1219 – Get Busy

Minuit passé. La jolie brune sur le quai de la 4 au départ de Porte D’Orléans regardait dans le vide. Elle a passé les six minutes d’attente sans bouger, les écouteurs de son iPhone remontés jusque sous ses cheveux. Elle ne tapait pas du pied en rythme, ne hochait pas la tête. Son visage n’affichait rien. Planqué derrière mon téléphone, j’étais perplexe. Alors je me suis assis en face d’elle, sur le carré de sièges d’à côté (forcément). Deux arrêts plus tard et une nouvelle fille vint se poser pas trop loin. Elle aussi regardait dans le vide. Son visage ne trahissait aucune expression. J’aurais pu me trouver dans l’invasion des profanateurs version MP3. En bon psychopathe, je les ai fixées par-dessus mon Kindle sur une bonne vingtaine d’arrêts. Mais à part bouger vaguement au fil des remous du métro, rien.

Mais… mais à quoi vous pensez ?

Ma logique de rentabilisation à outrance fait que je suis toujours occupé dans le métro. Sur un trajet court je vais twitter, écrire des textos, vérifier un truc sur mon agenda. Sur un trajet moyen je vais bouquiner des scans de manga. Sur un trajet long je vais sortir mon Kindle et bouloter un roman. Le tout avec les écouteurs fermement enfoncés intra auriculairement. Obsédé à l’idée de maximiser le temps passé dans les transports, j’en deviens complètement fermé. Je n’entends rien, je ne regarde rien et les gens ne peuvent ni savoir ce que j’écoute ni ce que je lis. En gros je suis un con. Mais je rentabilise mon trajet. Ce qui fait que je me demande toujours ce que font les gens qui ne font rien. Enfin, ce qu’il se passe pour eux, dans leur tête, pendant vingt stations.

J’abuse un peu, puisqu’il m’arrive d’oublier mon Kindle, ou de ne pas capter, ou simplement d’avoir la flemme. Je me laisse porter, je dodeline de la tête, je somnole, je reviens, je pense à avant, je pense à après. Ah, on arrive.

Peut-être que je fais des tonnes de trucs pendant mes trajets en transports justement parce que je suis incapable de me concentrer chez moi, pas fichu d’ouvrir un bouquin. Peut-être que les autres gens fonctionnent à l’envers, dissipés dans le métro et concentrés chez eux, le nez dans leur livre de chevet. Au fur et à mesure de l’avancée de la 4 ce soir-là, d’autres personnes sont venus s’asseoir et participer à la contemplation silencieuse du rien. Au bout d’une dizaine de stations, un type est entré dans ma rame et a ouvert un bouquin. Je me suis senti moins seul. J’ai repris ma lecture.

N’empêche, à Réaumur, quand je suis sorti, j’ai eu envie d’aller voir la brune encore là. Pour lui demander, dis, tu penses à quoi ?

989 – Phone Games

Est-ce que vous avez des relations téléphoniques longues durées avec votre moitié ? Vous savez, quand on passe des heures au téléphone, de manière répétée, avec une ou plusieurs personnes. Par exemple j’ai commencé dès le collège à passer des coups de fil quasi quotidiens de parfois jusqu’à deux à trois heures avec ma meilleure amie de l’époque. Tout comme même après l’arrivée d’MSN je pouvais finir mes nuits à débattre du monde et des filles avec un ami. Ceci culminant avec l’ex-femme de ma vie, que j’appelais en moyenne huit heures par semaine, quoi qu’il arrive. Une mauvaise habitude un peu tenace. Je fais ce que je peux. Bon, sachez que si jamais je vous ai eue au téléphone plus d’une d’heure d’affilée, y’a de grandes chances pour que j’aie fait autre chose en même temps. Y’a de grandes chances que j’aie été en train de joué à la console.

Je suis incapable de « seulement » téléphoner. Ça m’est impossible. Je DOIS marcher, tourner en rond, laver la vaisselle, faire ma lessive à la main, préparer un truc à manger. Ou jouer à la console. Mais attention je ne peux pas jouer à n’importe quoi. Deux conditions doivent être remplies : je dois pouvoir tirer du plaisir du jeu sans son (puisque je parle et qu’on me parle) et ce doit être un pur jeu de coordination des mouvements, de réflexes, sans aucune partie de réflexion (puisque je suis concentré sur ce que je/on me raconte). Le but étant que mon activité au pad soit complètement transparente pour mon interlocutrice, pour ma chérie d’amour, qui ne doit se douter de rien. Sinon, elle fait la gueule parce que je ne suis soi-disant pas à fond sur elle. Mais si je ne fais rien pendant que je téléphone, je suis moins sympa, plus pressé, plus occupé à penser à ce que je vais faire après.

Sans parler du fait que plus le temps passe dans la vie, moins j’ai l’occasion de jouer. Entre le rythme de cours/stages, le blog/écriture et compagnie. J’en arrive à faire des jeux de A à Z au téléphone. C’est le cas par exemple de Super Meat Boy et Shank. Un jeu de plates-formes et un beat-them all. Sauter au-dessus du vide, éviter des scies circulaires, tabasser des hordes de mec, aucun besoin de penser, de réfléchir de prendre la moindre décision intellectuelle. Alors malheureusement je pers toute expérience sonore, mais je peux boucler ce type de jeux dans leur intégralité tout en discutant en même temps, de manière complètement transparente. Je crois que c’est une forme de compromis. Auquel je ne suis pas prêt pour tous les jeux. Par exemple je fais les quêtes secondaires de Fable III au téléphone, mais l’aventure principale c’est tout seul, son à fond. Même chose pour Vanquish par exemple.

A une époque c’était le mode multijoueur de Modern Warfare II, cette semaine c’est NBA Jam, mais je réserve toujours un « jeu de téléphone ». Mon plaisir secret, un peu coupable, bercé par une voix de femme dans mon oreille. Et quelque part, quelque chose me dit que je dois pas être le seul à fonctionner comme ça.

Sur ce, on m’appelle, j’allume la Xbox.