Les livres autobiographiques sont toujours compliqués à évaluer rationnellement. Quand quelqu’un met ses tripes sur la table, on a forcément envie, voire besoin, d’être gentil avec l’auteur, le matériau. C’est simplement de l’empathie. D’ailleurs, ce n’est pas compliqué, si on veut créer un peu de consensus et rafler quelques prix littéraires, il suffit de raconter un truc personnel et (si possible) horrible. Beigbeder a fait ça y’a deux ans pour pécho un Renaudot. Cette année, c’est Delphine de Vigan (connue pour No et moi, adapté au cinéma), qui nous raconte sa mère décédée. D’où le prix du livre FNAC, le Renaudot des lycéens et le prix du roman France Télévision. Ca et une note de 4.5/5 en moyenne pour 92 critiques chez Amazon. Peut-être que cette fois, ça pouvait valoir le coup. Alors je me suis lancé.
Malheureusement, à la lecture du livre, je n’ai pas su comprendre pourquoi je devais le lire. Pour quelle raison moi, lecteur, je devais lire Rien ne s’oppose à la nuit.

Le texte est écrit en partie à la première personne du singulier. Dans ces passages, De Vigan nous raconte la découverte du corps sans vie de sa mère Lucile, son choc initial, son besoin de se reconstruire en reconstruisant la mémoire maternelle, en écrivant. C’est la meilleure partie du livre, malheureusement c’est aussi la plus courte. Le gros morceau de Rien ne s’oppose à la nuit raconte la vie de Lucile et de sa famille, à la troisième personne du singulier, et dans une logique narrative de récit, de reconstitution. Le texte est écrit de telle manière que « elle » pense/fait/ressent, et je n’ai pas pu m’empêcher de voir l’auteur inventer des logiques intellectuels, des sentiments et des points de détails qu’elle ne possédait pas. La logique du texte veut ça, mais j’ai eu un début de malaise, comme si je voyais de la nécromancie, un truc un peu flippant. C’est dommage, parce que le travail de recherche de l’auteur est neuf mille fois plus intéressant, à tous les niveaux, que le récit de vie de sa mère.
Mais surtout, ce que je reproche au livre, c’est de ne pas m’avoir donné de raison de le lire. En effet, l’auteur ne donne pas d’accroche. On ne nous dit pas « j’ai besoin de savoir comment a vécu ma mère » ou « il y a un mystère à élucider ». Le livre n’a pas d’autre structure que la biographie chronologique, émaillée de réflexions personnelles. Or une biographie de la naissance à la mort, dans l’ordre, sans plan ni parties, ça m’intéresse dans le cas d’une personne qui m’intéresse. Quand il s’agit d’une inconnue totale, il me faut une raison, pourquoi lire son histoire et pas une autre ? Des parents meurent tous les jours et des centaines de milliers d’enfants font un travail d’écriture pour évacuer. Pourquoi je dois m’intéresser plus particulièrement à ta mère, et à ta douleur, à la fois unique et d’une banalité absolue ?
Le livre n’aura pas réussi à répondre à cette question autrement que par « mais j’écris bien, moi ». Ce qui peut être un argument, attention. Mais pour moi qui n’ai aucune attache vis-à-vis de l’auteur, ce n’est pas suffisant. Ça ne me convainc pas. J’ai juste l’impression de lire un travail personnel, un journal intime, qu’on aurait décidé de publier parce que voilà, sans autre valeur littéraire ajoutée que celle du style. A partir de ce moment-là, je vois ma démarche de lecture comme voyeuriste, et ça m’embête. Fort. D’où le stress à la lecture des critiques dithyrambiques des vrais gens.
Je ne doute pas de la bonne fois de l’auteur, pour qui ce texte est important, ni de celle de l’éditeur ou des fans, pour qui cette auteur est importante. Mais pour quelqu’un de lambda, jamais exposé au travail de De Vigan, sans attache émotionnelle, je ne vois pas. Ou alors je vois mais c’est pour de mauvaises raisons. Et ça m’angoisse un peu.
