894 – What If

L’article de blog avait été comme un couteau denté planté dans sa chair, s’agrippant aux tripes, déchirant les muscles. Se voir porté aux nues en public comme ça, par un petit con qui plus est. Il avait grogné, bête blessée dans son égo, à souffler lentement au dessus de son MacBook. Ses mains voulaient agripper de la carotide, et appuyer, à la mesure de sa colère. Son cerveau voulait réunir toutes les informations crasseuses possibles sur l’adolescent inconscient de sa propre stupidité. Ce fut son cœur qui arbitra les débats. Pour porter un coup fatal, il fallait viser le point faible. Pour terrasser Le Reilly d’un seul coup d’estoc, il fallait détruire ce qu’il avait de plus cher. Il fallait lui faire le plus beau des cadeaux : l’espoir. Avant de lui reprendre, aussi brutalement que possible. Dans la pénombre de son appartement, ses dents reflétaient les rayons de la lune.

Il laissa passer quelques temps, l’eau sous les ponts. Puis il prit contact avec le garçon, indirectement, pour lui confesser un nouvel amour pour son manuscrit. Les mots étaient carrés de sucre, glissant paisiblement sur un ruisseau de miel liquide. Le livre était bon, il pouvait l’en assurer. C’était la réécriture qui l’avait fait changé d’avis. Si si ! D’ailleurs, il pouvait le montrer aux bonnes personnes. Si si ! C’est quoi ta liste des éditeurs préférés déjà Le Reilly ? Ah, celui là, là, je le connais. Enfin je connais quelqu’un là bas. Si si ! Fais pas ta mijaurée, fais tourner du PDF. Tiens, je te passe son mail. Enfin, pensa t’il, le mail qu’on m’a fabriqué. Quand on a quelques contacts, c’est si simple de faire créer une adresse email bidon par un admin réseau pour s’en servir depuis chez soi, même pour une petite blague.

Trouver une demoiselle complice fut plus compliqué. Il fallait absolument que la prestigieuse maison d’édition passe un appel au Reilly, pour l’assurer que tout se passait bien, que tout était entre de bonnes mains. Que tout le monde là bas appréciait le manuscrit. Le canular téléphonique se négocia contre une nouvelle paire d’escarpins. Un petit prix à payer pour imaginer la joie sur le visage du garçon, les tremblements de tous ses membres à l’annonce de la bonne nouvelle. Il en rajouta même une couche en appelant lui-même dans la foulée pour lui confirmer les avancées. Que c’est beau la confiance, ça s’achète à coup de faux espoirs, ça ne vaut pas plus qu’une liasse de billets de Monopoly. Autant que sache Le Reilly, il ne fallait plus que l’accord du boss pour signer contrats, recevoir chèque et partir fêter ça au champomy en attendant la sortie du truc. C’est là que les choses pouvaient enfin devenir intéressantes.

Il savait que Le Reilly était un lâche, ce que le garçon préfère nommer « timidité ». Il n’irait pas chercher de poux au boss, quand bien même celui-ci était réel, googlable, facebookable. Il n’oserait jamais, se contentant de mails à demi menaçant à une adresse fantôme, dont les réponses auraient tout d’automatique. Le temps passait, les semaines devenant mois. Pour Le Reilly, l’espoir était trop fort, l’espoir était ce qui allait le conduire à sa perte. Devant la chance de mettre enfin le pied dans la porte, la motivation nécessaire pour faire les démarches en solitaire pour contacter d’autres éditeurs était réduites à bien peu de choses. Après tout, ça allait le faire, il fallait juste attendre. Depuis avril il attendait, persuadé que le milieu littéraire était assez bordélique pour qu’un délai de réponse aussi hallucinant puisse être considéré comme normal. Le temps qui passe étaient une meule contre l’esprit du Reilly, chaque couche de sante mentale qui s’effritait : une petite satisfaction dans l’ombre.

En se mettant un peu plus à l’aise sur sa chaise, il se demanda, quand est-ce qu’il allait lui dire la vérité ? Quand allait-il lui cracher son mépris, sa haine en même temps que la vérité au visage ? D’un certain côté, il avait envie de voir jusqu’à quel niveau de folie Le Reilly pouvait se trouver. Ou s’il allait finalement cramer un fusible et allait se suicider avec une note de blog incendiaire contre l’éditeur, ou le boss, à moins qu’un mail d’insultes rageux à celui qui ne comprend pas ce qui se passe ? Ou un crochet au dessus d’un plateau de petits fours dans une soirée littéraire. Il pouvait tout avouer depuis longtemps. Il avait sa revanche. Mais la curiosité était comme une maladie, un cancer qui paralysait sa culpabilité. En réalité, il pensait déjà au livre qu’il tirerait de tout ça dans quelques années. Bien meilleur que le torchon imprimé du Reilly, l’histoire de l’homme qui mit le petit con à genou face au miroir aux alouettes jusqu’à attaquer sa santé mentale.

Sa langue passa le long de ses lèvres à l’idée du succès probable d’une telle histoire vraie. Le réel est à ce point si peu réaliste qu’on croira à la fiction. Pourtant.

884 – What About Her ?

« Arrivée d’Alaska le 1er Septembre »

Voilà ce que j’ai trouvé au bout du pseudo MSN d’une de mes premières copines ever. Ouais, j’ai rallumé MSN dans la Drôme, au milieu de la nuit, par nostalgie pour voir. Y’avait donc un ou deux mecs a qui j’avais pas envie de parler, un presque coup d’un soir d’il y a plus d’un an, la meuf d’un pote etc… Enfin vous voyez le tableau. Des gens qui datent, des gens à qui je ne parle pas/plus vraiment. Tout en haut, dans le groupe « Amis », il restait cette fille. Elle aussi je l’ai pas vue depuis un moment. On ne se parle pas. Elle n’a pas de Facebook, pas de blog, pas de Twitter. Peut-être en bien meilleure santé mentale que moi, elle vie sa vraie vie dans son coin. Donc, elle avait accoudé ce « Arrivée d’Alaska le 1er Septembre » à son pseudo. Et je n’ai aucune foutue idée de ce que cela peut bien vouloir dire.

La première explication serait de se dire qu’elle était en Alaska ! Genre, pour l’été. Peut-être des vacances. A moins qu’elle n’était là-bas pour un stage, ou des cours. Hum. Elle m’avait parlé de l’Australie la dernière fois (ce qui m’avait convaincu de garder contact, pour aller squatter et apprendre le surf) mais je ne me rappelle pas d’Alaska. Solution numéro II : elle fait peut-être référence à quelqu’un de la famille. Elle a pas de sœur donc c’est moyen crédible. Solution numéro III, c’est éventuellement le nom d’un animal de compagnie à venir. Un nouveau chien, un rat, un hamster nain, un koala. Elle aurait choisi le nom à l’avance et… Non en vrai j’en sais foutrement rien. Okay j’aurais pu faire « KIKOO » et lui demander. Hey, quoi de neuf avec ton statut bien ou bien les stalactites ? Sauf que j’ose pas, ça serait un peu bizarre dans le genre curiosité mal placée. Si on arrivait à avoir des conversations normales aussi.

Voilà ce qui se passe quand on ne s’adresse pas la parole pendant deux ans et qu’on reprend péniblement contact après. La dernière fois qu’on s’est vu c’était chez elle. J’étais venu les mains dans les poches, elle était complètement overdressed. Si c’était pour m’en mettre plein la vue, c’était réussi. Pas sûr que ça ai aidé à refermer le gouffre qui s’était formé entre nous. La conversation n’était pas naturelle, j’ai un peu bégayé, on a lutté pour trouver de quoi réalimenter la conversation. Même quand on a arrêté de faire semblant de pas être casés tous les deux. J’ai un souvenir super gêné, comme un truc de cassé qu’on arrivait pas à réparer. Alors on a joué à la Wii (je sais) pour oublier, pour faire passer assez de temps pour justifier mon départ. Bordel ce que c’était awkward. Et même si j’étais hyper content de l’avoir vue, on a pas vraiment reparlé derrière ça. If it’s broken…

A Lyon je cherchais des draps propres (si si) dans mon placard et je suis tombé sur les peluches qu’elle m’avait offert y’a des années. Je les avais jetées là de colère après une engueulade, parce qu’elles me fesaient penser à elle. Je voulais plus les voir. Entre ça et cette histoire d’Alaska, je me demande ce qui se passe dans sa vie, même si je suis assez persuadé qu’il n’y a pas trop de place pour moi, ou en tout cas pas d’intérêt à m’avoir dans le coin.

C’est pas le seul morceau de mon passé à réagir comme ça ou à ce trouver dans une situation similaire. J’ai envoyé un ou deux textos sans réponse ces derniers temps. Et je me dis que peut-être que le temps y fera à l’affaire. Que ce qui est cassé peut se recoller, ou devenir quelque chose d’autre. We’ll see.