En bas de chez moi, à Lyon, on peut trouver trois soirs par semaine un camion de Pizzas. Les pizzas en elles-mêmes ne sont pas super bonnes : la pâte est quelconque, la sauce en petite quantité et la garniture plus proche d’une décoration clairsemée qu’autre chose. Mais le mec qui s’occupe du camion est sympa, il baisse le prix des pizzas quand on attend longtemps, il triche un peu sur la carte de fidélité, il prend le temps de discuter un peu. Enfin le mec, le post-ado plutôt, un an de moins que moi. Je sais pas s’il fait des études à côté, j’en doute, je ne crois pas. A la fois je respecte la motivation et j’ai un peu de la peine pour ce job pas super sexy. Ma mère par contre n’est qu’admiration, totale et absolue, c’est pour ça qu’elle passe tout le temps commande chez lui, malgré les pizzas très moyennes, parce qu’elle est fan, parce qu’il mérite, parce que lui au moins il travaille et ramène de l’argent !
Par opposition à moi qui coûte.
Sous-entendu.
C’est ça le revers d’étudier la com’, c’est du néant, une bonne grosse masse d’intangible. Ca veut à la fois tout et rien dire. Un parent ça visualise mieux un gosse dans une filière professionnelle, ça comprend la durée d’études en école de commerce. Quelque part pour eux c’est tangible. Le nom des écoles est connue, les métiers préparés font sens (bon courage à tous les community managers qui ont du expliquer leur job à la leur famille pour les fêtes), et surtout on sait que ça ramène du cash à un moment. Comparez ça avec l’ado dans une école obscure à Paris depuis des années et qui aimerait bien écrire des livres dans la vie. Ou comment je me retrouve à subir les louanges du pizzakid, parce qui lui au moins il travaille et ramène de l’argent !
Puis j’ai eu mon stage.
Yeah.
Et d’entendre ma mère à la limite des sanglots à l’autre bout du téléphone, tellement elle était fière que son fils trouve un job dans une boîte qu’elle connait et dont elle peut parler avec sa secrétaire au bureau. Au fond j’étais content, pour moi d’abord parce que je kiffe dans mon cœur et mon porte monnaie, mais aussi pour ma mère qui, hopefuly, me cassera moins les couilles avec le type dans le camion de pizza. Celui qui s’est pas bouffé le bac +5 et les stages plus ou moins heureux depuis son micro appart’ dans Paris à manger des nouilles et à prendre le menu pas cher au resto avec ses potes. Qu’il aille momentanément et affectueusement se faire foutre, lui et ses pizzas, aussi sympa qu’il soit. Au moins pour un temps, la haute autorité parentale est calmée, baigne dans la joie. Jusqu’à l’inévitable névrose d’après, la recherche de CDD, de CDI, tous ces trucs qui font que jamais ma mère ne sera satisfaite parce qu’elle est comme ça et que c’est à peu près normal.
Et encore, si elle savait que j’ai pas renoncé à écrire des livres dans la vie.
En plus, je veux dire.


