200 chroniques littéraires.
Pour l’occasion, j’ai voulu sortir de ma zone de confort, me faire du mal.
Cloud Atlas est un roman anglais de David Mitchell. Sorti en 2004 (et traduit chez nous sous le titre La cartographie des nuages), il s’agit d’un pavé de près de 600 pages à l’excellente réputation. En ce moment même, les frangins Wachowskis tournent une adaptation cinématographique avec un budget faramineux et un casting de luxe. La question étant de savoir si, de base, Cloud Atlas est adaptable A la fois exercice de style et de narration, on m’a prévenu plusieurs fois de la difficulté de sa lecture. Et pendant le premier quart du livre, j’ai eu l’impression de me faire tabasser avec une barre à mine au fond d’une allée sombre et poisseuse. C’était dur, pénible et pas marrant. Un peu comme Infinite Jest de David Foster Wallace, mais en moins sadique, puisqu’au bout d’un moment, la douleur s’estompe. Dès lors, il ne reste que la performance de l’auteur et le plaisir du lecteur.

Six destins à travers le temps, six personnages avec la même marque de naissance, qui chacun lisent, regardent, écoutent l’histoire de celui qui l’a précédé. Un notaire du dix-neuvième siècle voyage entre les îles de la nouvelle Zélande, rongé par un ver parasite. Au début des années trente, un apprenti musicien Belge se voit voler ses travaux par son maître. Au milieu des seventies, une journaliste enquête sur une centrale nucléaire et une série de meurtres. A notre époque, un éditeur poursuivi par des malfrats se retrouve prisonnier d’une maison de retraite. Dans un futur proche, un clone se découvre un âme et s’apprête à lancer une révolution. Enfin, dans plusieurs siècles, une tribu revenue à l’état sauvage découvre les vestiges de notre civilisation et la vérité sur « La chute ».
Cloud Atlas est avant tout un exercice de style aux règles bien précises. Chaque novella est coupée en deux. On lit une première moitié d’histoire en avançant dans le temps de manière chronologique jusqu’à la sixième, qui est lue d’une traite. Ensuite chaque personnage reprend le récit du précédent et l’on remonte le temps au fil des cinq secondes moitiés jusqu’à revenir à la conclusion de la première. OUF. Difficulté supplémentaire : utiliser le style et vocabulaire de chaque époque à laquelle se déroule chaque histoire. Le journal de bord d’un notaire du dix-neuvième est rédigé en vieil anglais, aux phrases alambiquées et précieuses. L’enquête des seventies se lit comme un polar un peu kitsch. Tandis que le récit se déroulant dans un futur lointain possède des structures grammaticales qui n’existent pas encore. D’où le mal de crâne à la lecture des chapitres éloignés de notre présent.
Le tour de force de Mitchell est de faire fonctionner cette recette improbable. Toutes les novellas sont intéressantes, coupées en leur milieu par un suspense et conclues de manière satisfaisante. Le style est parfois lourd mais toujours à propos. Surtout, les liens entre les différentes histoires sont présents, mais subtils. On a par exemple la marque de naissance identique des différents héros, et le fait qu’ils lisent l’histoire qui les précède. Le lecteur attentif notera d’autres indices, beaucoup plus tenus, comme le fait qu’un personnage cite Soleil Vert (« Soylent green is people ! ») pour le fun dans un novella, alors qu’un peu plus tard un autre narrateur réalise qu’il se nourrit d’autres hommes sans le savoir (vague spoiler). Il conviendra donc d’être attentif lors de la lecture de Cloud Atlas. La bonne nouvelle c’est qu’en tant que lecteur, on n’a pas tellement le choix.
Le début du livre est rude, on sue à lire au ralenti chaque phrase en vieil anglais. On peste contre l’auteur, on se demande à quoi tout ceci rime. Puis les époques défilent, l’écriture se fait plus accessible. Le temps d’arriver au milieu du voyage et l’on a plus qu’une envie : dévorer toutes les moitiés restantes afin de savoir comment s’achève chaque novella. Je me suis alors surpris à achever les derniers chapitres sans aucune gêne au niveau du style, simplement parce que j’étais enfin rentré dedans.
Cloud Atlas est un grand livre, que ce soit par la performance d’auteur, les thèmes abordés (domination de l’homme par l’homme) ou le fait que sa réussite est intimement liée à son format romanesque. Je doute qu’une adaptation cinéma soit possible, tant les grands studios ont peur des patchworks, qu’ils soient narratifs ou stylistiques, et qu’il faudra une énorme dose de courage et de talent pour transposer la réussite du livre sur grand écran.
Il m’aura fallu trois semaines pour venir à bout de Cloud Atlas, mais je ne le regrette pas une seule seconde. Je pense pouvoir le citer régulièrement dans mes listes de romans préférés, d’inspiration et de source d’admiration.
La bonne nouvelle, c’est qu’il est dispo en anglais et en français. La mauvaise c’est qu’il n’existe pas en poche. Mais si vous avez l’occasion (et la volonté) de vous y frotter, foncez.
Vraiment.

On m’a vendu (lol) La carte et le territoire comme l’histoire de Jed Martin, un type qui photographie des cartes Michelin et devient une star de l’art contemporain français. Sauf que ça, c’est juste le pitch de la première partie. Car le roman est découpé en trois morceaux bien distincts. Le premier est effectivement la carte et le territoire, où l’on suit les études de Jed, sa passion soudaine pour les cartes Michelin et son premier succès en tant qu’artiste. Mais le milieu du livre parle de Peinture, l’artiste ayant décidé de faire une série de portraits représentants les différents métiers que l’on peut exercer en France. Il termine sa série par un portait de Michel Houellebecq, écrivain, avec lequel il semble se lier d’amitié. Enfin le troisième tiers de l’histoire est une courte enquête policière, où l’on cherche à élucider le meurtre brutal de Michel Houellebecq, Jed apportant le mobile du tueur en toute fin de partie avant d’aller mourir dans la campagne (ah tiens si y’a un peu de territoire vite fait).