Je l’ai repérée assez vite. Elle détonnait, nageuse sans lunettes, avec un bonnet de bain vert et blanc. Il faut aussi admettre qu’elle tapait bien dans ce qui passe pour « mon type » ces derniers temps. La peau mate, le visage rond, des lèvres fines et une ou deux mèches qui s’échappaient du bonnet. J’ai eu peur de passer pour un stalker bizarre alors j’ai rechaussé mes lunettes et ai continué mes longueurs. Une centaine de mètres en brasse plus tard et elle n’avait pas bougé, pendue à la ligne flottante. J’ai submergé mon regard pour m’apercevoir qu’elle battait néanmoins mollement des pieds. Fin de la pause, il était temps de repartir. Aller. Retour. Elle n’avait toujours pas changé de place. J’ai nettoyé mes lunettes embuées en la regardant du coin de l’œil. Elle m’a accordé un sourire, j’ai rougi sous l’eau et ai commencé à compter les longueurs que je faisais sans qu’elle ne se désolidarise du bord.
Au fil de l’heure qui tournait, j’ai commencé à comprendre. Elle ne savait pas nager. C’était la seule explication possible. Elle ne parlait avec personne, ne semblait pas attendre quelqu’un, se déplaçait le long du mur, ou d’une ligne à l’autre, avec parfois un regard décidé, mais sans jamais se lancer. Sur le principe je trouvais ça à la fois courageux et triste. Courageux parce qu’elle aille se jeter seule à l’eau, faut la motivation. Triste parce que si elle tentait bel et bien de dépasser une peur de l’eau ou s’il essayait d’apprendre à nager, ce n’est pas le genre de trucs que l’on devrait faire seule. A un moment, lorsque j’étais de l’autre côté de la piscine un maitre nageur est venu lui parler. Elle lui a dit deux trois trucs et le mec l’a laissé tranquille. Sur le retour, je me suis décidé. Il fallait que je lui adresse la parole, je pouvais pas la laisser toute seule sur son marchepied.
Sauf que je suis moi. Elle qu’elle était jolie. Et que je suis moi donc. J’avais beau faire ma pause entre deux AR à côté d’elle, j’étais incapable d’aligner deux mots. J’ai tenté de faire le pitre, perdu aussi. Peut-être résignée, la demoiselle est parti en bord de piscine, où je l’ai vu lutter pour faire quelques mètres de brasse ou de dos crawlé avant de se reaggriper en panique sur le mur. C’était donc ça. Bon. Je devais au moins tenter de lui proposer mes lunettes. J’imagine que nager est tout de suite plus angoissant quand le fond est flou, qu’on a du chlore plein les yeux. C’était décidé ! Dès qu’elle serait un peu seule, j’irai nager vers elle et lui proposerai mes lunettes. Je veux dire, shit, mettre autant d’énergie pour apprendre à nager, seule, sans matériel, c’est juste trop triste. Finalement elle s’est retrouvée dans un coin. Je commençais à m’approcher d’elle lorsqu’elle est sortie de l’eau.
Un petit vieux lui a demandé si elle était contente d’elle. La fille lui a répondu que oui, que ça faisait deux heures qu’elle était dans l’eau à tenter de se jeter. Elle fera mieux la prochaine fois. Voilà ce qu’elle s’est promis avant de partir. Je l’ai vue faire le tour de la piscine, me sentant juste trop con d’avoir eu raison, qu’elle était vraiment en galère ET seule, et d’avoir rien fait pour tenter de lui filer un coup de main. J’aurais pu sortir de l’eau et foncer à la sortie, ma serviette rapidement nouée autour de la taille. J’aurais pu du coup lui proposer un rendez-vous si elle voulait, où j’aurais tenté d’aider si je pouvais. Mais je suis moi. J’ai fait une longueur supplémentaire en crawl, en apnée, les yeux rivés sur le fond de la piscine, à grommeler en bulles d’être vraiment mauvais.
Le fuck.





