant dithyrambiques, j’ai commencé à télécharger l’intégrale pour voir ce que ça valait. Sauf que non. Les fichiers sur mon bureau, j’ai préféré commander le volume relié. Parce que je sentais que j’allais avoir envie de lire ça au calme, chez moi, sur papier.

Bràs De Oliva Domingos est un journaliste brésilien. Journaliste étant un bien grand mot, puisque le jeune homme est chargé de la rubrique nécrologique de la publication pour laquelle il travaille. Synthétiser une vie en deux lignes, rendre hommage en quelques mots, tel est son métier. En réalité il aimerait être écrivain, comme son père, dont l’œuvre est mondialement reconnue. Alors en attendant de dépasser son complexe d’Oedipe, il vivote, voyage avec son meilleur ami, rencontre la femme de sa vie, puis celle d’après. Ou pas. Puisque Bras est mort enfant, électrocuté. Il est aussi mort adulte, noyé lors d’un bain de minuit. A moins qu’il n’y soit passé en traversant sans regarder, ou pris dans le braquage d’une épicerie. Peu importe, puisque chaque jour où il aurait pu trépasser était un jour important. Parce que tous les jours sont importants.

 

Daytripper n’a que peu de sens pris numéro par numéro. Chaque épisode nous introduit Bràs a une époque de sa vie et nous raconte une petite histoire, qui se termine invariablement par la mort du personnage. Le récit remonte ou accélère le temps d’un chapitre à l’autre, sans suivre un ordre préétabli. Et chaque nouvelle pièce du puzzle permet d’entrevoir la vie du héros dans son intégralité, de l’enfance au troisième âge. Daytripper parle de la vie autant que la mort. Les frères Gabriel Bà et Fabio Moon, deux brésiliens, déclarent avoir voulu réaliser une œuvre sur les petits moments, ces temps qui semblent sans importance et sont pourtant déterminants. C’est une méditation sur la fragilité de la vie et une célébration des plaisirs simples. L’effet fonctionne à plein régime par processus d’accumulation. Chaque chapitre vient se fondre dans le précédent et gagne en impact, jusqu’à un final d’une absolue justesse.

Au niveau graphique, Daytripper est un bijou. Toutes les couvertures arrachent la rétine alors que les pages fourmillent de détails. Bà et Moon ont situé toute l’histoire en Amérique du Sud et le dessinateur redouble d’efforts pour ajouter de la texture aux décors. On est dépaysé et c’est l’occasion de retrouver une sensibilité BD plus internationale dans un comic publié aux Etats-Unis.

Je n’ai pas regretté d’avoir opté pour l’objet en dur. Chaque soir je lisais un chapitre, et un seul. Je pense que ça marchait bien comme ça, pour cet hymne à la vie à ses petits moments. Il ne me restait plus qu’à vous en parler avant de le prêter.

BUY STAGE !!!

10 numéros, 256 pages, pour moins de 15€ , c’est cadeau.

1071 – Meanwhile, Plugged In

Je laisse mon ordinateur portable de bureau branché le plus longtemps possible. D’une part parce qu’il y a un faux contact dans le câble de la batterie qui me force à faire attention, ensuite parce que je suis phobique du transfo.

Quand j’étais à Lyon, chaque soir j’éteignais la multiprise sur laquelle était branché mon laptop. Et c’est là que l’angoisse començait. Le voyant vert sur le transformateur restait allumé quelques secondes, bien que débranché. Un reste de jus à évacuer. Puis, doucement, la lumière diminuait avant de s’éteindre. Ces quelques secondes m’ont toujours fait penser non pas à la mort, mais à mourir. L’action de. Débrancher l’appareil, observer la lumière résister autant que possible avant de doucement céder.

MOURIR C’EST CA !!!

Je ne vous dit pas les angoisses et insomnies qui s’en suivaient. Alors je switchais off la multiprise sans regarder. Mais au fond de ma couette, je savais. Je savais que la petite lueur verte gémissait jusqu’à l’obscurité. Alors, j’ai fini par ne plus jamais débrancher mon ordinateur. Pas même la nuit, pas même lorsque je pars dormir ailleurs, ou un weekend. Non.

On équilibre ses névroses avec d’autres névroses. Enfin je crois.

1001 – Hellbound Pt.1

Ce que je préfère en enfer, c’est les plaines.

Immenses, qui peuvent recouvrir des centaines de kilomètres. J’aime défaire les lanières de mes épaisses chaussures et fouler l’herbe du bout des pieds. Ces étendues existent parce que les villes n’existent pas. En tout cas beaucoup moins que sur Terre. Les grands espaces sont aussi dus à la fabrique même de cet univers. Chaque brin d’herbe, chaque bouffée d’oxygène, tout est composé de fragments d’âmes. L’enfer c’est ça, pas une endroit abominable à la géographie volcanique, mais une terre cousue d’âmes. Chaque nouvel arrivant finira par alimenter l’existant, sera digéré de l’intérieur et converti en quelques centimètres carrées supplémentaires. Le domaine des enfers est en expansion permanente, et nous sommes les briques des futures plaines, forêts, montagnes et océans. Je range mes chausses dans mon grand sac à dos troué, si rempli qu’il pousse mon épaule à craquer à chaque fois que je le renfile. Puis, les doigts de pieds caressés par la brise, je reprends ma route.

Tout le monde arrive en bon état en enfer. Les braqueurs ont les trous dans l’abdomen recousus, les alcooliques qui battaient leurs femmes ont le nez blanc et les criminels de guerre nazis n’ont plus besoin de leur respirateur. Cela ressemble à une seconde chance, mais avec tout plein de petits caractères. S’il est impossible de mourir en enfer, on peut pourrir. Portrait de Dorian Gray vivant, le lieu vous déforme physiquement à chaque vice exercé. Battez vous et vos muscles se couvriront petit à petit de protubérances grotesques, jusqu’à ce que les bras s’allongent, deviennent des horreurs accrochées à un corps qui souffre. Le viol putréfie le sexe, le cannibalisme fait surgir de nouvelles rangées de dents et ainsi de suite. Voilà ce que l’on nomme des démons : ceux que leur vices ont déformés au point d’être méconnaissables. Ceux d’ont l’humanité et l’âme ont été pressées jusqu’à extraire la dernière goutte, contribuant à l’expansion territoriale de l’enfer.

La patron n’est sommes toute qu’un propriétaire terrien un peu trop gourmand qui se complaît dans un système bien huilé. Chaque vente d’âme en plus des “naturels” étend un peu plus son domaine, participe à la création de nouveaux brins d’herbe sous mes pieds. Les plus malins ont tenté de créer des villages, en fortifiant leurs frontières et en instaurant des règles strictes pour éviter le pourrissement de l’intérieur. Mais les habitants des lieux ne sont guères capables de discipline, et finissent forcément par déraper, et déclencher un cycle destructeur. Quelques cités tiennent encore, régies d’une main de fer aussi longtemps que possible. Les mieux gérées réussissent même à produire un semblant d’industrie : du fer, des outils qui seront troqués avec les voyageurs. D’autres sont habités à par des démons et ressemblent le plus à ce que l’on pouvait s’imaginer de notre vivant. En ce qui me concerne, j’ai tenté de passer quelques temps dans un de ces enclos, mais je n’ai pas pu me satisfaire d’attendre mon heure, encore. J’ai préféré reprendre la route et explorer.

Rester seul m’aura permis de ne pas trop dégénérer. Je me supporte mieux si je n’ai pas à supporter les autres. Ma barbe est mal taillée et mes cheveux gras tombent régulièrement sur mon visage, mais je suis à peu près en bon état. Pour autant que cela fasse dix années que j’arpente ces terres. J’aime les plaines parce qu’il en reste trop peu sur Terre, mais j’apprécie surtout de voir arriver le potentiel ennemi à l’avance. Rodeur, cannibale ou monstre démoniaque, ils ne peuvent me surprendre et le peu qui tentent l’affrontement ont tous gouté mon fer.

L’autre avantage des plaines, c’est que je distingue mon objectif de loin. , parfois à plusieurs jours de marche de sa position. D’un pas lent mais décidé, je poursuis ma route jusqu’au petit campement dont le feu éclaire l’horizon.