1097 – Agent X

Dans la vie on veut toujours ce qu’on ne peut pas avoir.

Prenez les agents littéraires, alias le truc qui existe chez nous que pour vendre des droits ciné/à l’étranger. Bah j’en veux un. Je sais je l’ai déjà dit. J’ai déjà énuméré tous les avantages à avoir un type qui est payé à la commission et qui va donc suer sa race pour faire toutes les démarches de l’artiste qui n’a plus qu’à rester chez lui à sauter des étudiantes. Plus ou moins. Je me comprends. Enfin. Dans le monde réel pendant ce temps j’imprime en scred un exemplaire de manuscrit, je fais relire à cinq personnes ma note d’intention (aucune d’entre elles n’aura relevé la faute de grammaire) et j’écris avec mes petits doigts l’adresse de l’éditeur sur la lourde enveloppe avant de la poster.

Alors pour conserver un peu de magie dans un monde sinistre, j’appelle tous mes amis de l’édition Agent. Comprenez par là que si quelqu’un me donne ne serait-ce qu’un micro coup de main (rappeller son ex qui a couché avec un type qui a fait un stage dans le service courrier d’un édteur et qui peut être peut me donner un nom), je l’interpellerai toujours comme « Agent », jusqu’à complétion des services. D’une, c’est déjà beaucoup plus valorisant que « contact », « réseau » ou « piston ». Ensuite ça me donne l’impression d’être un génie du mal solitaire qui, derrière son bureau, envoie ses équipes en mission à travers Saint Germain.

A un moment j’avais quand même envisagé d’engager un agent/chasseur de primes. En mode « le premier qui est directement responsable de ma signature gagne XX% au passage. Mais bon, c’est mon côté pistolero du capitalisme ça. Puis vu ce que ça gagne un auteur, je peux promettre un diner au restaurant ça reviendra au même.

N’empêche que je commence des mails par « Agent ! » et que ça me fait plaisir. Je parlais dernièrement des petites motivations qui me font continuer. Mes potes qui jouent le jeu, m’engueulent comme si j’étais un vrai client relou, se démènent et me trouve des bribes de plan, tout ça joue sur le moral. Dans le bon sens.

Si on ne peut pas toujours avoir ce qu’on veut dans la vie, on peut faire semblant. Ça marche pareil.

1072 – Rising Sun

Il pleut. Ce qui devrait me pousser à m’abriter à l’intérieur de l’association franco-japonaise Tenri. Mais je suis bloqué sur le trottoir, à me demander si je veux vraiment faire ça. J’ai besoin de prendre le temps de réorganiser mes motivations. Puis je rentre à l’intérieur, je m’accoude au comptoir. La secrétaire butte sur son français mais semble adorable. Je vérifie bien tout, les papiers, les horaires. Donnez-moi un formulaire. Oh et un stylo, pardon. Il me faut deux minutes pour remplir le formulaire d’inscription. Je préfère payer d’un coup, parce que je suis allergique au crédit et parce que comme ça, c’est fait. Ce n’est plus en cours, c’est fait. La japonaise regarde mon chèque. Recompte est bon. D’un placard elle sort deux lourds livres, un paquet de feuilles polycopiées agrafées entre elles et une carte de membre. Ca y est, je suis membre de l’association, délesté de moult deniers, je suis inscris aux cours de Japonais pour quatre mois.

La méthode Assimil est une saloperie sans nom. Elle repose sur la lobotomie, la répétition mécanique. Tous ceux qui s’y sont frottés (entre les otakus, les pétasses émo ou les gens plus sérieux) se souviennent par cœur du dialogue de la première leçon. En tout cas moi je m’en rappelle, six ans après. De ma quinzaine de jours de lobotomie j’ai retenu de quoi repérer des mots, des politesses, des conjugaisons. Chaque fois que je regarde un film ou un anime en japonais, mes dents grincent, parce que les 0,1% que je comprends retournent le couteau dans la plaie : c’est faisable. A mesure que les plaies du passés cicatrises, le tri s’est fait entre ce qui est coupable et ce qui n’est que victime collatérale. Alors que mon intérêt pour le Japon refaisait surface, mes regrets vis-à-vis de la langue que j’ai tenté d’apprendre au lycée sont apparus. Jusqu’à ce mois ce janvier, où à force d’en parler depuis un, deux ans, j’ai fini par prendre les choses en main.

J’ai pas mal parlé avec des vrais étudiants en japonais, ceux qui connaissent les profils de ceux qui tentent et se plantent. Ceux qui sont persuadés qu’ils vont pouvoir lire Naruto dans le texte, celles qui pensent rencontrer un bel asiat, ceux qui sont habités par le frisson de l’exotisme. Ceux qui abandonnent au bout de quelques mois. Je ne crois pas faire partie de ceux là. Peut-être me trompe-je, peut-être qu’au terme de mon semestre je ne refoutrai plus jamais les pieds en cours. Ca m’économisera de la thune et surtout du temps. Parce que déjà que je me plains maintenant, attendez de voir quand je vais devoir me lever le samedi matin parce que mon stage me fait terminer trop tard pour des cours du soir. Mais au moins je serai fixé. Au moins j’aurai obéis à cette pulsion qui remonte à plus de six ans. Démon à exorciser ou véritable voie à suivre. Je serai fixé.

Mon premier cours aura lieu samedi. Réveil à neuf heures pour aller à Chatelet, mes livres de cours dans le sac à dos. On aura ironisé sur le fait que tout ça, c’est peut-être parce que je suis un enfant qui ne conçoit pas de ne plus aller à l’école. Pas impossible. En tout cas j’ai peur comme une veille de rentrée des classes.

Peu importe comment ça se passera, j’avais besoin de le faire. On verra.

1069 – Reasons Why

Quand j’étais en primaire, j’ai commencé à écrire des nouvelles quand j’ai réalisé que ça me donnait une excellente excuse pour ne rien branler. Exemple. Au lieu de jouer au foot pendant les cours d’éducation physique et sportive, j’avais le droit de rester sur le banc, seul, tant que j’étais en train d’écrire. Matthias est un artiste. On ne bride pas l’artiste. ON LE COMPREND. Dans le même ordre d’idée, j’avais le droit d’écrire au lieu de faire des exercices en rab’ si je finissais mon travail en avance. La maîtresse m’encourageait. Certes Matthias ne passe pas la journée à faire des exos de math, mais il écrit donc ça compense.

Les esprits taquins en déduiront que si j’ai fini gros, amorphe et si j’ai retapé ma première scientifique, c’est à cause de l’écriture. Les esprits ironiques en déduiront que j’avais trouvé ma vocation, ayant compris qu’on fout une paix royale aux artistes.

Puis j’ai fait de grandes études. Le plan B.

Mon premier bouquin je l’ai écrit sans faire exprès. Je couchais sur papier des suites de mot, puis un jour j’ai réalisé qu’en mettant un épilogue là, ça faisait un roman. Un accident quoi. Mon second bouquin je l’ai écrit parce qu’on m’a forcé. Rédige une nouvelle pour valider ton bac +3, jeune. Fuck you, je vais faire un roman ! Ça, c’était fait. Mon troisième bouquin je l’ai écrit parce que je devais l’écrire et que j’avais, de toute façon, un tunnel de temps libre. C’est-à-dire que ça à foutre. Mon quatrième bouquin, je l’écris parce que… heu…

Ecrire ne me permet plus de bosser moins. Je ne peux pas aller voir mon boss et lui dire que là je vais pas pouvoir lui rendre ce tableau excel avant demain parce que je suis un artiste et que là je rédige. Au contraire écrire me force à bosser plus. Ce manuscrit n’est pas un accident. Il a été pensé, réfléchi, pesé dans tous les sens depuis presque deux ans. Personne ne me force à l’écrire ceci étant dit. Je peux très bien laisser tomber, ne plus jamais toucher au fichier word et poursuivre le cours de mon existence. Et je n’ai pas non plus le devoir de l’écrire. Je ne me sens pas investi d’une haute mission tout comme je n’ai rien coincé en travers de la gorge que j’ai besoin de vomir sur papier.

Quoi alors ? Qu’est-ce qui reste ?

Un tas de trucs que vous pouvez deviner facilement. En vrac l’envie artistique, le besoin de m’exprimer à travers des mots, le challenge de la fiction pure, le jeu d’un personnage féminin, l’expérience d’un nouveau temps dans l’écriture, des essais de narration et plein de trucs que j’oublie. Ah, si. Le fait aussi que ce bouquin je l’ai lu des centaines de fois et que je le trouve vachement bien, assez pour vous le conseiller mais ça demeure galère tant que vous ne pouvez pas à votre tour le lire.

Simplement le plan B a fait bien plus que suivre son cours, il est le réel. Aussi tangible que mon badge d’entreprise avec lequel je joue dans le métro le matin. Je n’ai jamais été aussi peu « poussé » à l’écriture par l’extérieur. L’univers à décidé de me laisser seul.

Cette fois, tout repose sur moi.