J’aime bien boire des coups avec mes potes qui n’en veulent (ce qui incluse toute forme d’artiste qui a un minimum les crocs, qu’il soit écrivaillon, dessinateur ou chanteur lyrique). Parce que la plupart du temps, ils ont un plan. C’est-à-dire là ils sont sur LE gros coup qui va tout changer. Cette année j’arrête mes études et je me lance à plein temps ! Dans deux mois j’ai des nouvelles un agent et rien ne sera plus comme avant ! Le neveu de ma boulangère se tape la belle fille d’un super producteur TV, c’est du tout cuit ! La différence entre les qui n’en veulent et les qui n’aimeraient bien, c’est que les premiers ont toujours une nouvelle idée. Peu importe qu’elle soit foireuse, ce n’est pas le propos. Tout ce qui compte c’est de toujours avoir un plan de rechange.
Je le sais parce que je fais pareil.
Sauf qu’à une époque, une fois rentré chez moi, planqué entre mes quatre murs, je me moquais un peu. Après tout personne n’avait encore réussi, se contentait de dévorer des demi-victoires, misait sans cesse sur des plans de plus en plus foireux. Forcément, de mon côté, mes stratégies étaient en béton armé. Je le savais parce que c’était mes stratégies et que je le savais. En gros. Puis je me suis cassé la gueule, j’ai échafaudé d’autres plans, qui se sont aussi vautrés. Et ainsi de suite. C’est à peu près là que j’ai compris, que d’une part leurs plans étaient tout aussi bétons à leurs yeux que mes idées aux miens. Ensuite et surtout, j’ai fini par réaliser que l’important c’est d’avoir un plan, tout le reste n’est que secondaire.
J’ai déjà parlé de l’auto persuasion, du fait que tout ce qui pousse à avancer est bon à prendre. Le temps passé à espérer est du temps qu’on ne récupèrera pas. Ce n’est pas grave de se manger le mur si on sait déjà par quel autre chemin on va tenter de passer après. Parce qu’au milieu des plans foireux et des bouteilles lancées à la mer, on n’est pas à l’abri qu’un jour, ça fonctionne.
La preuve avec une amie qui a réussi à placer un bouquin la semaine dernière, plus de deux ans après son écriture. Mais aussi plus d’une cinquantaine de plans foireux après.
Je ricane un peu moins d’un coup. A la place je vais aller bosser sur mon plan Z. Vous devriez faire pareil.
Le truc super relou : être persuadé d’entendre son téléphone vibrer. Tu as beau savoir que tu as imaginé le « brrr » du vibreur, tu vas quand même vérifier, au cas où. C’est Pavlovien. Le son de vibration est associé à la récompense du texto, du message, dont personne ne doute qu’il va changer ta journée (« Hé viens on va boire un verre ») ou ta vie (« hé viens on part baiser et se marier à Las Vegas »). Ca me le fait aussi avec les jeux vidéo. Par exemple ce petit bruit caractéristique quand tu débloques un succès sur Xbox, le « plop », qui vient gonfler ton égo et faire frétiller tes oreilles, bah je l’entends tout le temps. Je joue peinard et là, PLOP, sauf que c’est dans ma tête. Parce que je suis un malade mental. Et ça les gens qui font des jeux de fitness l’ont bien compris, vu qu’ils usent et abusent des récompenses sonores.
Non vous ne rêvez pas, je suis tellement taré que je vais vous faire un benchmark des sons pavloviens dans les jeux vidéo de fitness. Du plus soft au plus lobotomiste.
On commence par YourShape. Le jeu te demande d’être en rythme avec le coach et d’effectuer les bons mouvements. Quand tu rentres en synchro avec le jeu, un léger son de clochette te fait entendre. Si tu perds le rythme, un autre léger son plus grave retentit. On a donc deux signaux : bien/pas bien. Qui ne se répètent que quand on rentre en/perd la synchro.
Ça se complique dans EA Sports Active. Le jeu te demande de faire les mouvements requis à chaque exercice et ne va pas s’arrêter tant que tu n’as pas complété tes répétitions. Pas de rythme, pas de signal sonore lié. MAIS, dès que tu fais une portion de mouvement correcte, un ding de récompense se fait entendre. Tu lèves ton haltère, ding, tu baisses ton haltère, ding. Ca en devient un facteur de motivation. Une sonnerie signifie une micro-réussite. Plein de sonneries, plein de réussites.
Le système est poussé jusqu’au bout dans UFC Personnal Trainer. Le (seul) jeu de fitness ciblé pour les hommes te demande de faire les mouvements requis à chaque exercice mais s’arrête au bout d’un temps donné. Le facteur temps devient important. Ici encore chaque portion de mouvement correcte déclenche un son approbateur. Sauf qu’en plus on a un son qui prévient qu’on doit bouger juste avant. En gros « ding » pour te dire qu’il faut donner un coup de poing et « blip » quand tu donnes correctement le coup de poing.
On a donc un jeu qui t’ordonne une action avec toujours le même bruit et qui te récompenses si tu l’exécute avec un autre bruit. Félicitations, tu es à présent lobotomisé.
Quand dans UFC tu accélères le rythme de tes enchainements de coups, c’est autant pour suer que pour te shooter les neurones avec la cascade de ding/blips que ça entraine. Ces sons sont associés à des récompenses et c’est ton cerveau reptilien qui se vautre dans la cocaïne sonore. D’où colère est frustration quand le jeu ne capte pas bien ton mouvement, ou si tu le fais mal et qu’il ne compte pas. Tu te fous du nombre de calories perdues, tu veux ton putain de susucre !
Là où ça devient encore plus pervers, c’est qu’UFC Personnal Trainer utilise une gamme sonore dépréciative avec la même efficacité. Si tu n’effectues pas le mouvement dans les temps (parce que tu t’es effondré comme une merde au bout de 16 pompes sur 20), tu reçois un son grave connoté négativement : « bom ». Si tu vas trop vite ou de travers, le son positif devient négatif avec un « blop ». Ces bruitages deviennent rapidement associés à une punition dans l’esprit : tu as raté, tu es puni. Non seulement tu n’as pas ton susucre sonore, mais tu as une gifle à la place. On obtient donc rapidement l’effet désiré : que le joueur fasse tout pour éviter les mauvais sons. Ce qui inclue aussi le chronomètre qui, dans les dix dernières secondes, se lance dans des sonneries stridentes.
A titre personnel je me demande si la horde de sonneries d’UFC Personnal Trainer n’est pas liée à la cible masculine du jeu, à priori beaucoup plus motivée par des « engueulades » qu’une fille moins habituée à des mécaniques de scores et de punitions. D’ailleurs dans YourShape les rares exercices de boxe déclenchent un son à chaque coup lorsque les exercices de cardio/aérobique ne signalent que le bon rythme.
Les humains sont des animaux stupides, à peine plus évolués que le chien de Pavlov. Certes on est capable d’aller bosser pour s’acheter une Xbox et un jeu. Mais les game designers ont bien compris qu’avec trois bruitages basiques ils nous tiennent par les neurones. La lobotomie n’est pas très loin.
La bonne nouvelle c’est que ça fait (peut-être) mincir.
Dans la vie on veut toujours ce qu’on ne peut pas avoir.
Prenez les agents littéraires, alias le truc qui existe chez nous que pour vendre des droits ciné/à l’étranger. Bah j’en veux un. Je sais je l’ai déjà dit. J’ai déjà énuméré tous les avantages à avoir un type qui est payé à la commission et qui va donc suer sa race pour faire toutes les démarches de l’artiste qui n’a plus qu’à rester chez lui à sauter des étudiantes. Plus ou moins. Je me comprends. Enfin. Dans le monde réel pendant ce temps j’imprime en scred un exemplaire de manuscrit, je fais relire à cinq personnes ma note d’intention (aucune d’entre elles n’aura relevé la faute de grammaire) et j’écris avec mes petits doigts l’adresse de l’éditeur sur la lourde enveloppe avant de la poster.
Alors pour conserver un peu de magie dans un monde sinistre, j’appelle tous mes amis de l’édition Agent. Comprenez par là que si quelqu’un me donne ne serait-ce qu’un micro coup de main (rappeller son ex qui a couché avec un type qui a fait un stage dans le service courrier d’un édteur et qui peut être peut me donner un nom), je l’interpellerai toujours comme « Agent », jusqu’à complétion des services. D’une, c’est déjà beaucoup plus valorisant que « contact », « réseau » ou « piston ». Ensuite ça me donne l’impression d’être un génie du mal solitaire qui, derrière son bureau, envoie ses équipes en mission à travers Saint Germain.
A un moment j’avais quand même envisagé d’engager un agent/chasseur de primes. En mode « le premier qui est directement responsable de ma signature gagne XX% au passage. Mais bon, c’est mon côté pistolero du capitalisme ça. Puis vu ce que ça gagne un auteur, je peux promettre un diner au restaurant ça reviendra au même.
N’empêche que je commence des mails par « Agent ! » et que ça me fait plaisir. Je parlais dernièrement des petites motivations qui me font continuer. Mes potes qui jouent le jeu, m’engueulent comme si j’étais un vrai client relou, se démènent et me trouve des bribes de plan, tout ça joue sur le moral. Dans le bon sens.
Si on ne peut pas toujours avoir ce qu’on veut dans la vie, on peut faire semblant. Ça marche pareil.