
La vie d’adulte tente petit à petit de me faire dépasser ma phobie du téléphone. Chaque nouvelle fois que je DOIS appeler quelqu’un, le temps de chargement de mon courage diminue un peu plus. Mais dans la panique, je démarre toujours mes conversations par « Bonjour, c’est/je suis Matthias [Nom de ma boite] ». Ce qui a fait mourir de rire deux trois personnes au bout du fil. Puis je me suis souvenu du bouquin Jennifer Government, qui se déroule dans un futur où tout le monde possède le nom de son employeur en guise de nom de famille (d’où le titre, vu que Jennifer bosse pour le gouvernement). La logique corporatiste poussée jusqu’au bout. Bon, on vit encore dans un présent où les gens ne s’entre-tuent pas en fonction de la carte de fidélité qu’ils ont, donc il me reste un peu de marge. Quoi que, je préfère pas parler de ceux qui ont une carte Gaumont et pas UGC…
Dans le même ordre d’idées, sur Facebook, on connait depuis longtemps les gens qui ajoutent « Photographe » derrière leur nom de profil. Des fois qu’on sache pas quel est leur hobby préféré. Rapport au fait que si t’es VRAIMENT photographe les gens le savent sans que tu aies besoin de leur fourrer ta carte de visite sous le nez en permanence. Si je vous parle de ça c’est que Facebook commence à me conseiller des amis d’amis qui affichent « Auteur » ou « Ecrivain » derrière leur nom. Sans déconner les gars. Je me demande s’ils ont remarqué que les mecs qui ont sorti des bouquins, pondu des disques, figuré dans des films ou développé des photos, pour de vrai, ne s’affichent pas comme ça. Parce qu’ils savent ce qu’ils sont et gardent pour eux ce qu’ils espèrent être. Ce qui est en fait le fond du problème. Ceux qui affirment leurs ambitions jusque dans leur profil Facebook font de l’auto-persuasion plus qu’autre chose.
C’est le discours performatif : je dis donc je suis.
Je me souviens de quelques soirées avec des potes où, vu que j’étais timide, on me présentait aux nouveaux gens. C’est Matthias, il est écrivain/écrit des livres. J’en devenais rouge, je bafouillais et regardait mes chaussures. J’écris des trucs, je fais des photocopies et je dépense plein de thunes en timbres, c’est tout. Puis j’écris pas des livres, j’écris des tapuscrits, je… je… Fuck. Il existe deux façons de voir. On peut être artiste dès qu’on commence à jouer la première note, ou quand on parvient au stade que la moyenne de la population considère légitime. Généralement l’exploitation financière et encadrée par une structure représentant l’autorité (par opposition à l’auto édition par exemple). Chacun décide de quand il décrète qu’il est photographe/acteur/musicien etc… Le problème est que si le reste du monde n’est pas d’accord, ça pique l’égo. Ça pousse à se légitimer comme on peut.
Y compris sur Facebook.
Et là je me demande pourquoi on ne voit pas passer des suffixes 2.0 à base de « Cadre sup’ », « PDG », « Chef de franchise », « Manager ». C’est vrai quoi, tous mes contacts stagiaires qui n’affichent pas leurs prétentions professionnelles, ils foutent quoi ? A croire que les kineuveulent en manque de reconnaissance ne peuvent être qu’artistes. Ça aurait fait un bon sujet du bac philo. La reconnaissance n’est elle qu’artistique ?
Jusqu’à mi-novembre je suis Matthias Nomdemaboite au téléphone pendant les heures de bureau. Le reste du temps je suis écrivaillant, écrivaillon, écrivain pas réussi, ce que vous voulez mais dans l’entre deux.
Je n’ai ni réussi, ni abandonné. Je suis le wannabe de Schrödinger.
Un statut beaucoup trop instable pour servir de deuxième nom de famille Facebook ou de présentation téléphonique. Et au fond, on s’en fout. Tant que je sais qui je suis. Plus ou moins.