1121 – Wrath

Vous avez tous plus ou moins entendu parler de Pascal Nègre. Ou de Luc Besson. Voire Thomas Langmann pour ceux qui suivent. Les producteurs et décideurs de la musique ou du cinéma sont visibles pour le grand public. Ta mère connaissait Jean-Marie Messier, ta petite sœur a kiffé Pascalou à la Star Ac’. Maintenant lequel d’entre vous peut me citer un éditeur de littérature française ? Une personne physique je veux dire, dont c’est le boulot à plein temps. Sachant que Beigbeder ne compte plus vu qu’il a rendu son tablier. La triste réalité est que dans l’édition, on considère qu’un roman moyen est un succès quand il dépasse les 5000 ventes. Que cinq mille péquins achètent un livre d’un auteur français est RARE. Sorti des romanciers médiatiques à succès (et inversement), l’édition est un secteur confidentiel : la plupart des gens s’en foutent. Par extension, ses acteurs ne sont pas médiatisés.

Du coup, quand on parle de littérature française dans les médias, c’est la plupart du temps pour en dire du bien. Après tout, ça ne sert à rien de taper sur un truc dont tout le monde se fiche. Pour susciter des réactions agressives, il faut être un Houellebecq, un Poivre d’Arvor ou éventuellement avoir gagné une palme d’or comme Bégaudeau. Les médias ne vont pas tacler les auteurs dits moyens, qui vendent leurs 10 000 exemplaires bon an mal an. On s’en fout. Tout comme on se moque des éditeurs derrière, ceux qui sont réglos, ceux qui le sont moins. Pour avoir des informations moins lisses, il faut gratter un peu, sur internet. Là il se passe des trucs. Il se passe par exemple le blog de Wrath, alias Lise-Marie, la plus grande hateuse de l’édition française. Celle qui trolle auteurs, éditeurs et lecteurs depuis des années sur son espace perso. Au point que la quasi-totalité du sixième arrondissement la lise en secret.

Ça fait un moment que j’ai envie de vous parler d’elle, et de son blog, sans vraiment savoir comment, tel le sujet est délicat. Revenons aux sources.

Lise-Marie a fait science-po. Elle a écrit, jeune, quelques nouvelles et un roman. Aveuglée par son optimisme, elle l’a envoyé à tous les éditeurs de Paris, le cœur gonflé d’espoir. Un refus unanime plus tard, et quelque chose à coincé en elle. Plutôt que de ravaler sa fierté, retravailler ou chercher un autre moyen, elle a décrété que les éditeurs étaient tous des sales cons. Pour elle l’édition est un milieu « hostile », qu’on ne peut intégrer qu’en étant bien né, ou à grand renforts de copinages et autres pratiques de sycophantes. Lise-Marie est devenue Wrath, et s’est juré de tout dévoiler, de tout balancer, et faire feu de tout ragot sur Internet. Peu importe si une info sur deux qu’elle déterre est bidon. Son blog, quasi quotidien depuis plusieurs années, s’emploie à pourrir absolument tout le monde. Tout à ses yeux est cooptation, népotisme et basses intrigues. Elle rejette ceux qui l’ont rejetée, quand bien même elle n’écrit plus.

Je la lis depuis des années et j’ai vu la révolte sanguine devenir obsession à long terme. Plusieurs auteurs et éditeurs à qui j’ai pu parler m’ont avoué la lire quotidiennement, à se demander quand ce serait (parfois de nouveau) leur tour. A une époque, Wrath était devenue tellement « connue » dans le milieu qu’on s’est reintéressé à son livre. Vu le nombre de ses lecteurs de blog, pourquoi pas ? Mais, incapable de faire des compromis, elle n’a rien signé et s’est radicalisée encore plus, jusqu’à s’attirer des procès en diffamation ou des articles insultants sur d’autres blogs. La confrontation entre Wrath et l’édition est allée jusqu’à ce qu’un éditeur ressorte de ses cartons le roman de Lise-Marie et le rende public de façon anonyme. Ce qui, techniquement, est du vol et punissable par la loi. Seulement Wrath a depuis longtemps renoncé à écrire, à publier, il ne lui reste plus que la colère, aveugle et inextinguible.

Si vous cherchez un peu sur internet, vous trouverez tous les articles insultants que vous voulez à son sujet, allant des injures simples jusqu’à l’analyse psychologique sur cinq pages. De mon côté, je lis Wrath parce que je la trouve « nécessaire ». L’édition est un milieu invisible, qui n’intéresse pas grand-monde, et qui souffre (comme tous les milieux) d’un certain nombre de défauts. Que quelqu’un donne des coups de pieds dans le tas, c’est salutaire. Cela pourrait être fait avec plus de tact, plus de recherches et plus d’argumentation, c’est clair. N’empêche, pour tous les apprentis écrivaillons, tomber sur un espace où l’on vous martèle que ce n’est pas votre faute, que ce sont les autres qui sont tous des connards pourris, ça rassure. Mais c’est aussi un piège. On peut se faire bouffer par la théorie du complot, choisir de se laisser prendre aux tripes par la rancœur, la colère et la certitude que quoi qu’on fasse, nos démarches sont vouées à l’échec.

Wrath est nécessaire aussi parce qu’elle représente ce que l’on risque de devenir. C’est un avertissement, de ce qui se passe une fois que l’on a franchi la ligne. En ce moment, je peaufine ma note d’intention, j’imprime mes manuscrits et mon angoisse est double. Je pourrais croire tout ce qu’elle dit, décider que je n’ai aucune chance et renoncer. Je pourrais croire tout ce qu’elle dit, décider que les éditeurs sont tous des connards et les haïr le reste de ma vie.

A la place je reprends une carte d’abonnement à Office Dépôt.

1100 – Protip

Je ne sais pas si c’est le printemps, mais j’ai remarqué une recrudescence des gens qui Savent dans mon entourage plus ou moins proche. Ceux qui Savent quel est le truc qui fait que je n’arrive pas à ce que je veux dans ma vie. Quel est mon défaut qui est le frein ultime à mon ascension. Ils Savent aussi ce que je devrais faire pour tout changer. Les habitudes que je dois perdre, celles que je dois prendre, quelle partie de ma mentalité est un grave problème. Arrête d’écrire ton blog. Arrête de dire que tu écris. Sois plus humble. Sois plus courageux. Le message est aussi variable/paradoxal que la façon dont il m’est délivré.

Entre le pote qui m’invite à diner pour me raconter pendant une heure le livre que je devrais écrire et qui ferait de moi une star et l’inconnu qui entend parler de moi par un auteur dans un bar et qui en déduit tout ce qui fonctionne de travers dans ma démarche et se fait le devoir de venir me réécrire un plan de carrière, il y a de quoi faire. Parfois c’est simplement plus insidieux, une phrase lâchée dans une engueulade alcoolisée, un morceau de rancœur craché en douce ou un rappel à chaque occasion du truc dont on est persuadé qu’il causera ma perte. La seule chose qui ne change pas vraiment, c’est la grammaire, le champ lexical.

Le français est une langue riche, avec plein de modes cools pour exprimer une opinion comme le subjonctif, ou, je sais pas moi, le conditionnel. Mais on ne me donne que trop souvent des leçons de vie à l’impératif, au futur. Voilà ce que tu dois faire, voilà ce qui va se passer. Et tous ces individus oublient trop souvent que la première étape pour régler le problème de quelqu’un, c’est qu’il admette en avoir un. Ça passe par la graine du doute. Celle qui ne germe pas sous les pluies acides de l’impératif ou d’un vocabulaire trop tranché. Parce qu’au fond, le plus souvent, on ne me donne pas tant des conseils qu’on exprime un agacement. Je le sais pour avoir un moment fonctionné de la même manière.

Je détestais un trait de caractère chez quelqu’un. Alors je disais qu’à cause de ça il plantera sa vie/son couple/sa santé. Je ne comprenais pas comment un autre dont j’estimais le talent ou les opportunités les gâche à ce point. Alors je ne perdais une occasion de lui dire ce qu’il devrait faire à la place. Et ainsi de suite en cas de jalousie, de ressentiment, d’agacement. Puis on a commencé à me faire la même. J’ai compris que les gens qui vous veulent du bien savent y mettre les formes, vous accoucher la tête, prennent le temps de converser. J’ai compris que ceux qui imposent, qui affirment, qui crachent, ne font que régler leurs propres problèmes vis-à-vis de votre travail, de vous ou parfois d’eux même, par l’intermédiaire d’un début de vérité ou de bonne intention, diluée, noyée. Alors j’ai commencé à me taire et j’ai arrêté d’écouter.

Le défilé de ceux qui Savent n’aura réussi qu’une chose, me blinder petit à petit. Je suis très loin d’être parfait, de tout savoir, et j’essaie me remettre en cause, avec ceux qui j’estime beaucoup, que je jalouse parfois un peu, mais en qui j’ai confiance. Ce sera à leur côté que je me servirai en coca, une fois arrivé, à regarder tout en bas ceux qui Savaient. J’aurai gagné mon pari. Eux, ils auront perdu.

916 – Grindstone

Dans le TGV pour Lyon samedi midi, j’écrivais mentalement cette note de blog. J’allais faire un truc en mode super vénère pour vomir du venin sur un(e) ou deux camarades de classe. Bon, okay, une. Même que j’avais tout prévu, du dossier et compagnie. Avec en cerise sur le gâteau un pur twist du genre « oh mon dieu mais c’est ouf une coïncidence pareille ! ». Mal réveillé, mal luné, j’avais la ferme intention de foutre un peu la merde. J’ai tout raconté à mon bro dans le train. Lui était plutôt consterné et a préféré dormir. De mon côté, j’ai continué à ruminer mentalement en me disant qu’après mon épisode de Smallville (Fact), j’allais m’y coller et profiter du trajet et du netbook pour écrire cette note. Sauf qu’une fois l’épisode terminé, le mi-chemin du trajet dépassé, j’avais plus tellement la motivation. Alors j’ai écrit carrément autre chose en me disant que la note de mardi, je la ferai plus tard.

Il existe un mécanisme de jeux-vidéo qui m’a toujours plus : les dégâts de territoire. Du genre quand dans Command and Conquer tu mets des bonhommes dans un champ de Tibérium, ils perdent leurs points de vie rapidement. Ou quand tu dois foncer dans une zone contaminée par des radiations ou un gaz toxique à toute vitesse pour ne pas crever. Je sais pas pourquoi, mais d’un point de vue de game design, j’aime bien. Du coup j’en suis venu à me demander si je ne subissais pas des dégâts de zone quand je suis à Paris. Une sorte d’empoisonnement crasseux qui s’insinue au fil des jours. Je veux dire, cet été j’ai quand même insulté un quadra par texto parce qu’il avait des gouts douteux en matière de cinéma. Et là en fin de semaine dernière j’ai taclé en reply to all à toute la promo une nouvelle que je ne peux pas encadrer (y’a un twist je vous dis).

En fait je suis un Zerg. Pour ceux qui ne jouent pas à Starcraft, les Zergs c’est de gros aliens dégueux qui ont la faculté de récupérer leurs points de vie. Le truc c’est que s’ils sont chez eux, dans leur zone, ils récupèrent leurs points de vie beaucoup plus vite. Bah moi c’est ma santé mentale et Lyon. Autant sur Paris au bout de quelques semaines je suis prompt à égorger le premier mec qui me chauffe venu, autant dès que je mets un tant soit peu les pieds chez moi, je me détends instantanément. Je crois sincèrement je devrais conserver un budget aller-retour de secours pour toutes les fois où je deviens complètement dingue. Peut-être qu’on tient là une nouvelle forme de névrose en fait. Le pire c’est que je crois bien que c’est Paris qui est toxique, puisque partout ailleurs je ne deviens pas à ce point une version infâme de moi-même au fil du temps.

La mauvaise nouvelle dans tout ça, c’est que je rentre demain à Paris, avec tout ce que ça implique. Donc venez me casser les couilles dans trois/quatre semaines et qui sait sur quoi je vais finir par bloguer. Rien n’est jamais perdu ni oublié.