1144 – Schrodinger’s Wannabe

La vie d’adulte tente petit à petit de me faire dépasser ma phobie du téléphone. Chaque nouvelle fois que je DOIS appeler quelqu’un, le temps de chargement de mon courage diminue un peu plus. Mais dans la panique, je démarre toujours mes conversations par « Bonjour, c’est/je suis Matthias [Nom de ma boite] ». Ce qui a fait mourir de rire deux trois personnes au bout du fil. Puis je me suis souvenu du bouquin Jennifer Government, qui se déroule dans un futur où tout le monde possède le nom de son employeur en guise de nom de famille (d’où le titre, vu que Jennifer bosse pour le gouvernement). La logique corporatiste poussée jusqu’au bout. Bon, on vit encore dans un présent où les gens ne s’entre-tuent pas en fonction de la carte de fidélité qu’ils ont, donc il me reste un peu de marge. Quoi que, je préfère pas parler de ceux qui ont une carte Gaumont et pas UGC…

Dans le même ordre d’idées, sur Facebook, on connait depuis longtemps les gens qui ajoutent « Photographe » derrière leur nom de profil. Des fois qu’on sache pas quel est leur hobby préféré. Rapport au fait que si t’es VRAIMENT photographe les gens le savent sans que tu aies besoin de leur fourrer ta carte de visite sous le nez en permanence. Si je vous parle de ça c’est que Facebook commence à me conseiller des amis d’amis qui affichent « Auteur » ou « Ecrivain » derrière leur nom. Sans déconner les gars. Je me demande s’ils ont remarqué que les mecs qui ont sorti des bouquins, pondu des disques, figuré dans des films ou développé des photos, pour de vrai, ne s’affichent pas comme ça. Parce qu’ils savent ce qu’ils sont et gardent pour eux ce qu’ils espèrent être. Ce qui est en fait le fond du problème. Ceux qui affirment leurs ambitions jusque dans leur profil Facebook font de l’auto-persuasion plus qu’autre chose.

C’est le discours performatif : je dis donc je suis.

Je me souviens de quelques soirées avec des potes où, vu que j’étais timide, on me présentait aux nouveaux gens. C’est Matthias, il est écrivain/écrit des livres. J’en devenais rouge, je bafouillais et regardait mes chaussures. J’écris des trucs, je fais des photocopies et je dépense plein de thunes en timbres, c’est tout. Puis j’écris pas des livres, j’écris des tapuscrits, je… je… Fuck. Il existe deux façons de voir. On peut être artiste dès qu’on commence à jouer la première note, ou quand on parvient au stade que la moyenne de la population considère légitime. Généralement l’exploitation financière et encadrée par une structure représentant l’autorité (par opposition à l’auto édition par exemple). Chacun décide de quand il décrète qu’il est photographe/acteur/musicien etc… Le problème est que si le reste du monde n’est pas d’accord, ça pique l’égo. Ça pousse à se légitimer comme on peut.

Y compris sur Facebook.

Et là je me demande pourquoi on ne voit pas passer des suffixes 2.0 à base de « Cadre sup’ », « PDG », « Chef de franchise », « Manager ». C’est vrai quoi, tous mes contacts stagiaires qui n’affichent pas leurs prétentions professionnelles, ils foutent quoi ? A croire que les kineuveulent en manque de reconnaissance ne peuvent être qu’artistes. Ça aurait fait un bon sujet du bac philo. La reconnaissance n’est elle qu’artistique ?

Jusqu’à mi-novembre je suis Matthias Nomdemaboite au téléphone pendant les heures de bureau. Le reste du temps je suis écrivaillant, écrivaillon, écrivain pas réussi, ce que vous voulez mais dans l’entre deux.

Je n’ai ni réussi, ni abandonné. Je suis le wannabe de Schrödinger.

Un statut beaucoup trop instable pour servir de deuxième nom de famille Facebook ou de présentation téléphonique. Et au fond, on s’en fout. Tant que je sais qui je suis. Plus ou moins.

1084 – Mirrorless

Permettez-moi de récapituler l’intégralité des miroirs de ma vie. Dans ma salle de bain je peux me voir au-dessus de l’évier jusqu’à mi pectoraux (quand j’en ai). Plusieurs petits cercles sur le mur de mon studio me permettent de me regarder le nombril, et encore quand je suis sur la pointe des pieds. Tous les jours dans l’ascenseur du taf’, je fais face à mon reflet, de haut en bas. Enfin, une ou deux fois par mois, je passe chez l’ex-femme de ma vie et si je me mets de profil face à son armoire, je peux me voir en pied. En tout ça ne fait pas tant que ça. C’est même si peu que j’arrive sans peine à tous les éviter. Une esquive qui est ces derniers temps passée d’inconsciente à clairement voulue.

Quand je me douche le matin, quand je me brosse les dents le soir, je n’allume pas la lumière. Je profite d’avoir encore une vue plus que parfaite pour procéder à mes ablutions dans la pénombre, content de me repérer avec une simple ombre sur le miroir. Dans l’ascenseur du taf’, je fixe mon regard sur les gens où, quand je suis seul, sur les chiffres qui défilent de 1 à 6. Mon déploiement d’effort atteint des sommets ridicules les rares fois où je sors de la piscine, choisissant de me sécher les cheveux dos au miroir, à regarder dans le vide qui sépare deux carreaux sur le mur d’en face. D’ailleurs je crois même que je supporte de moins en moins ma photo de profil Facebook, qui date de deux mois, qui a un sourire bizarre.

Si par mégarde je tombe sur mon reflet, je meurs de peur à l’idée de tomber sur une ride naissante supplémentaire (elles sont petites et mignonnes en vrai), je cherche un recul de mes cheveux (qui ne bougent pas en vrai), je désespère face aux veines noires sous mes yeux (qui iront très bien avec des nuits de huit heures en vrai). Tout comme je n’ai pas repris du poids ou perdu quelques centimètres malgré mon grand âge. Je sais que c’est absurde. Je sais que je ne suis ni plus moche ni plus vieux (un peu mais pas trop) qu’avant. Tout ça n’est pas sur ma tête, c’est dans ma tête. Il faut juste que ça sorte. Peut-être que quelqu’un peut aller voir et nettoyer tout ça à ma place. Peut-être que quelqu’un peut faire en sorte qu’une nouvelle photo m’aille.

Je la mettrais sur Facebook, cette preuve qu’en ce moment, à nouveau, je me va. Mon visage me va, je le porte bien. Et je rallumerai la lumière, je prendrai des poses dans l’ascenseur, je coifferai mes cheveux en regardant ce que je fais. Au moins pour un moment. Jusqu’à la fois d’après.

1052 – NDA

Je sais que je suis carnivore parce que là, tout de suite, mon unique envie est d’aller planter mes dents dans la paire de fesses qui danse d’une jambe d’appui à l’autre face à moi. Cette fille que je ne connais que depuis ce soir déboutonne son chemisier qui va rejoindre son jean sur le sol. Quand elle se retourne je suis déjà en boxer. Assis sur son lit, mes yeux sont au niveau de son entrejambe, puis de son visage, lorsqu’elle s’accroupit. Ses doigts viennent se mêler à mon sous vêtement, puis le tirent lentement vers elle. Ma pudeur hurle, mais moins fort que mes pulsions carnassières. Je laisse faire. J’attends la suite. Qui ne vient pas puisqu’à peine après m’avoir mis à nu, elle se redresse pour attraper un bout de papier sur sa commode.

- Par contre je vais avoir besoin que tu signes ça.

« Lolwat » est la première pensée qui traverse mon cerveau, suivie de près par « quel est le fuck femme ?! » qui sort sous la forme tout public de :

- Pardon ?
- Si tu veux qu’on continue, une petite signature en bas et on est reparti.

Elle me tend un stylo.

- C’est quoi ?
- Un NDA. Un accord de confidentialité ?

Décontenancé, hors du moment, j’hésite entre rire ou pleurer.

- C’est un préliminaire BDSM douteux ton truc ?
- Non, une assurance. Contre les ragots. J’en ai marre qu’on étale ma vie sexuelle, que ceux qui m’en veulent se lâche en putassant dans leur coin ou que je me retrouve à me faire engueuler par la nouvelle ou l’officielle. En plus avec les bloggueurs, twittos et compagnie c’est encore pire.

Par réflexe, j’ai commencé à lire le papier, qui est une version longue en termes plus léchées de ce qu’on vient de m’expliquer. Je relève les yeux pour protester face à l’absurdité de la situation, pour rappeler que je suis pas un enculeur de maman et un mec réglo et que globalement je bave pas après coup. Mon élan est interrompu par le violent flash de l’appareil photo du téléphone de la demoiselle.

- Ta bite au repos, en otage sur mon téléphone et déjà en cours d’upload vers un dossier secret sur mon FlickR.
- QUOI ?!

Effectivement dans le froid de la non-action j’ai grandement, façon de parler, débandé. Indignation ! Je veux me redresser mais la donzelle s’asseoit sur moi, fait coulisser ses cuisses des deux côtés de mon torse.

- Soit tu ne signe pas, j’efface les photos et tu rentres chez toi la queue entre les jambes. Soit tu signes, les photos sont à l’abri tant que tu te tiens à carreaux et tu rentres en moi la queue entre mes jambes.
- …
- A toi de voir.

J’ai l’impression de prendre la décision la plus importante et la plus faussée de ma vie. D’un côté je fais face à une tarée autoritaire qui possède la photo la plus compromettante jamais prise de ma personne. D’un autre côté elle est assise en string sur moi.

- Est-ce que je peux prendre appui sur tes seins pour signer ?
- Je t’en prie.