1232 – Obsolescence

Dans le dernier manuscrit que je traine depuis deux ans de maison d’édition en maison d’édition, on trouve une page entière de dissertation sur le bienfondé du menu MAXI best of chez Mc Donald’s. J’y explique une de mes convictions profondes de l’époque, à savoir que si t’as déjà claqué 7€ dans un menu, la quantité de nourriture bonus octroyée par le passage au maxi est bien supérieure au coût. En gros, tu paies moins par frite si tu prends un menu maxi par rapport à un normal. Et par conséquent si tu prends le normal tu te fais enfler sur le prix par frite et centilitre de boisson. Du coup, si tu ne prends pas un menu maxi, tu es un sale radin et tu te fais enfler. EN GROS. Sauf que, ça c’était en 2009. Maintenant, j’ai moins de sous, je fais plus attention aux quantités et parfois je prends de la salade en side, qui ne changera pas avec le passage au maxi.

Je ne prends quasiment plus jamais de Maxi Best Of. J’ai changé d’avis.

Là où je veux en venir, c’est que le bouquin que j’ai écrit ne me correspond plus tout à fait. Il est déphasé. J’ai changé d’avis sur une ou deux choses. Et quelque part c’est pas mal, puisque c’est toujours ça de moins autobiographique, de plus romancé. Le personnage devient encore plus, bah, un personnage. C’est aussi un vestige de mon moi d’avant, un anachronisme. Alors je le laisse comme ça. C’est bien comme ça. Le problème se complique quand un point pivot de l’intrigue est chamboulé par le monde réel. Prenez l’annonce des forfaits mobiles de Free. A cause d’eux, les concurrents s’alignent, et proposent des offres plus « équitables ». Or, le gavage des industries télécom’ est important dans mon texte, ça compte. Et dans quelques mois, si la tendance au nivellement par le bas des tarifs continue, j’aurai un véritable anachronisme sur le bras. Ce qui pose une vraie emmerde.

Soit je réécris, bidouille et trahis la vision originale, soit je laisse et prend le risque de venir d’une autre planète.

Je me souviens d’une critique lue à propos du roman de Titiou Lecoq, Les morues. Le chronique, un peu énervé, fustigeait l’usage scénaristique de MySpace au lieu d’un réseau plus branché. MAIS LOL L’AUTEURE, ELLE EST OLD. Sauf qu’entre l’écriture et la publication il peut se passer plusieurs années, et on ne peut ou veut pas tout rattraper. J’ai toujours expliqué aux copains que mon texte avait une sorte de date de péremption, qu’il pouvait perdre de la valeur au fur et à mesure d’un tas de trucs. Si la publication qu’on m’avait fait miroiter il y a 18 mois n’était pas tombée à l’eau, je n’aurais pas eu ce problème. Car un bouquin publié est un bouquin avec une date de sortie, donc inscrit et figé le long de la frise temporelle de l’existence. S’il devient daté on dira qu’il est « représentatif de l’époque ». Ça devient un document, quelque chose qui a encore du sens.

Alors qu’un roman ancré dans un présent qui n’existe plus est simplement étrange, une anomalie.

Rien n’est perdu, je ne suis pas traumatisé et je n’ai pas (encore) mis le feu à mon paquet de feuilles A4. Mais, l’univers me rappelle que tous les textes ne sont pas égaux face au temps qui passe. Un peu comme les vrais gens, ou mon avis sur les menus maxi best of du McDo.

Ou le Pepsi Max.

1172 – It’s Alive

La surface s’éloigne. Il s’agite, se secoue. Les chaînes l’entraînent inexorablement vers le fond. L’impact du métal soulève une bouffée de vase. Aveuglé par la nuit, il tire sur ses bras les yeux fermés. Ses épaules lui hurlent que ça ne suffira pas. Le ratio oxygène/dioxyde de carbone dans ses poumons se fait menaçant. Il prend appui du talon contre une roche au sol. D’un coup sec il se brise l’articulation du pouce gauche. Il veut crier. Une main libérée, il parvient à se dégager de ses chaînes. Le cerveau en feu, privé d’air, il se débat pour remonter jusqu’à la surface. L’eau est poisseuse, épaisse. Chaque mouvement lui coûte un peu plus d’énergie qu’il n’a pas.

Visage contre le rivage, il sanglote des larmes terreuses. A court d’adrénaline, la douleur de son pouce brisé vient irradier son système nerveux. Trempé, il gémit de douleur.

Il longe l’unique route qui traverse la forêt depuis une heure quand il voit venir une voiture. Désespéré, il se jette face aux phares. La conductrice braque au dernier moment, fait crisser les pneus sur le goudron froid. Il se jette contre la portière, imprime des empreintes de boue contre la vitre. La jeune femme est terrifée, mais parvient à lire sur les lèvres du rescapé ce qu’il répète encore en encore.

Je ne suis pas mort.

***

Le mois dernier, je finissais un coca à mon bureau quand une amie travaillant dans le même bâtiment est passée me voir. Elle s’était souvenue que j’écrivais vaguement des bouquins. Lectrice, elle voulait savoir si j’avais un exemplaire à lui passer. Il m’en restait deux dans un placard, que je n’avais pas envoyé à deux éditeurs chez qui sévit un type à qui j’en veux. D’habitude je suis plus farouche, je ne fais pas tourner. Cette fois si. Autant que l’impression papier n’aie pas servi à rien. De toute façon elle ne lirait jamais, qu’est-ce que je risque ?
Méga-surprise quand elle est repassée deux semaines plus tard. Elle voulait qu’on parle du bouquin, elle avait des questions, des points qu’elle avait envie de développer. « Gifle de bonheur » est l’expression imaginaire la plus proche de ce que j’ai ressenti à ce moment-là.

Non parce qu’à force de se manger des lettres types de refus, à force que le temps passe, je me suis mis à penser que le bouquin que j’avais failli signer il y a un an n’était pas au niveau. C’est la rationalisation de l’échec. Parce que tu ne peux rien faire face à un assistant d’édition stagiaire surmené et un éditeur qui ne lira pas la moindre ligne de ton manuscrit. Alors que si TOI tu es mauvais, là tu peux agir. Vu que c’est de TA faute. Surtout, si le texte n’est pas au niveau, alors c’est « normal ». Ce qui est mieux que « injuste ».

J’avais tort.

Plus tard, j’ai profité de la manifestation d’un faible intérêt pour mes écrits de la part de potesses pour leur fourguer mes deux derniers exemplaires. L’espoir ravivé par ma première expérience encore chaude, je voulais confirmer l’instinct. Les potesses ont validé, on m’a proposé de passer un ou deux coups de fil à la rentrée. Au cas où.

J’avais eu tort de bazarder mon texte, ses réécritures et ses corrections au fond d’un lac, où il allait pourrir plus ou moins pour toujours. Un pimp, ça ne meurt pas comme ça. Il méritait mieux. Il ne s’est pas laissé faire. J’ai retrouvé un fond de rage quelque part, de quoi rallumer la flamme. Mon prochain sera mieux, mais celui-ci est déjà au niveau. J’ai perdu des batailles, mais pas la guerre.

La semaine prochaine, c’est septembre. Mon bouquin et moi on va faire la rentrée des éditeurs.

1048 – Pimps Must Die

J’arrête la voiture au bout du chemin de terre. Dehors, une légère brume flotte, éclairée par la lune, au-dessus du lac. Mes épaisses chaussures s’enfoncent quelques centimètres dans la boue alors que je fais le tour du véhicule. Ligoté dans le coffre, il se débat, hurle à travers son bâillon. Mais nous sommes les seuls à plusieurs kilomètres à la ronde. Mon haleine prend corps dans la nuit à chaque souffle qui nous me rapproche du bord de l’eau, à traîner celui qui me croyait son ami, son frère. Il se risque à une ultime tentative de fuite que j’interromps d’un coup de pied sec à l’arrière. Je rassemble la force nécessaire puis je l’agrippe par le col avant lui plonger le visage sous l’eau. A travers ses liens il se débat mais ma poigne est trop forte. Le visage dilué dans l’eau gelé, il produit ses dernières bulles.

Les clapotis de surface ont beau avoir cessé, je sais qu’ils me hanteront pour le restant de mes jours. Je défais la corde qui maintient un corps à présent inerte. Du bout des doigts je lui clos les paupières. Une simple poussée et il glisse le long de l’eau, porté par un très léger courant. La silhouette disparaît quelques minutes plus tard au travers de la brume. Mon corps tremble sous l’effet du froid. Pas que. Je laisse passer encore un peu de temps, pas tout à fait prêt. Quand on le trouvera, non seulement il sera méconnaissable, mais les trouveurs s’en ficheront. Comme presque tout le monde s’en est fichu jusque-là. A part moi. J’ai regagné ma voiture, je goutte au-dessus du tableau de bord. D’eau et de larmes, alors que je m’effondre sur le volant. On n’assassine pas son roman sans assassiner un part de soi-même.

Les cours sont terminés. Le stage va commencer. Je suis dans l’entre deux, celui où il est possible de prendre un peu de recul et faire le point. Mon second manuscrit ne verra pas son second anniversaire. Je peux/veux/dois le tuer. Ce qui correspond pour moi à une douzaine de photocopies et envois aux éditeurs. Cette année j’ai fait tout mon possible pour emprunter des chemins de traverse et le vendre autrement. A un moment j’y ai cru très près, on m’avait offert le champagne dont sont faites les célébrations. Puis la gifle. Il y a eu d’autres presque. Un tas. Donc je ne vous ai pas parlé parce qu’à quoi bon ? Au final on n’aime pas, ou on oublie de lire, de transmettre, de s’en soucier. C’est le jeu. Je ne suis pas très grand, mon bras n’est pas très long. J’ai fait ce que j’ai pu.

A l’inverse de mon premier, ce bouquin a une durée de vie. Je ne peux pas le réécrire dans 10 ans et conserver ce qu’il fait que là, maintenant, il a du sens (vis-à-vis de moi-même, de l’état du monde et d’un tas de trucs). L’envoyer au suicide (car c’est de ça dont il s’agit avec les envois postaux, qui sont à peine lus, quasiment jamais signés) est l’ultime étape qui me permettra de faire mon deuil. Quand tout le monde aura dit non dans une jolie lettre type, ça sera la fin de cette étape-là. J’en ai besoin pour tuer l’espoir, mon bouquin en à besoin pour se dire que tout aura été tenté. Peut-être qu’après, que malgré tout, une opportunité se présentera avant qu’il soit devenu complètement obsolète. Mais ça je n’y peux rien.

Ce qui compte, c’est de tuer ce qui doit mourir et de faire vivre ce qui doit exister. Celui d’après. Perfect Ten.