1010 – They Live

Celle-là m’a ajouté sur Facebook après des années sans se voir. Elle qui avait osé me dire la dernière fois que si elle avait su que je tournerais si bien, elle serait sortie avec moi au collège, a pris une dizaine de kilos depuis notre dernière rencontre. Une autre vient aux nouvelles et m’annonce être en pleine procédure de divorce avec le crétin qu’elle s’était empressée de marier à la sortie du lycée. Celle-ci, pas revue depuis presque six ans, m’envoie quelque lignes de mail, comme pour reprendre contact pour finalement ne pas donner suite, son homme veille. Un peu comme la fille dont le ventre et les fesses illuminaient les cours de natation à l’époque où mon corps commençait à vouloir dévorer de la demoiselle. Deux longs mails auxquels j’ai répondu pour finalement me retrouver face au vide. Ce mois de décembre aura visiblement été celui des retrouvailles ratées, des regrets qui ne vont pas au-delà de quelques mots.

Peut-être que c’est l’hiver qui fait ça. On a froid, on reste chez soi et l’on cogite, seul(e) sous sa couette. La nuit tombe vite, on comate devant l’ordinateur, on cherche des noms sur Google (je vous vois quand vous le faites, sachez le). Puis, parce qu’on peut, on envoie quelques lignes. Si ça se trouve la plupart du temps c’est sans but particulier. Sa vie change. Les études se terminent, les erreurs de jeunesse se paient. On regarde en arrière. A la crise de quarantaine, on trompe sa femme avec une amie d’enfance, elle aussi morose et trop usée pour faire semblant d’être farouche. A vingt piges et des cacahuètes on a peut-être envie de savoir que le passé est toujours là, qu’on peut reprendre la parole n’importe quand. Le bouton reset est à portée de clic. Ou alors on jauge la vie des autres, on reconsidère ses névroses et ses propres jugements. Je ne sais pas trop. Mais j’aurais aussi de mon côté été coupable de mails à la mer de décembre.

En plus de répondre à tout le monde, j’ai aussi dégainé le téléphone et le Gmail. J’ai submergé de textos la fille d’un été, pour me persuader au bout de quelques jours sans réponse qu’elle était morte et que personne ne m’avait prévenu. En fait non, elle était avec son homme. J’en déduis qu’elle va bien, la latence de sa réponse est toujours fonction de la santé de son couple. J’ai posté des messages sur des murs Facebook. Je ne voulais pas dire « Hey toi, bonne vacances » mais « Tu me manques, raconte-moi dans ta vie, prends moi dans tes bras, devenons les meilleurs amis qu’on aurait dû être ». Puis j’oublie. Et j’essaie de comprendre pourquoi elle ou elle ne reprend qu’à moitié contact, pourquoi on me propose un rendez-vous pour l’annuler dans un silence, pourquoi ces à-coups.

De temps en temps, l’ancre vient se planter fermement dans la coque du frêle esquif de votre existence, et on partagera quelque chose. Ce décembre j’ai reçu des messages que je n’attendais pas, j’en ai envoyé. On s’est frôlé, on s’est manqué. Jusqu’à l’hiver prochain, que ça recommence.

Ou plus tôt. Dans une occasion réussie, autour d’un chocolat, dans une salle de cinéma, sous une couette.

Bonne année à vous. A demain.

986 – Externing

Le truc plutôt cool avec l’Ecole, c’est qu’une bonne partie des profs distribue des stages. Intervenants professionnels, ils ont une boîte à faire tourner, et ne se gênent pas pour proposer des offres pour nous autres étudiants. Ils auraient tort de se gêner, et nous aussi. Parfois, on assiste à des situations un peu cocasses. Comme ce prof, plutôt jeune, avec un beau poste et un beau salaire. Il a mit une petite annonce sur le site de l’Ecole mais n’a reçu que des CV émanant d’élèves qui ne l’ont pas. Il s’étonne que nous, sa classe, n’ayons pas postulé. Puis il rentre chez lui, sans faire le reste du cheminement intellectuel qui devrait lui faire se poser la question de pourquoi plus les élèves ont passé d’heures avec lui moins ils lui envoient de CV. C’était drôle d’aveuglement. Si je vous dis ça, c’est que cette année je cherche un stage, et je suis paralysé à l’idée de postuler à n’importe quoi.

A l’heure où je blogue ces lignes, je n’ai postulé en tout et pour tout qu’à une seule offre. Y’a deux semaines. Et j’ai pas eu de réponse. On pourrait croire que je passe mon temps à gigoter sur Kinect au lieu de chercher. Sauf que non. Facilement un soir sur deux, je suis sur les internets, à rafraichir des sites d’annonces, à éplucher les pages emploi des grosses entreprises. J’ai agi méthodiquement j’ai fait le tour des marques qui habillent mon appartement, qui m’habillent moi, et j’ai suivi cette liste, consciencieusement. Puis je suis allé voir ailleurs aussi, vers le moins évident. Je note des bouts d’idées. Je mets en favoris des offres qui me font penser que, ouais, pourquoi pas. Aussi je demande aux amis, s’ils entendent parler de trucs. On se propose de me briefer sur des jobs auxquels je ne connais rien pour feinter, on me parle d’un vague poste qui va en se libérant.

Une fois de plus je suis prisonnier de mon attentisme et de mes doutes. Chaque fois que je crois savoir à peu près ce que je veux, comme intitulé de taf’, comme boîte, le lendemain je change d’avis. Enfin, sauf pour le truc auquel j’ai postulé. Et là c’est une autre forme de cirque qui commence. Par exemple je suis beaucoup plus sensible aux requêtes qui mènent à mon blog. Un jour sur deux quelqu’un va arriver ici en tapant « Matthias Jambon-Puillet » ou avoisinant. Le plus flippant étant quand je vois une recherche composée de mon nom plus le nom d’une ancienne boîte pour laquelle j’ai pu bosser. Dans ces moments là je retourne me planquer sous la couette. Même si je sais bien que là, même si j’ai encore un poil de temps, va falloir que je me remue assez vite. En route pour le dernier stage de ma vie, en route pour la fin des études, le diplôme, tous ces trucs.

Par contre, je ne sais pas si c’est l’énergie du désespoir, mais je me demande pourquoi je check toujours les offres de stage à quatre heure du matin une veille de cours. Systématiquement. Ca commence à devenir problématique.

978 – Back In Time

Mon héroïne est dans le bus, qui serpente dans la banlieue lyonnaise. Elle a dix-sept ans et écoute de la musique sur son discman. Mais. Elle écoute quoi ? Là, l’écrivaillon se redresse, bascule en arrière et se frotte la barbe de deux semaines. Putain, j’étais où en 2003 ? On écoutait quoi en 2003 ? Et elle, à quel point est-elle différente de moi ? Qu’est-ce qu’elle écouterait ? J’ai ouvert les internets, j’ai fouiné un peu. Puis j’ai jeté mon dévolu sur Complicated, d’Avril Lavigne, parce que ça tombe bon et juste à la fois. Alors je me colle le morceau sur Spotify et je reprends mon document Word. J’y ajoute, en description, qu’elle écoute un CD gravé, parce que c’était ça l’époque aussi. Puis j’avance. Tout en sachant très bien que dans trois chapitres va falloir que je retrouve quel était le meilleur appareil photo réflex au budget prosumer de 2003 pour en parler. Si vous voulez m’aider, n’hésitez pas hein.

En fait, la plupart de mes projets de bouquins sont précisément ancrés dans le temps. Par exemple Perfect Ten se passe en 2011 et en 2003. Sachant que chaque année de retard risque de toute décaler. Le truc de road trip dont j’ai écrit une quinzaine de pages il y a deux ans se passe en 2007 et se passera toujours en 2007. Sachant que chaque année de retard risque de me forcer à chercher encore plus ce qui existait ou pas à ce moment. Vous avez remarqué à quel point la plupart des romans français se passent « de nos jours ». Parce que sincèrement, c’est beaucoup beaucoup plus simple à gérer du point de vue de l’auteur. Avoir une histoire libérée de toute contrainte temporelle, c’est pratique. Pas besoin de faire trop de recherches, pas besoin de veiller à la cohérence du truc ou pas. Pendant ce temps là j’appelle mon meilleur ami pour qu’il cherche quel type de téléphones était présent dans tel avion en 2007.

On m’a demandé y’a pas longtemps quel était l’intérêt de se casser le cul, d’avoir des détails aussi précis. Qu’est-ce qu’on s’en fout du morceau qu’écoute l’héroïne ? A titre personnel je trouve que ça ajoute de la texture. Elle écoute de la musique -> elle écoute son discman -> elle écoute Complicated d’Avril Lavigne sur son Discman. C’est une question d’épaisseur de la description, de ce qui vient donner du relief et de la vie. Bien sûr il ne faut pas que ce soit gratuit. Il faut que ça fasse sens, qu’il se cache quelque chose là-dessous. Le lecteur ne verra pas tout bien sûr, mais la beauté est dans les détails. Ca rend le texte unique, la situation palpable, imaginable. D’où pas mal d’heures à chercher des trucs sur internet, à poser des questions à mes amies filles pour des scènes de cul, ou à m’arracher les cheveux sur c’est quoi les habits à la mode en 2003.

Ceci dit. Je trouve ça enrichissant, pas que pour le bouquin mais aussi pour moi. Je me plains mais au fond j’aime. J’aime l’idée de travailler avant d’écrire, de faire un vrai boulot, de vouloir chercher l’épaisseur en plus. Même si, du coup, ça me prend du temps et de l’énergie. Ceci dit, écrire un bon bouquin, c’est pas censé être cool et fun du début à la fin.