Late Night

Assis au bord de son lit il tapote en silence l’écran de son smartphone. Il coupe sonnerie et vibreur, s’assurant de la promesse d’un repos ininterrompu. Avant il avait peur de rater l’appel d’une potentielle petite amie, ou l’annonce d’un désastre nocturne, un appel à l’aide. A présent il est simplement trop fatigué pour tout ça. Ayant ensuite programmé le réveil pour sept heures trente tapantes, il repose le téléphone sur la table de chevet et s’engouffre sous les draps.

D’abord, il profite de l’espace libéré par l’absence de sa compagne. La belle est dans sa famille pour la semaine, loin. Alors il roule et reroule le long des cent soixante centimètres du lit, pour finir par écarter tous ses membres afin d’occuper le plus de place de possible. Ca l’amuse mais cela ne l’endors pas. Son cerveau ne peut s’empêcher de calculer combien de temps de sommeil il peut espérer s’il s’endort maintenant, ou maintenant, ou encore maintenant. Peine perdue. La tentation de rallumer le téléphone pour découvrir l’heure est grande, mais il sait que ce serait s’exposer à la lumière, et donc à une forte dose d’insomnie supplémentaire.

Ses réfléxions sont venues à bout de la liste de ses impératifs : il a planifié sa réunion de demain au bureau, son reporting de jeudi, sa sortie entre amis de vendredi, son diner du dimanche. Il a imaginé comment avoir une augmentation, ce qu’il ferait avec tout cet argent. Encore cinq minutes et le voilà capitaine d’un voilier sur l’océan Indien. Puis c’est la redescente, le retour du noir autour. Ses yeux cherchent à s’accrocher à quelque chose, pour se divertir, mais il n’y a rien à part la faible lueur du lampadaire derrière la fenêtre, trois étages plus bas. La vérité, c’est qu’il commence à angoisser. Il sait qu’après avoir utilisé tous ses propres sujets de conversation, il va se risquer à penser aux autres. Et parce qu’il le redoute voilà que ça vient.

La planète Terre est drôlement petite non ? Le système solaire aussi d’ailleurs. T’as vu tout cet espace vide autour ? Et l’univers il paraît qu’il grandit tout le temps. Mais dans quoi ? Il parait qu’il grandit, dans rien, juste il grandit. Comment c’est possible ?

Voilà, c’est trop tard. Il essaie de conceptualiser l’inconceptualisable. L’esprit humain n’est pas capable d’assimiler de telles idées, alors il patine. Tout son corps devient lourd, sa tête tourne. C’est le sens de la vie qui l’assomme. Il sait que ce n’est que le début. L’étape suivante arrive. La mort.

Un jour je vais mourir. Je serai mort et je ne serai plus là. Mon corps cessera de fonctionner et mon esprit va s’éteindre. A quoi ça ressemble ? A quand je dors ? Qu’est-ce que je ressens quand je dors ? Je ne sais pas, je dors. Ou alors je rêve. Mais je ne crois pas qu’on rêve quand on est mort, parce que les rêves c’est la veille, et la mort c’est l’arrêt.

L’instant fatal.

Et si j’essayais de prendre conscience de ce que ça fait de ne plus avoir conscience ?

Là c’est son cœur qu’on serre dans un étau, la même sensation que la redescente du plus grand huit de l’univers. Son corps entier se raidit et le voilà secoué de spasmes. Pris de panique, il n’arrive plus à respirer régulièrement, souffle avec maladresse. Pris au piège de ses propres limitations, il crie, appelle à l’aide en une longue voyelle qui se termine en gémissement. Alors il rassemble toutes ses forces et roule sur le côté, en boule. Les larmes coulent sous ses joues, comme toutes les nuits. Enfin, il murmure son prénom à elle.

Blottit contre l’autre moitié du lit, qui retient un peu de son odeur, un peu de sa forme, il parle à celle qui n’est pas là. Il récite des mots simples, lui dit qu’elle lui manque, lui dit qu’il l’aime. Comme un mantra il chuchote les mêmes phrases encore et encore, jusqu’à son cœur se calme. Petit à petit, ses doigts se décontractent autour des draps, et il reprend une respiration normale. La ventoline des sentiments.

Le voilà à présent épuisé, fatigué d’être lui, avec son cerveau trop étriqué. S’il n’est pas capable de savoir pourquoi il va mourir, au moins il se rappelle pourquoi il vit.

A bout de forces, son prénom encore sur les lèvres, il sombre enfin.

1258 – Fediver

L’automne dernier j’ai vu passer sur Facebook un appel à texte pour le recueil annuel des Master II d’édition à la Sorbonne. J’ai rédigé une petite nouvelle, l’ai faite relire par deux potes et l’ai envoyée à l’adresse indiquée. On m’a recontacté pour me dire que j’étais pris. Et hier, à la soirée d’inauguration du Salon du livre, je suis reparti avec mon exemplaire auteur du recueil Fediver, aux éditions du même nom. Samedi après-midi, je dédicace sur le stand.

Je vous le raconte vite parce que je voulais montrer qu’en fait, tout s’est fait simplement et sans heurts. Ça s’est fait en douce aussi, puisque je ne voulais rien (vous) dire avant d’être certain.

Ma première publication de prose dans du papier. Ca fait très très très plaisir dans mon petit cœur de pipou. Et ça m’a aussi permis de vivre un parcours d’édition. Le livre étant publié par des étudiants en édition, tout a été fait dans les règles. J’ai signé un contrat (stipulant bien que toutes les fautes de syntaxe et de grammaire étaient à la charge de l’éditeur), j’ai signé une autorisation de diffusion du texte, pour présenter le recueil aux libraires, et je me suis engueulé sur les corrections. Forcément. Après dix allers-retours par mail, je n’ai pas pu sauver une de mes pirouettes préférées. Mais c’est le jeu, et ça m’a plu. Même si, par superstition, j’attendais quelques dizaines de minutes avant d’ouvrir chaque nouveau mail de mon éditrice, au cas où ce soit une mauvaise nouvelle.

Le projet Fediver s’articule, comme son nom l’indique, autour du fait divers. 46 auteurs proposent autant de visions du sujet sur 80 pages, qui comprennent autant du texte que de l’image. Voire plus, puisque la version numérique ePub comprend aussi de la vidéo et autres joyeusetés interactives. L’objet est très beau, format beau livre, relié mais pas vraiment avec du fil. Beaucoup d’émotion et de tactile au bout de mes doigts quand j’ai pu mettre la main dessus. En plus je suis la première nouvelle, sur la première page. Yay yay. Il est sorti là maintenant, pour le salon du livre, et dans les librairies partenaires, dont je n’ai malheureusement pas le détail. Tout ce que je sais c’est que les auteurs vont se défiler sur le stand de demain jusqu’à lundi, prêts à signer des exemplaires aux amateurs et curieux.

Je serai sur le stand Fediver, en U19 (tout à droite en rentrant), ce samedi, de 17 à 18h. Si vous voulez m’apporter un choco BN ou me faire un bisou, ça sera avec plein de plaisir.

D’ici là, je remercie encore les éditions Fediver pour l’opportunité et m’avoir fait confiance.

Pour plus d’infos, et le lien de la version numérique, c’est par là.

1187 – Medium

Donc oui, le Kindle 4 a été annoncé, en même temps que le Kindle Touch et le Kindle Fire, la tablette d’Amazon qui va réduire le siège d’Apple en un amat de cendres encore fumantes. Ça va, on a compris, tous les médias high-tech étaient boucle dessus (et je vous en reparle vite). Mais tous les médias high-tech (et littéraires) ont loupé un petit bout d’info capitale lâché par Jeff Bezos, le boss d’Amazon. Pourtant, c’était difficile de le louper : il y avait une slide entière de powerpoint consacré au Kindle Singles.

Les Kindle Singles sont des textes courts, allant de quelques pages à quelques dizaines de pages, vendus à un prix modique. En gros, ce sont de longs articles de presse, des nouvelles, des novellas, des recueil de poésie etc…

C’est surtout tout ce qui N’EXISTE PAS (ou très peu) en papier.

Dans le monde réel, on a inventé le concept de recueil. C’est ce qui permet de justifier les coûts d’édition, d’impression, de distribution et de promotion du bouquin. C’est la théorie d’échelle : plus tu produits, moins ça coûte cher à l’unité. Une page d’un pavé de 600 revient moins chère vis-à-vis du prix total qu’une page d’un livre de 50. Alors quand un journaliste, un écrivain ou un poète veut vendre une œuvre dont la faible taille ne justifie pas les coûts de production, il n’a que deux solutions : produire plus et vendre plus cher un recueil, ou filer son texte (presque toujours gratuitement) à une revue.

Quand soudain, le numérique, et la destruction totale et absolue de tous les coûts d’impression, transport et stockage. Soudain, on peut proposer à la vente un texte d’un volume inférieur à celui qu’un roman. Soudain, le numérique se retrouve doté d’une offre que le monde réel et le papier ne peut pas reproduire.

Le mois dernier, j’ai acheté The Bathtub Spy, une nouvelle par l’auteur de Les Imperfectionnistes (que vous n’avez plus aucune raison de ne pas avoir lu depuis qu’il est sorti chez nous). Ca faisait une quinzaine de pages, ça m’a coûté 2$ et ça m’a occupé le temps d’un trajet de métro. Dans le même ordre d’idées, Stephen King propose Mile 81, une novella de 80 pages, pour 3$. Sinon j’ai acheté un long reportage sur le comicon de San Diego, ça m’a coûté 1$.
Dans tous les cas, il s’agit de textes que, sans le numérique, je n’aurais pu acheter à un prix aussi bas, sans avoir le double de contenu en rab autour pour justifier le coût du papier.

Or je suis certain que pas mal d’auteurs ont dans leurs cartons des grosses nouvelles, ou des réflexions, des débuts de quelque chose. Un tas de textes qui ne sont pas sorti parce qu’il leur manquait un support. Sans parler du petit bonus que de pourvoir être payé rapidement sur un travail qui n’aura pas pris deux ans à rédigé. Proposer des nouvelles entre chaque roman pourrait devenir à la fois un moyen de survivre financièrement pour un auteur, et de continuer à exister en dehors d’une sortie tous les deux ans.

Ca, notre ami Jeff le sait, tout comme il sait qu’en proposant du contenu unique, qui n’existe pas autrement, il va se faire un tas de consommateurs d’amis.

La bonne nouvelle pour nos amis éditeurs, c’est qu’on aura quand même besoin d’eux pour éditer le texte, le mettre en page et autres petites contrariétés administratives. Tout comme ça sera quand même drôlement plus pratique d’être déjà présent en librairie avec des « vrais » livres pour trouver un public sur le net au milieu de l’offre qui n’en finit plus d’exploser.

Toujours est-il que plus de textes, plus formats, plus d’accessibilité ne peuvent être que de bonnes choses. Le recueil n’existera plus que dans une vraie logique thématisée, tandis que le texte moyen ou court sera libre d’être vendu et apprécié pour ce qu’il est.

Vivement.