1260 – Book Review 218

Les livres autobiographiques sont toujours compliqués à évaluer rationnellement. Quand quelqu’un met ses tripes sur la table, on a forcément envie, voire besoin, d’être gentil avec l’auteur, le matériau. C’est simplement de l’empathie. D’ailleurs, ce n’est pas compliqué, si on veut créer un peu de consensus et rafler quelques prix littéraires, il suffit de raconter un truc personnel et (si possible) horrible. Beigbeder a fait ça y’a deux ans pour pécho un Renaudot. Cette année, c’est Delphine de Vigan (connue pour No et moi, adapté au cinéma), qui nous raconte sa mère décédée. D’où le prix du livre FNAC, le Renaudot des lycéens et le prix du roman France Télévision. Ca et une note de 4.5/5 en moyenne pour 92 critiques chez Amazon. Peut-être que cette fois, ça pouvait valoir le coup. Alors je me suis lancé.

Malheureusement, à la lecture du livre, je n’ai pas su comprendre pourquoi je devais le lire. Pour quelle raison moi, lecteur, je devais lire Rien ne s’oppose à la nuit.

Le texte est écrit en partie à la première personne du singulier. Dans ces passages, De Vigan nous raconte la découverte du corps sans vie de sa mère Lucile, son choc initial, son besoin de se reconstruire en reconstruisant la mémoire maternelle, en écrivant. C’est la meilleure partie du livre, malheureusement c’est aussi la plus courte. Le gros morceau de Rien ne s’oppose à la nuit raconte la vie de Lucile et de sa famille, à la troisième personne du singulier, et dans une logique narrative de récit, de reconstitution. Le texte est écrit de telle manière que « elle » pense/fait/ressent, et je n’ai pas pu m’empêcher de voir l’auteur inventer des logiques intellectuels, des sentiments et des points de détails qu’elle ne possédait pas. La logique du texte veut ça, mais j’ai eu un début de malaise, comme si je voyais de la nécromancie, un truc un peu flippant. C’est dommage, parce que le travail de recherche de l’auteur est neuf mille fois plus intéressant, à tous les niveaux, que le récit de vie de sa mère.

Mais surtout, ce que je reproche au livre, c’est de ne pas m’avoir donné de raison de le lire. En effet, l’auteur ne donne pas d’accroche. On ne nous dit pas « j’ai besoin de savoir comment a vécu ma mère » ou « il y a un mystère à élucider ». Le livre n’a pas d’autre structure que la biographie chronologique, émaillée de réflexions personnelles. Or une biographie de la naissance à la mort, dans l’ordre, sans plan ni parties, ça m’intéresse dans le cas d’une personne qui m’intéresse. Quand il s’agit d’une inconnue totale, il me faut une raison, pourquoi lire son histoire et pas une autre ? Des parents meurent tous les jours et des centaines de milliers d’enfants font un travail d’écriture pour évacuer. Pourquoi je dois m’intéresser plus particulièrement à ta mère, et à ta douleur, à la fois unique et d’une banalité absolue ?

Le livre n’aura pas réussi à répondre à cette question autrement que par « mais j’écris bien, moi ». Ce qui peut être un argument, attention. Mais pour moi qui n’ai aucune attache vis-à-vis de l’auteur, ce n’est pas suffisant. Ça ne me convainc pas. J’ai juste l’impression de lire un travail personnel, un journal intime, qu’on aurait décidé de publier parce que voilà, sans autre valeur littéraire ajoutée que celle du style. A partir de ce moment-là, je vois ma démarche de lecture comme voyeuriste, et ça m’embête. Fort. D’où le stress à la lecture des critiques dithyrambiques des vrais gens.

Je ne doute pas de la bonne fois de l’auteur, pour qui ce texte est important, ni de celle de l’éditeur ou des fans, pour qui cette auteur est importante. Mais pour quelqu’un de lambda, jamais exposé au travail de De Vigan, sans attache émotionnelle, je ne vois pas. Ou alors je vois mais c’est pour de mauvaises raisons. Et ça m’angoisse un peu.

1080 – Traming In Circle

La semaine dernière, j’étais dans le tram le long du périphérique parisien. En allant chez mon frangin depuis le bureau, je suis passé devant un hôtel dans lequel j’avais séjourné il y a presque dix ans. C’était lors de mon premier voyage à Paris, de ma vie entière. Quand mes parents ont décidé que la migration d’été aura lieu dans la capitale, parce que c’est important pour jeune moi et jeune bro de venir voir à quoi ça ressemble. Peut-être un de mes pires souvenir de vacances d’été de toute ma vie. J’exagère à peine. Déjà, c’était l’été de la canicule (2003). Et passer une semaine au bord du périphérique à Paris cette année là, c’était mourir. A petit feu, mais à feu quand même. Puis j’en avais rien à foutre moi, de la capitale, je voulais rentrer à Lyon pour embrasser ma nouvelle copine.

Paris et moi c’était donc pas gagné du tout. J’ai fait hurler la haute autorité familiale en voulant rester dans la chambre d’hôtel, attaché au climatiseur au lieu de, au hasard, visiter des trucs morts et ou en cailloux. Un soir sur deux j’allais mettre des pièces dans la cabine téléphonique au bas de la rue dans l’espoir de joindre la fille du livre. Sans grand succès. A défaut je lui écrivais des lettres que j’avais prévu de lui donner en mains propres dès mon retour, pour lui prouver que je pensais à elle tous les jours. Pour ce que ça a marché. Anyway. J’ai subi cette semaine parisienne avec toute la puissance de mon mépris adolescent. Bref, j’étais un sale petit con. Mais j’avais le droit. Et puis putain, soyons honnêtes, Paris c’est de la merde un peu quand même.

Et me revoilà dans mon tram, le nez dans mon Kindle à bouloter le livre dont je vous parlerai la semaine prochaine. J’ai relevé la tête au hasard du chemin, pour me retrouver face à cet hôtel dans lequel j’ai rongé mon frein huit ans plus tôt. Maintenant j’ai une carte de transports en commun, un appart’, une école, un boulot. A Paris. La fille de l’époque a pulvérisé au laser orbital tout ce qui pouvait me lier à elle. Si j’avais su à l’époque que c’est elle qui disparaitrait et Paris qui serait mon quotidien. J’aimerais pouvoir vous dire qu’en grandissant j’ai mûri et changé d’avis. Conneries. Paris me les brise toujours. Au point que je n’avais jamais autant pensé à aller voir ailleurs si j’y suis que ces derniers temps.

Non, du coup, je préfère tirer de tout ça que dans la vie, on a pas toujours ce qu’on veut. Oh et que l’univers à un sale sens de l’humour, mais ça c’est pas neuf.

1027 – The Pizza Kid

En bas de chez moi, à Lyon, on peut trouver trois soirs par semaine un camion de Pizzas. Les pizzas en elles-mêmes ne sont pas super bonnes : la pâte est quelconque, la sauce en petite quantité et la garniture plus proche d’une décoration clairsemée qu’autre chose. Mais le mec qui s’occupe du camion est sympa, il baisse le prix des pizzas quand on attend longtemps, il triche un peu sur la carte de fidélité, il prend le temps de discuter un peu. Enfin le mec, le post-ado plutôt, un an de moins que moi. Je sais pas s’il fait des études à côté, j’en doute, je ne crois pas. A la fois je respecte la motivation et j’ai un peu de la peine pour ce job pas super sexy. Ma mère par contre n’est qu’admiration, totale et absolue, c’est pour ça qu’elle passe tout le temps commande chez lui, malgré les pizzas très moyennes, parce qu’elle est fan, parce qu’il mérite, parce que lui au moins il travaille et ramène de l’argent !

Par opposition à moi qui coûte.
Sous-entendu.

C’est ça le revers d’étudier la com’, c’est du néant, une bonne grosse masse d’intangible. Ca veut à la fois tout et rien dire. Un parent ça visualise mieux un gosse dans une filière professionnelle, ça comprend la durée d’études en école de commerce. Quelque part pour eux c’est tangible. Le nom des écoles est connue, les métiers préparés font sens (bon courage à tous les community managers qui ont du expliquer leur job à la leur famille pour les fêtes), et surtout on sait que ça ramène du cash à un moment. Comparez ça avec l’ado dans une école obscure à Paris depuis des années et qui aimerait bien écrire des livres dans la vie. Ou comment je me retrouve à subir les louanges du pizzakid, parce qui lui au moins il travaille et ramène de l’argent !

Puis j’ai eu mon stage.
Yeah.

Et d’entendre ma mère à la limite des sanglots à l’autre bout du téléphone, tellement elle était fière que son fils trouve un job dans une boîte qu’elle connait et dont elle peut parler avec sa secrétaire au bureau. Au fond j’étais content, pour moi d’abord parce que je kiffe dans mon cœur et mon porte monnaie, mais aussi pour ma mère qui, hopefuly, me cassera moins les couilles avec le type dans le camion de pizza. Celui qui s’est pas bouffé le bac +5 et les stages plus ou moins heureux depuis son micro appart’ dans Paris à manger des nouilles et à prendre le menu pas cher au resto avec ses potes. Qu’il aille momentanément et affectueusement se faire foutre, lui et ses pizzas, aussi sympa qu’il soit. Au moins pour un temps, la haute autorité parentale est calmée, baigne dans la joie. Jusqu’à l’inévitable névrose d’après, la recherche de CDD, de CDI, tous ces trucs qui font que jamais ma mère ne sera satisfaite parce qu’elle est comme ça et que c’est à peu près normal.

Et encore, si elle savait que j’ai pas renoncé à écrire des livres dans la vie.
En plus, je veux dire.