1250 – Wetworks

La semaine dernière j’étais à la lecture du nouveau numéro de la revue Bordel. J’accompagnais un ami qui avait lui-même apporté un autre ami (qui sort un recueil de nouvelles là maintenant chez Lattès). C’était bien parce qu’il y avait des petits gâteaux au chocolat en forme de koala et que j’ai pu entendre quelques nouvelles sans payer (point chômage). D’ailleurs Fanny Salmeron a lu son texte et j’ai trouvé ça très beau, avec une sensibilité littéraire qui me touche d’autant plus que je ne serais pas capable de l’émuler. Après deux mecs ont pris une demi-heure pour clamer l’histoire d’un pédophile récidiviste. C’était bizarre mais bien écrit. N’empêche, mal assis sur ma chaise en plastique, je mourrais d’envie de partir. Non pas que je m’ennuyais, au contraire, mais j’avais vraiment l’impression d’être un gros tocard à écouter les autres lire alors que je pouvais être en train d’écrire à la place.

Le paragraphe suivant est un interlude, paniquez pas.

La semaine dernière j’ai repris la piscine, parce que j’ai beaucoup de temps libre (point chômage). Et un peu de gras. Quand tu enchaînes les longueurs, tu n’as que deux solutions pour passer le temps : faire le vide ou réfléchir fort. Si tu fais le vide, invariablement, tu vas te planter sur ton nombre de longueurs. Drame du nageur amateur perdu : bon sang, ais-je parcouru 42 ou 44 fois la longueur du bassin ? Dans le doute je devrais repartir de 42, ce qui signifie que j’ai peut être fait 50 mètres pour rien, puisque je les ai décomptés ? BORDEL. Alors à la place, je cogite pendant l’heure de natation. Je repense à mes projets, mes histoires, je tente de trouver des solutions nouvelles à de vieux problèmes. Je me dis que telle ou telle idée n’aurait pas dû être laissée à l’abandon. Je travaille en silence.

Retour au truc du début.

La soirée littéraire n’a pas trop duré, j’ai pu enchaîner avec un autre plan à l’autre bout de la ville, une fête de stagiaires de mon dernier boulot. J’ai fait le grand écart passion/travail la même nuit. Une fois rentré, à plein d’heures du matin, je pouvais ouvrir Word ou aller voir sur Monster. J’ai écrit jusqu’à 5 heures. Ce qui tendrait à montrer que l’encouragement indirect de la soirée Bordel fut plus fort que le début de honte qui m’habitait à la soirée boulot. Si j’ai pu noircir quelques pages virtuelles, c’est avant tout parce que j’avais cogité, au fil de l’eau. D’une frustration qui fait surface à la première longueur je tirais un synopsis à la soixantième. La moitié du travail s’est fait dans le sous-sol de la piscine Parmentier. La seconde au milieu de la nuit deux jours plus tard.

J’ai repris un petit pet-project (se dit d’un truc que t’arriveras pas à vendre à quelqu’un qui signe des chèques et que donc tu fais à priori à perte). En plus il me faut encore 13 nouvelles pour arriver au bout du premier draft. Ah non, 12, parce que je suis retourné à la piscine (vous voyez le lien là c’est bon du coup ?).

Tout ça pour dire que toute motivation est bonne à prendre, même un peu bordélique, et que le sport muscle l’esprit. En gros. Je me comprends. Bref.

Je reste pas, je dois cliquer sur « nouveau document » avant de m’endormir.

1218 – Book Review 207

Mon sentiment de culpabilité culturelle me fait faire n’importe quoi. Par exemple, ça fait des mois (années ?) que je vois passer le nom de l’auteur Don Dellilo. Les gens autour de moi disent que ses bouquins sont ouf, des articles que je lis me disent que ses bouquins sont ouf, mes recommandations Amazon me disent que ses bouquins sont ouf. Pendant ce temps, j’étais prostré dans un coin de mon studio, à espérer que ça passe. Parce que je n’avais jamais lu un bouquin de Dellilo. J’étais faible et ignare. Don a 75 ans, vit dans le Bronx, il va bientôt mourir et je ne sais rien de son œuvre. Alors quand j’ai vu passer The Angel Esmeralda, le premier recueil de nouvelles de l’auteur, sorti cet automne, j’ai plongé. Ou comment pouvoir dire « moi aussi je sais t’as vu » en un peu plus de 200 pages.

The Angel Esmeralda est l’histoire d’une nonne dépressive dans le bronx, qui essaie de sauver une fillette de la rue, où elle sera malgré tout tuée. Et après on voit le visage de la fillette en superposition sur une affiche Tropicana jusqu’à ce que la municipalité change la publicité en une autre. Et voilà.
Sinon on a l’histoire d’une couple coincé dans un aéroport à l’autre bout du monde. Les aventures de deux étudiants qui se inventent une vie à un type qu’ils croisent souvent dans la rue. Dans l’espace, deux hommes réfléchissent à ce que ça fait que de vivre dans l’espace. Sinon, un col blanc en prison regarde ses filles présenter le JT à la TV.

Et là ce fut le gros malaise de lecteur : AUCUNE des nouvelles ne m’a ne serait-ce qu’un tout petit peu intéressé. A aucun moment je n’ai ressenti l’envie avide de savoir ce qui allait se passer ensuite. Aucun des personnages ne m’a motivé à connaître son histoire. Ce fut, pour moi, un drame narratif total et absolu. Une plongée dans le vide. Les fans du livre louent le malaise génial d’individus confrontés à leurs limites et fait réfléchir sur la condition humaine. Je sais pas ce qu’ils prennent, mais ça a l’air trop bien. J’en veux. Pour de vrai.

Dans l’introduction du recueil, l’éditeur se félicite de pouvoir enfin proposer un recueil du génial Dellilo. Le problème jusqu’ici avait été le manque de matière première. Autrement dit, les neuf textes du livre sont la moitié de la petite vingtaine des nouvelles écrites par Don dans toute sa vie. Elles sont classés par période d’écriture et non thématique, pour  contempler la progression de l’écrivain au fil des décennies.
Alors oui, c’est superbement écrit. D’ailleurs je crois ne pas avoir surligné autant de passages dans un livre depuis des mois. Don Dellilo sait écrire, avec tout plein de talent. C’est sublime, mais au service de quelque chose qui ne me touche pas, qui me passe au-dessus, loin, très haut. La bonne nouvelle étant que, d’après les critiques pour le moins mitigées de The Angel Esmeralda, je ne suis pas le seul à barboter dans la déception.

La mauvaise, de nouvelle, c’est que ces mêmes critiques disent que les romans de l’écrivain sont beaucoup mieux. J’ai l’impression de ne pas être plus avancé, mais d’avoir encore plus la trouille qu’avant.

MERCI DELLILO.

Alors je retourne dans mon coin, à pleurnicher, le temps de trouver une valeur à peu près sûre pour ma prochaine lecture.

1134 – Book Review 180

Le concept de revue littéraire me plaît. Qu’une bande de potes qui ont le bout des doigts qui les chatouillent se disent que ouais, il faut faire quelque chose, c’est cool. Dans mon imaginaire une revue littéraire c’est un objet proche du fanzine, constituées de pleines pages de texte entrecoupés de dessins, reliées entre elles par deux pauvres agrafes. On les trouverait au fond des librairies, avec les publications indépendantes et farfelues. Cette table qui n’attire que les amis d’amis ou les lecteurs un peu bizarres. Il m’aura d’ailleurs fallu écumer trois librairies pour mettre la main sur le dernier numéro de Bordel, dont j’entends parler depuis un moment. Un nom que j’avais en tête pour la simple et bonne raison que c’est une des seules revues à avoir un peu de visibilité et à survivre depuis presque dix ans. Une longévité qui s’explique peut-être par le fait que Bordel est déguisée en livre.

D’où petit moment de surprise lors de la première manipulation de Bordel Japon, un tome relié de plus de 250 pages, avec une couverture qui titille les yeux. Je devrais pouvoir le planquer dans mon étagère Billy et faire comme si c’était un bouquin normal. Joie. (les fanzines/manuscrits des potes, c’est au pied du lit, ça me donne une genre)

Fondée en 2003 par Frédéric Beigbeder et Stéphane Million chez Flammarion, Bordel a suivi Million chez Scali après que Beigbeder se soit lassé du métier d’éditeur. Puis Scali n’a pas tenu et mis la clef sous la porte (sale histoire). Stéphane Million a créé une nouvelle maison d’édition sous son nom et y a récupéré Bordel. Autant dire que la revue revient de loin. A présent elle sort environ deux fois par an, chaque numéro étant adossé à un thème parfois littéraire (le Rat Pack), parfois autre (ici par exemple le Japon). Une grosse trentaine d’auteurs œuvrent donc à chaque parution. Une demi-douzaine d’entre eux étant intronisés à chaque fois, le turn over est faible, mais présent. Million, seul capitaine du navire, sollicite des textes au grès de ses amitiés, rencontres et textes reçus à l’improviste dans sa boîte aux lettres d’éditeur. L’idée étant « de passer en revue le panorama littéraire d’une époque ».

Parce que j’aime bien ça, moi, les panoramas, j’ai tout lu le Bordel Japon (après avoir bloqué sur la publicité pour les tees Uniqlo en seconde et troisième de couverture).

Niveau éclectisme, entre les nouvelles, les deux séries de photo (malheureusement reproduites en noir et blanc), le dessin d’Ultraman par Dupuis et Berberian ou encore une partition musicale, c’est bon. La revue est cohérente avec son titre, c’est bien. Question textes, c’est comme tout ce qui s’approche de près ou de loin d’un recueil : il y a du très bon, du moins bon et du qui me passe complètement au-dessus de la tête. Sur la trentaine de nouvelles, j’ai dû en abandonner deux en route, ce qui est plutôt positif. J’ai reconnu quelques noms d’auteurs, croisés au détour d’un blog ou d’un étal de librairie. Peut-être que j’en aurai retenu un ou deux supplémentaires au détour de très bons textes. Forcément le thème du Japon me parle, vu que j’entame mon quatrième mois de cours cette semaine. J’étais content de lire plusieurs textes allant au-delà du cliché sur le pays, et s’attardant sur des tics, manies ou concepts très japonais.

Au final je ne regrette pas mon périple dans le monde de la revue littéraire. L’objet est beau, le prix honnête (et plus bas que sur les anciens numéros, le partenariat avec Uniqlo n’était pas vain) et la qualité globale assez bonne et intéressante. Après je pense que la démarche de curiosité joue beaucoup.

De mon côté je reste assez séduit et intrigué pour attendre le prochain Bordel. A priori pour l’automne.

BUY STAGE !!!

En vente pour quinze euros dans votre meilleure troisième (ou plus) librairie de quartier, ou sur le site de Stéphane Million Editeur.