841 – Unswimming Pool

Je l’ai repérée assez vite. Elle détonnait, nageuse sans lunettes, avec un bonnet de bain vert et blanc. Il faut aussi admettre qu’elle tapait bien dans ce qui passe pour « mon type » ces derniers temps. La peau mate, le visage rond, des lèvres fines et une ou deux mèches qui s’échappaient du bonnet. J’ai eu peur de passer pour un stalker bizarre alors j’ai rechaussé mes lunettes et ai continué mes longueurs. Une centaine de mètres en brasse plus tard et elle n’avait pas bougé, pendue à la ligne flottante. J’ai submergé mon regard pour m’apercevoir qu’elle battait néanmoins mollement des pieds. Fin de la pause, il était temps de repartir. Aller. Retour. Elle n’avait toujours pas changé de place. J’ai nettoyé mes lunettes embuées en la regardant du coin de l’œil. Elle m’a accordé un sourire, j’ai rougi sous l’eau et ai commencé à compter les longueurs que je faisais sans qu’elle ne se désolidarise du bord.

Au fil de l’heure qui tournait, j’ai commencé à comprendre. Elle ne savait pas nager. C’était la seule explication possible. Elle ne parlait avec personne, ne semblait pas attendre quelqu’un, se déplaçait le long du mur, ou d’une ligne à l’autre, avec parfois un regard décidé, mais sans jamais se lancer. Sur le principe je trouvais ça à la fois courageux et triste. Courageux parce qu’elle aille se jeter seule à l’eau, faut la motivation. Triste parce que si elle tentait bel et bien de dépasser une peur de l’eau ou s’il essayait d’apprendre à nager, ce n’est pas le genre de trucs que l’on devrait faire seule. A un moment, lorsque j’étais de l’autre côté de la piscine un maitre nageur est venu lui parler. Elle lui a dit deux trois trucs et le mec l’a laissé tranquille. Sur le retour, je me suis décidé. Il fallait que je lui adresse la parole, je pouvais pas la laisser toute seule sur son marchepied.

Sauf que je suis moi. Elle qu’elle était jolie. Et que je suis moi donc. J’avais beau faire ma pause entre deux AR à côté d’elle, j’étais incapable d’aligner deux mots. J’ai tenté de faire le pitre, perdu aussi. Peut-être résignée, la demoiselle est parti en bord de piscine, où je l’ai vu lutter pour faire quelques mètres de brasse ou de dos crawlé avant de se reaggriper en panique sur le mur. C’était donc ça. Bon. Je devais au moins tenter de lui proposer mes lunettes. J’imagine que nager est tout de suite plus angoissant quand le fond est flou, qu’on a du chlore plein les yeux. C’était décidé ! Dès qu’elle serait un peu seule, j’irai nager vers elle et lui proposerai mes lunettes. Je veux dire, shit, mettre autant d’énergie pour apprendre à nager, seule, sans matériel, c’est juste trop triste. Finalement elle s’est retrouvée dans un coin. Je commençais à m’approcher d’elle lorsqu’elle est sortie de l’eau.

Un petit vieux lui a demandé si elle était contente d’elle. La fille lui a répondu que oui, que ça faisait deux heures qu’elle était dans l’eau à tenter de se jeter. Elle fera mieux la prochaine fois. Voilà ce qu’elle s’est promis avant de partir. Je l’ai vue faire le tour de la piscine, me sentant juste trop con d’avoir eu raison, qu’elle était vraiment en galère ET seule, et d’avoir rien fait pour tenter de lui filer un coup de main. J’aurais pu sortir de l’eau et foncer à la sortie, ma serviette rapidement nouée autour de la taille. J’aurais pu du coup lui proposer un rendez-vous si elle voulait, où j’aurais tenté d’aider si je pouvais. Mais je suis moi. J’ai fait une longueur supplémentaire en crawl, en apnée, les yeux rivés sur le fond de la piscine, à grommeler en bulles d’être vraiment mauvais.

Le fuck.

711 – Inside The Eye Of The Storm

C’est un truc dont j’ai jamais vraiment su si je devais me vanter ou pas. Mais lorsque je me suis présenté à l’oral de l’école, j’ai établi une sorte de record sur l’année. De mémoire d’admis, personne dans ma promo n’était resté plus de vingt minutes dans la salle avec les examinateurs. Généralement les entretiens étaient pliés en cinq/dix minutes. Lorsque ce fut mon tour, j’ai agi comme une raclure de doberman qui ronge un os, j’ai rien lâché. Dès que le silence s’installait plus de deux secondes, j’enchaînais, quand il n’y avait plus de questions, j’enchaînais, quand je sentais qu’ils tentaient de conclure, j’enchaînais encore. Il a fallu, et je ne plaisante pas, me faire des grands signes pour me mettre dehors. Au final j’ai fini par me demander s’ils ne m’ont pas pris de peur que je revienne l’année d’après (dans cette logique ils devraient me filer un diplôme pour que je parte).

La logique était on ne peut plus simple. Tant que je n’étais pas sorti de la salle, je n’étais ni admis, ni recalé. J’étais le putain de chat mort-vivant, à battre des pattes dans le vide pour maintenir ce flottement. Pour mon bouquin, c’est un peu pareil. Le tas de feuille est corrigé depuis une bonne semaine maintenant, grâce à l’agilité du stylo rouge d’une ligne de plus dans les remerciements. Et moi je fais quoi ? Je m’assois dessus. Le manuscrit est on ne peut plus bouclé, mais je ne l’envoie pas. Il est le gendre idéal bien sapé sur le perron des parents de sa future copine, celui qui ne frappe pas à la porte de peur de se prendre un râteau. Mon bouquin n’est pas publié, il n’est pas refusé. Il est rien et tout à la fois. Et ça fait plus d’une semaine que ça dure. Quand est-ce que je bougerai mon cul ? Aucune idée.

Je ne vous l’avais pas dit à l’époque. Mais en octobre dernière (ou avoisinant), si j’ai pris mon courage par les couilles pour aller faire le tour des éditeurs avec un tas de papier sur le dos, c’est que je sortais de la rupture la plus brutale, sale et tétanique (comme dans « damn j’ai chopé le tétanos dans mes plaies purulentes ! ») de ma vie. Je suis allé démarcher MPLS avec la rage au ventre, le besoin viscéral de faire avancer les choses, persuadé qu’une fois devenu une star ultra bankable je pourrais me trouver une groupie bonnasse pour rire sur la tombe de mon ex. Minimum. C’était à l’époque où j’avais un chouille confiance dans le système, à braver le regard torve des secrétaires pour leur confier mes écrits. Maintenant j’ai plus tellement de courage, de confiance en moi, en le système, alors je chauffe de mon royal postérieur mon tas de feuilles fraîchement imprimées.

Techniquement, le chat de Schrödinger, si on n’ouvre jamais la boîte, il va finir par crever de faim. Mon bouquin, ça risque d’être un peu pareil. Déjà que je ne me souviens plus de la moitié des phrases qui le composent, si j’attends encore quelques mois il va falloir que je réécrive tout. C’est la dure loi du skill qui progresse tout le temps, face au papier figé. Je vais tenter de rager sur mes potes pistonnés jusqu’à la gueule, sur mes exs, sur la vie en général, sur un truc, et retrouver le feu sacré. Ca va venir. Mais putain ce que je suis bien assis en attendant.

Du coup, demain, rien à voir, on parlera sèche cheveux.

697 – The Sum Of All Fears

Je suis nul pour retenir les anniversaires, mais pour les dates auxquelles j’écris des trucs, y’a aucun problème. Par exemple je suis capable de vous donner la quantité de texte que j’ai pu rédiger ces derniers mois. Mon nouveau manuscrit aura été écrit au rythme de 2/3 heures par jour à partir du 11 mai 2009 sur une période ininterrompue de cinq semaines. Il m’aura fallu cinq semaines de plus en octobre pour le réécrire. Ensuite j’ai commencé Perfect Ten en écrivant le premier chapitre à cheval entre le 1er et seize décembre. Depuis, j’aurais commencé deux nouvelles qui rament leur race à avancer. Parce que, rappelons-le, ça me casse prodigieusement les couilles. Si je vous dis tout ça, c’est d’une par pour faire un ti bilan, d’autre part parce que ça fait quelques temps que j’ai l’impression de plus rien foutre niveau écriture. Même si en fait, finalement, quand même pas mal.

Heureusement que mon année sabbatique de redoublement dépressif touche à sa fin. Parce que l’errance semble avoir des effets néfastes sur ma production. A moins que ce ne soit la peur. En réalité mon nouveau manuscrit est, ou est en passe d’être, entièrement corrigé orthographiquement, syntaxiquement. Un coup de mise en page et d’impression et c’est bouclé. Et faut partir au front. Encore. Le truc c’est que si j’ai toujours autant la trouille de me vautrer cette fois encore, j’ai une nouvelle peur, celle de galérer à mort pour repartir derrière. C’est peut-être une passade, mais je suis vraiment épuisé. Ouvrir Word me file un mal de crâne pas possible tandis que les idées et les envies se bousculent sous mon crâne. L’idée de devoir repartir à zéro, de jongler avec un projet supplémentaire qui viendrait s’ajouter aux réécritures en attente, ça m’angoisse, au sens premier du terme.

L’autre nuit j’ai rêvé qu’un auteur à succès me disait que mon bouquin, c’était de la merde. Je ne me suis pas réveillé en nage, mais pas loin. Tout ça dans un climat un peu merdique. Avec des potes qui me disent que ouais, vu le milieu de l’édition en ce moment, franchement je devrais accepter à peu près n’importe quoi j’aurais pas à me plaindre. Ou d’autres qui me disent avec l’œil de l’ancien que bon, c’est cool hein mais c’est tellement de la merde le marché en ce moment, que bon, faut rien espérer. Je ne vais pas pointer du doigt la crise, mais j’ai l’impression que les gens sont assez déprimés et j’en suis une sorte de dommage collatéral. On me demande parfois comment je fais pour avoir à ce point confiance. C’est pas de la prétention, enfin si, un peu, mais c’est surtout de l’espoir concentré, du sirop d’optimisme, de la force de volonté en mithril.

La procrastination a ses limites. Va falloir y aller. D’ailleurs je reprendre bientôt le boulot, genre en stage. Et j’ai réussi à remailler ma directrice de mémoire, pour la première fois depuis le 17 septembre (encore une date tiens). Faut juste survivre aux naysayers et prouver, une fois encore, que putain j’ai raison d’y croire. Si si.

Demain on parlera d’un comic.