
Cette image n'a aucun rapport avec le propos ci-dessous, mais je trouvais ça joli et pipou, alors je l'ai mise quand même.
Je déteste m’arracher à mon fauteuil en mousse qui, depuis le temps, a complètement moulé ma silhouette dans son dossier. Dehors, il fait encore trop froid. Je dois parcourir les quatre cent mêmes mètres que je me farcis chaque fois que je dois aller quelque part. Parfois je change de trottoir pour faire varier le décor, mais cela implique que je retraverse une fois arrivé à la piscine. Quand je pousse la porte, je lève les yeux vers le compteur de nageurs, pour avoir un début d’idée de si les lignes sont encombrées. Si on dépasse les 50 sur 80, je pousse un soupir de sale con. Comme je me suis cassé pour avoir de la monnaie, au moins j’achète mon billet d’entrée en vitesse. On ne me demande pas de prouver que j’ai moins de 26 ans pour profiter du tarif réduit.
C’est toujours ça de pris.
Je déteste me déshabiller en deux temps, d’abord les chaussures dans le hall puis le reste dans les vestiaires. J’ai renoncé à toute pudeur et passe de boxer à boxer de bain sans me planquer. Pour gagner quelques secondes, et parce qu’on grelotte, alors autant se dépêcher. La douche est tellement chaude que je reste planté deux minutes dessus, juste pour profiter, pour ne pas retourner dans le froid. Au bord du bassin je m’équipe, je mets mon bonnet, j’enfile mes gants, j’ajuste mes lunettes. L’impression d’être grotesque, à marcher au ralenti pour ne pas glisser. Face à l’eau, je profite quelques secondes avant le choc de l’eau froide, summum des tout ce qui fait que je déteste m’arracher à mon fauteuil en mousse.
A ce moment, ce n’est toujours pas gagné.
Je déteste les 20 premières longueurs, parce je m’étouffe, mon cœur bat à tout rompre, mon corps hurle qu’il ne comprend pas pourquoi je suis là, pourquoi je fais ça. Je déteste les 20 suivantes, parce que mes muscles brûlent, je n’arrive pas à réfléchir, pas à me détendre, je compte les longueurs à l’envers. Je déteste la 41ème, parce que je suis épuisé, j’ai mal, je ne suis à peine à la moitié de ce que je dois faire et je lutte mentalement pour ne pas m’autoriser à renoncer plus tôt que prévu.
Puis, après la mise en place et le tour, vient le prestige.
Au bout de 35 minutes d’effort, la production d’endorphines démarre. La douleur disparait quasi instantanément, j’ai l’impression de ne plus rien peser. Je suis persuadé que mes bras s’étendent plus loin, vont plus profond sous l’eau. C’est comme si je pouvais nager à l’infini, enchaîner longueur sur longueur sans ressentir le besoin d’arrêter. La fatigue est toujours là, mais ronronne comme un vieux chat, ne me dérange plus. Je sais aussi qu’en sortant du bassin je serai complètement tendu, les muscles du dos encore chauds, je marcherai plus droit que jamais jusqu’aux douches, jusque chez moi, jusqu’à mon fauteuil en mousse. Le lendemain, mon corps ne voudra pas se lever en même temps que mon crâne. Prisonnier quelques minutes de mes courbatures, je prendrai mon pied à constater les efforts consentis la veille. Et je me dirais que oui, clairement, ça valait le coup.
Je déteste aller à la piscine. Mais j’adore être allé à la piscine.
(fun fact : parmi ceux qui m’ont accompagné à la piscine ces dernières années, les seuls qui n’y sont jamais revenus sont ceux qui ont nagé moins d’une demi-heure)

