939 – Around The World

Au milieu de ma banlieue bourgeoise à Lyon, on a un vrai stade. Le genre la classe avec gymnase gigantesque, dojo, double terrains de foot, cours de tennis et tout. Mais ce que je préférais c’était les terrains de basket, surtout ceux d’en bas, au bord de la route. C’était comme dans une série US qui se passerait dans le ghetto : des murs taggués de haut en bas, un simple grillage qui sépare les voitures des sportifs, des poteaux gigantesques qui balancent des projos blafards en contrebas pendant la nuit. Quand j’avais quatorze ans on pouvait, mes potes et moi, se pointer à toute heure et aller taper des paniers. Avec un peu de chance il y aurait des « grands » qui nous laisseraient jouer avec eux des vrais matchs. Le Xbox Live, à côté de la possibilité d’aller chausser ses baskets et de faire équipe avec de parfaits inconnus, c’est de la merde.

Mon pote Charles habitait à côté du terrain et les soirées d’été, quand on voulait jouer et que son beau père glauque était à l’appart, on sortait faire des tours du monde. La plus belle invention du monde ça. Pour ceux qui l’ignorent, c’est un jeu qui consiste à avancer au fil des marquages au sol le long de la raquette qui entoure le panier de basket. A chaque marque, on tente un lancer franc Si on réussit le panier on avance d’un cran et on recommence. La balle part dans le décor, c’est au tour du joueur suivant. En plus de nous faire bosser nos lancers, le tour du monde est parfait pour discuter en même temps. On va à notre rythme, on parle, on laisse le temps filer alors qu’on refait le monde et qu’on dit du mal des filles. Puis on a grandit, on a moins de temps, nos potes aussi. Suite à une mésaventure mon ballon a crevé et je suis parti.

Tout ça m’est remonté la semaine dernière alors que j’attendais le métro. Depuis quelques jours des pubs en 4×3 pour NBA 2K11 fleurissent sur les quais toutes les lignes. J’ai déjà tenté la simulation de basket sur Xbox, mais je suis mauvais. C’est trop compliqué pour moi. Sincèrement. Mais là, de voir ce montages de photos de Michael Jordan, star ressuscitée du dernier opus, ça a fait ressurgir des souvenirs. Comme le fait que sur la dizaine de sports que j’ai pu pratiquer de manière un peu sérieuse, le basket est celui que je préférais, et aussi celui dans lequel j’étais le moins mauvais. J’ai repensé à Space Jam et au fait qu’à l’époque c’était pour moi le meilleur film de l’univers, au point que je refuse de le revoir avec mes yeux de gros connard. Une pensée émue pour ma première paire d’Air Jordan, dont je peux jurer qu’elles me faisaient sauter plus haut.

Face à la pub de NBA 2K11 je bouillonne. J’ai envie d’acheter le jeu déjà, même si je sais que je suis mauvais et que je le lacherai au bout de quelques heures. Même si j’ai pas d’argent. J’ai aussi envie d’aller me payer un ballon et de trouver un terrain à l’air libre sur Paris et de jouer jusqu’à avoir assez chaud pour suer torse nu au milieu de la nuit avec une équipe à usage unique.
Quand il se passe tant de trucs dans mon petit cœur juste face à un affiche, je me dis que Le Reilly du passé est bel et bien vivant au-dedans. Et une fois rentré chez moi, je suis reparti à la recherche de mon exemplaire de NBA 2K07 et je me suis fait humilier en mode facile.

En attendant le nouveau NBA Jam.

926 – Prototype

Un peu après la rentrée, je me suis retrouvé à une soirée pas mal. Good times,t on s’éclatait pépère. Quand soudain, débarque une jeune fille que j’avais jamais vu auparavant. Et qui tombe pile dans mon type. C’est-à-dire les cheveux bruns, presque noirs, les yeux bleus, très bleus, un visage en forme de cœur, des lunettes on ne peut plus classiques et un petit je ne sais quoi de bourgeois (bottes hautes et crucifix autour du coup). Renseignement pris, ça assurait moins niveau personnalité mais, tout de même, j’étais béat d’admiration et de luxure. Sur le moment, puisqu’une fois rentré chez moi je devais admettre que la principale qualité physique de cette fille, c’était de ressembler à celle à propos de qui j’ai écrit un bouquin entier. Et que donc, cette inconnue du soir n’était qu’une déclinaison de la première, qui est le prototype, celle sur qui j’ai construit « mon type ».

Je prétends souvent que j’ai pas de type de fille, c’est vrai. Plus grande que moi, plus petite, même taille, peu importe la couleur de cheveux, des yeux, la taille des seins, l’épaisseur des fesses et compagnie. JMEF (variante égotique de OSEF) !!! C’est au cas par cas, je peux pas faire plus vague que ça. La seule certitude qui m’habite, c’est à propos de la liste de ce que j’aime pas (et encore, même ça, ça se discute). Enfin, là où je veux en venir c’est que je n’ai pas un type de fille. Mais je crois réaliser que j’ai des prototypes. Je m’explique. Dans mon passif sentimentalo-hormonal résident quelques exs ou presquexs dont je ne me suis jamais vraiment remis. Elles sont très différentes physiquement, ce qui alimente mon petit moulin vis-à-vis de mon absence de type. Seulement si je me rencontre quelqu’une qui partage un nombre conséquent de caractéristiques avec une des prototypes, je craque.

Mon idée de jeu de mot va chercher loin, cherchez pas donc.

Exemple type avec la première. Le soir où je l’ai rencontrée je l’ai prise pour Juliette, la harpie qui m’avait picoré le cœur avant de jeter mon cadavre encore chaud dans un fossé, au fond d’un ravin, avec des ronces. Est-ce que ça a joué sur mon envie de lui faire plein de bisous ? Sûrement. Tout ça pour prendre conscience petit à petit de toutes les différences qui la séparaient de celle à qui je l’associais à l’origine. Maintenant, je n’arrive même plus à faire le lien entre les deux. Si vous cherchez la morale du la note, elle est là. Je suis attiré par les filles qui ressemblent à mes prototypes bien qu’au final, elles n’aient pas grand-chose à voir. Tout comme avec le temps, celles à l’origine de tout ne m’attirent plus vraiment. Entre la façon dont elles ont vieilli et la disparition de mes sentiments, je m’en fiche un peu à présent. Sauf qu’il reste leur ombre d’avant, comme elles étaient au début, comme un plan, un foutu prototype.

Tout ça en prenant en compte le fait que j’ajoute de temps en temps un nouveau modèle à la collection, une nouvelle névrose, un nouveau type. Du coup j’ai pas fini de craquer sur des filles pour un tas de mauvaises raisons nostalgiques à la con. Joie.

866 – Spirou And Fantaddict

Un jour où j’avais un sale trajet de métro à faire, mais plus de livre à bouquiner, je suis allé acheter Spirou Magazine au kiosquier le plus proche. Okay, ça n’a pas marché et j’ai du faire quatre buralistes pour enfin en trouver un. Tout ça pour un journal qui sent bon le kikoolol, avec très peu de séries à suivre, une partie éditoriale un peu trop complaisante et des gags en une planche quasiment jamais drôles. En même temps, c’est quoi, deux euros trente ? Presque un tiers de paquet de clope, même pas deux tickets de métro, le prix d’un moyen coca au MacDo. Pas grand-chose quoi. Alors la semaine d’après je me suis surpris à prendre le numéro d’après. Pour voir. Assez cool à lire avant d’aller dormir pour décompresser. Forcément, deux mois plus tard, j’ai une pile de Spirou au pied de mon lit. Le fuck.

Tout ça c’est la faute de mon oncle, abonné jusqu’à presque quarante piges au magazine. Que j’étais môme et que les parents discutaillaient en famille, avec mon frangin on relisait la gigantesque pile dans la chambre. C’était la pure époque, celle du Spirou de Tome & Janry, avec Soda pour le polar badass et les débuts de Kid Paddle, orgie à lols. Quand mon oncle s’est désabonné, mes grands parents ont pris le relai. Faut dire que dans la montagne, le moindre centre commercial à plus de vingt bornes, c’était juste la bouffée d’air hebdomadaire pour le collégien que j’étais que de recevoir le Spirou (je m’ennuyais au point de me mettre à lire le Nouvel Obs, à douze ans, ce qui explique bien des choses). Puis j’ai grandi en même temps que le magazine changeait. Tome & Janry limogés pour cause d’audace, Soda disparaît du journal car trop mature pour le lectorat et Midam cesse Kid Paddle.

J’avais l’âge de suivre les coulisses, le rachat des éditions Dupuis, le remerciement du rédacteur en chef historique, remplacé par un comptable bien décidé à élargir le lectorat par un nivellement vers le bas. Face à la version kikoolol aseptisée, j’ai déclaré à mes grands parents que c’était pas la peine de continuer l’affaire. Désaveu, désabonnement. Ce qui nous ramène au présent, quelques années plus tard. J’ai vu les coulisses, j’ai eu des rendez-vous avec la rédaction, je suis ami avec des auteurs. Mais au fond de moi je reste le môme qui kiffait avoir quarante pages de BD tous les mercredi pour dix francs. Alors je rachète le truc, au kiosque chaque semaine. Depuis la dernière fois la rédaction a une nouvelle foi changée de main, le magazine est plus qualitatif qu’avant, même si les génies de l’époque ne sont plus dans la place.

Deux pauvres histoires à suivre par semaine, c’est pas assez. Les séries kikoolol pas drôles genre Tamara, c’est trop faible. La prime à l’ancienneté qui excuse encore la présence de gags terrifiants de nulité, c’est moche. Mais au milieu de tout ça, je trouve encore de quoi sourire, de quoi relire, de quoi me dire que pour le prix, dans mon budget, ne serait-ce que pour le shoot de nostalgie. Après, est-ce que je vais continuer sur plus de trois mois à acheter le truc, espérer un retour à ce que j’aimais à l’époque, continuer une tradition de quinze ans ? Je sais pas trop.

De toute façon, je veux dire, j’arrête quand je veux.