1167 – Book Review 190

Mes amis sont bourrés d’humour. La preuve avec le colis que j’ai reçu par surprise il y a deux semaines. Un petit paquet Amazon bien épais, avec un livre dedans. Un livre papier hein, le genre lourd et joli. Cher Monsieur Queneau est sorti au printemps chez Denoël, une maison bien. Son titre fait référence à Raymond Queneau, auteur du siècle dernier (et ouais) mais aussi éditeur pendant plusieurs décennies chez Gallimard, une maison de qualité. Des années quarante à soixante-dix il recevait, triait et répondait aux manuscrits envoyés par les écrivaillants de tout poil. S’il ne conservait pas les romans, Raymond a gardé toutes les notes d’intention, ces lettres qui accompagnent et justifient le livre, la démarche de l’auteur, qui expliquent et racontent le pourquoi du qui et du comment. Cher Monsieur Queneau est un recueil de ces lettres. D’où le sous-titre : « dans l’antichambre des recalés de l’écriture ».

D’où l’humour de ma malandrine d’amie qui s’est offert une bonne tranche de lol pour le prix d’un bouquin. Notez que j’ai éclaté de rire aussi, à la poste. Fair play.

Par contre le bouquin démarre sur mal, par une préface d’une prétention totale et absolue méprisant ces pauvres gens du peuple qui ont eu l’audace d’espérer publication sans once de talent. Heureusement, c’est illisible (bien qu’écrit par un « grand » auteur, ce qui va permettre de relativiser le reste du livre, niveau mérite). Dominique Charnay s’occupe de l’introduction, et se permet d’être plus modéré et bienveillant dans ses propos vis-à-vis des lettres qui vont suivre. On nous y parle de Queneau et on explique la provenance des deux cent pages de notes d’intentions qui constituent le gros morceau du livre. Vont suivre des dizaines de missives, parfois très courtes et simples (un écrivaillant demandant des nouvelles de son envoi resté sans réponse), parfois très longues et pénibles (un autre résume et explique les mérites de son œuvre sur huit pages), parfois suppliantes (on se met à genoux, on mendie, on raconte ses malheurs) ou en colère (connard d’éditeur qui n’y connait rien !).

La collection est intéressante, mais le livre se prend les pieds dans sa démarche. A lire les avis des vrais gens vis à vis du recueil sur le net, on voit ce Cher Monsieur Queneau comme une compile de tartuferies dont on peut se moquer à gorge déployée. Quels pauvres types tous ces tocards sans talent qui se croient lettrés ! Ce serait un peu la version intellectuelle des tumblr moqueurs alimentés par les trolls du net (ce qui tendrait à prouver que les lumières sont des connards comme les autres). Mais à part la préface, le livre en lui-même ne semble pas vraiment orienté vers la moquerie. J’ose l’espérer, vu que si rire de gens mauvais (au sens moral) se défend un minimum, rire de gens mauvais (au sens qualitatif) est assez médiocre. D’autant que la grande majorité des lettres réunies ici sont courtoises et plutôt censées. Leur français daté leur donne même un charme qui manque à la plupart des productions littéraires actuelles.

Il faut dire que Queneau lui-même se contredit entre la pré et la postface. Dans l’introduction on le cite « L’écrivain reconnait l’écrivain, son jugement est infaillible et sans appel », sauf que plus tard dans la conclusion « Bien sûr qu’on passe à côté de chef d’œuvres ». Okay. Et on touche à ce qui me pose question dans ce recueil : je ne sais pas ce qu’il veut me dire. Est-ce la radiographie d’une époque littéraire ? Est-ce un hommage à ceux dont les rêves sont restés brisés ? Est-ce une moquerie ? La démarche n’est jamais clairement explicitée.

Dommage pour un sujet si riche.

La note d’intention est une peste nécessaire. Ecrire et se vendre sont deux qualités différentes, et rater une publication à cause d’une mauvaise note d’intention ne devrait jamais arriver. Mais dans le même temps les envois sont si nombreux qu’on ne peut se satisfaire d’un simple manuscrit pour attirer l’éditeur. On aimerait que le texte parle de lui-même, qu’à l’instar des CV anonymes on puisse proposer des manuscrits anonymes. Difficile pour autant de blâmer les éditeurs qui (espérons) font ce qu’ils peuvent. Moi-même je déteste mes notes d’intention, je les réécris une douzaine de fois et chaque version déclenche des réactions opposées, contradictoires, chez mes amis. L’enfer. Si ça se trouve elles se retrouveront dans un nouveau recueil quand je boufferai les pissenlits par la racine dans ma tombe d’écrivain raté.

D’ici là, on a Cher Monsieur Queneau pour voir comment on s’y prenait avant, piocher une ou deux idées, sympathiser, avoir envie lire le manuscrit vanté de ci de là. Au minimum j’aurais tiré du livre un bon éclat de rire, offert par une amie.

Il vaut mieux ça que pleurer quand on réalise que les auteurs du dit recueil n’ont jamais risqué la moindre plume à rédiger une dite note.

Cruelle ironie.

BUY STAGE !!!

C’est près de 25€ tout de même, mais ça s’achète là.

1083 – Press Print To Continue

En ce moment je suis en plein dans la théorie des six dégrées de séparation. Vous savez, le truc comme quoi on connait quelqu’un qui connait quelqu’un et tout. A une époque j’y réfléchissais pour draguer. Par qui je peux passer pour m’approcher de cette patineuse artistique odieusement bien fichue ? Là, je serais plutôt en mode Linked In. Par qui je peux passer pour m’assurer qu’on lise mon bouquin avec toute l’attention nécessaire pour maximiser mes chances ? Vu quel’intelligencia littéraire française ne comprends pas trop les réseaux sociaux, je dois aller les emmerder directement. Mais à défaut, j’emmerde mes amis, les potes de mes amis, les connaissances des potes de mes amis. Et ainsi de suite. Tout ça dans l’espoir de grappiller le coup de phalange (je demande même pas un pouce entier) qui pourra faire la différence.

Ca fait une dizaine de jours que j’ai réactivé Les Proxos, que j’ai imprimé un ou deux exemplaires reliés, au cas où. Motivé par un coup de pied au cul et autres facteurs, j’essaie de relancer la machine. Pour passer à autre chose. Pour avoir le droit de me plaindre à nouveau quand tout le monde m’aura dit non. La seule différence cette fois, c’est que si ça ne marche pas, ce sera injuste. Parce que cette fois j’ai des preuves tangibles, encrées sur papier, que ce bouquin peut passer, qu’il a la taille de la serrure. Ce qui entraîne forcément une espèce de fébrilité, des névroses, le cerveau qui rumine. J’ai passé une semaine de merde (ça s’est vu dans mes derniers billets, on est même venu me demander si ça allait niveau dépression), en partie à cause de ça.

Si j’ai retenu un truc de mon expérience avec Flammalol, c’est que tu peux plaire à tous les échelons de la hiérarchie, tant que le mec d’en haut s’en tape, tu rentres bredouille. Alors j’emmerde mes potes, pour qu’ils me fournissent de quoi réduire les intermédiaires autant que possible. Des noms, des indices, des astuces, je prends tout. Et dans le tas je découvre ceux qui au fond s’en carrent pas mal de ce que je fais, ceux qui au fond méprisent un peu mon taf’. Je réalise parfois aussi que d’autres sont prêts à se mettre en quatre pour moi, à faire plus que ce que j’espérais, et je leur dois moult choco-BNs. A côté de ça, j’ai recommencé à faire un des trucs les plus douloureux à mes yeux : des notes d’intention. Résumer en quelques lignes le feu qui m’habitent, vendre ce qui je trouve parle de lui-même.

Sauf qu’aux yeux des éditeurs, je suis un qui n’en veut comme les autres. Y’a pas marqué « prix littéraire » sur mon front, ni « mine d’or » sur le paquet de feuille que je dépose sur leur bureau. Et je comprends, c’est le jeu, j’en aurais rien à foutre non plus si j’étais à leur place. Alors comme on choisit pas les règles, je me plie, en essayant d’accumuler ce que je peux comme atouts de mon côté, que ce soit avec une adresse postale directe ou les mots juste sur une note d’intention.

Cette semaine, je pense que j’enverrai un premier manuscrit. La semaine d’après un autre, peut-être deux. Jusqu’à que j’en finisse. Les doigts croisés, la certitude au cerveau, l’espoir au cœur.