
Quand j’étais petit, la famille possédait un bout de forêt dans la Loire. Héritage dont nous n’avions pas les moyens de faire grand-chose. Mais chaque hiver, c’était l’occasion de prendre une hache dans le garage et d’aller couper un sapin. Mes bottes faisaient la moitié de ma taille d’enfant et il fallait lutter contre la boue à flanc de colline, au moins le temps de décider quel sapin prendre. Fier, je rentrais à la maison avec du vrai bois de la forêt. Les branches n’avaient pas le temps de comprendre ce qui leur arrivait qu’elles étaient déjà enguirlandées. Et dans le salon de mes grands-parents, ça sentait le sapin, le vrai, pas celui qui ne porte pas bonheur.
Puis on a vendu le bout de forêt, avec les sapins.
Quand j’étais moyen, mon père et moi étions au moins d’accord sur quelque chose : on ne mégote pas sur le sapin de Noël. Chaque décembre, nous prenions la voiture (surtout lui ; moi, je regardais) et nous partions loin, dans la banlieue de la banlieue. Nous avions rendez-vous avec un pépiniériste. Le boulot du type était de faire pousser des arbres, de toutes les sortes. Il m’expliquait la différence entre les sapins qui sentent, ceux qui ne sentent pas, ceux qui tombent des aiguilles et les autres. A deux, nous en choisissions un bien, donc magnifique et gigantesque, qui ne tiendrait que de justesse dans la Ford. Je comprenais vaguement que ça coûtait de l’argent, mais on ne me disait pas combien. Et puis ce n’était pas le problème. L’important c’était de repartir avec un bel arbre.
Puis mon frère et moi sommes montés sur Paris.
Quand nous repassons sur Lyon, c’est en coup de vent, le temps d’aller voir la famille, parfois lointaine. Le roi des forêts faisait sens quand nous passions deux, trois semaines de vacances autour. La magie de Noël a diminué en même temps que la taille du sapin, qui est présent principalement parce qu’il faut, décoré sans nous. C’est simplement histoire d’avoir un support à cadeaux, une manière d’honorer la tradition. On sait que cela me fait plaisir et que cela compte. C’est une relique de quelque chose. L’important à présent c’est qu’il soit là, pas sa taille ni son envergure. Et avec les années, je me suis surpris à de moins en moins râler à ce sujet. L’arbre a rapetissé, j’ai grandis.
Puis un jour j’achèterai un sapin pour chez moi.
Parce que je serai en train de bosser à l’étranger, parce que j’aurai un coup de folie, parce que j’aurai une famille. Un jour j’achèterai mon premier sapin de Noël. Ce sera mon auto cadeau. Ce sera un arbre gigantesque, le truc énorme qu’un ami m’aidera à porter dans les escaliers. Quand on le regardera le seul mot qui s’imposera à nous sera majestueux. C’est comme ça que ce doit être. Pour de vrai.
Quelque part, j’ai un peu hâte.
Joyeux noël.
Quand on fait le calcul, ce Noël n’était pas si mal que ça. Okay, avec deux pauvres tranches j’ai à peine eu assez de foie gras pour l’année, mais le reste se tenait. Plus les réveillons passent, mieux je supporte la famille que j’apprécie de voir, quitte à passer des heures à l’arrière d’une voiture à rattraper mon retard musical de l’année. Puis niveau cadeau, j’ai eu pile ce que je voulais sans avoir à trop le demander. J’ai scoré un tas de nouvelles chaussettes qui vont bien, le genre que j’ose pas mettre tellement elles me semblent parfaites sur leur petit présentoir. Mon frangin a eu la présence d’esprit de me prendre un porte capsules Nespresso. A ce rythme mon appartement va finir par ressembler à quelque chose. Iris a commis un attentat contre ma perte de poids avec un petit pot de crème de noisettes. Notons le colis de lecteur JpSiffert qui lui aussi m’a chargé en sucre pour les fêtes. Pile quand je fais pas d’exercice, bande de petits malins.
De mon côté j’ai couru de partout pour offrir des bouquins de qualité à la famille. Mais ma quête de cadeaux est loin d’être bouclée vu que je dois arroser encore une ou deux personnes. Seulement j’ai passé la fin de mois au bord de l’interdit bancaire (merci les billets de train et l’ultime renouvellement de ma carte 12/25) et tout reste à faire. Quelque part l’esprit de Noël va me travailler jusqu’à mi-janvier facile avec ces conneries. Ca attendra néanmoins que je boucle Donkey Kong Country Returns et Sonic Colours. Parce que les fêtes c’est aussi dépoussiérer la Wii et rattraper mon retard vidéoludique avant de retourner sur la Xbox en 2011. Je cours après les bananes en me gavant de papillotes. Aussi je cours après mes amis Lyonnais. Parce que la famille c’est aussi le best friend forever, les potes de lycée, les amis de fac. Et que ces vacances sont vraisemblablement les dernières avant la dernière ligne droite stage interminable et cdd sans congés. Allez, j’ai mérité un retour de Coca Zero.
Le soleil se couche sur l’autoroute du retour. J’ai passé une heure le nez collé à la vitre pour admirer les montagnes enneigées, les grands sapins blancs, les lacs gelés et autres vallées le long du trajet. Mes pieds grelottent encore de la neige qu’ils ont foulée en rentrant de Genève. Alors j’agite mes doigts dans mes chaussettes neuves.
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