1145 – Try Anything

Le débat sur les adverbes en littérature me fascine. C’est un sujet qui déchaîne les passions et sur lequel personne n’arrive à se mettre d’accord. Selon les détracteurs de l’adverbe, ça alourdirait un texte. Ce serait un effet de manche du néophyte qui ne serait pas capable de s’en sortir sans. Mon prof d’écriture de licence nous a interdit leur utilisation dès la première heure du premier cours. Pour au final ne pas tiquer plus que ça en fin d’année à la lecture et certains textes bourrés d’adverbe. A croire que les règles toutes faites ont aussi leurs exceptions. A titre personnel je pense surtout que ce n’est pas parce qu’un outil est casse-gueule qu’il faut s’en priver. Quitte à se planter de temps en temps. C’est en se prenant des coups de marteau sur les doigts qu’on devient forgeron. Tout ça pour en venir au fait que le style, c’est comme le reste, ça se travaille et ça se pense un minimum.

Ne serait-ce que pour savoir si on s’autorise ou non les adverbes.

La bonne idée du coup, c’est de tenter quelques exercices. En début de mois, je lisais un essai de Chuck Palahniuk sur les verbes de « pensées » (penser, se souvenir, réaliser, ressentir etc…). Selon lui, ces verbes permettent de tricher. Au lieu d’expliquer pourquoi un personnage pense ce qu’il pense, on dit qu’il pense et basta. Alors qu’avec un minimum d’effort en plus, on peut arriver à la même idée. D’où : challenge ! Chuck encourage son lecteur à tenter d’écrire plusieurs mois en feintant sans jamais utiliser le moindre verbe de pensée. Le but du jeu étant de muscler le style des jeunes apprentis qui s’y risqueront. Sortir de sa zone de confort et se confronter à une autre façon de faire ne pouvant être que bénéfique. A la fin de l’exercice, chacun sera libre de reprendre ses bonnes vieilles habitudes, s’il le souhaite. A moins d’être convaincu. Pour avoir testé sur une nouvelle la semaine dernière je peux au moins admettre que l’exercice était amusant.

Sinon, on a les névroses personnelles.

En ce qui me concerne, et c’est un avis très personnel, je déteste utiliser des propositions incises. Vous savez, ces trucs en plein milieu d’un dialogue : « […], s’exclama Brandon », «[…], s’émue Tiphany ». Je trouve ça prodigieusement (adverbe) artificiel à inclure. Alors que ça ne me dérange pas quand je les lis ailleurs. C’est une névrose, qui a quelques avantages. Ca me force à être un minimum créatif quand il s’agit d’amorcer un dialogue, vu que je dois d’une façon ou d’une autre indiquer qui commence à parler. Ensuite ça m’oblige à insérer des informations factuelles au milieu des conversations. Pour à la fois épaissir l’ambiance, traduire les actions mais surtout pour ne pas perdre le lecteur et resituer de temps à autre qui dit quoi. Enfin je dois surtout m’assurer que chaque personnage dispose de sa propre « voix ». Si je ne passe pas mon temps à préciser qui parle et sur quel ton, les répliques doivent le faire pour moi.

Ce qui est peut-être le plus difficile niveau dialogue pour un auteur : écrire avec plusieurs voix.

Sinon en ce moment je lis un bouquin qui a réglé le problème d’une autre manière. Chaque réplique de tout le livre commence par « [Nom du personnage] said : ». Je connais des théoriciens littéraires qui en saigneraient des adverbes par les yeux. Ou un truc du genre.

Tant que vous réfléchissez deux secondes à comment et pourquoi vous écrivez comme vous écrivez et que, de temps en temps, vous essayez autre chose, on se fout des règles.

Royalement.

(Adverbe)

954 – The Only Exception

[Entre la surchage de taf' pour l'école et ma stupide tentative de NaNoWriMo, dont on parle lundi, c'est encore une journée sans images. J'en suis le premier dépité...]

Quand j’étais pas majeur, les quais du Rhône c’était assez glauque comme coin. Ca manquait de lumières, de bancs, d’arbres et de gens de bonne compagnie. Mais vu qu’on était des lycéens rebelles, on finissait quand même nos soirées de printemps au bord du fleuve. A l’époque, j’étais avec Elsa, candidate parmi d’autres au titre de première copine. Don’t ask. Elle, ses potes, et moi, on était assis sur les grosses marches le long de l’eau. A titre personnel, je me sentais un peu seul, dans la mesure où je ne buvais pas. Les bouteilles circulaient mais je ne voyais pas de coca. Je suis donc parti couiner dans les seins d’Elsa, qui venait à peine de déglutir sa dernière gorgée. Ne restant pas insensible à ma détresse affective elle me roula une vraie pelle des familles, qui avait le goût de pomme, mais en chaud, et en piquant. De la Manzanita. Une exception à la règle était née.

J’ai repensé à ça la semaine dernière, à une soirée au restaurant. A la fin du diner, la serveuse à offert un shot à tout le monde, dans des petits verres remplis à 90% de glace pilée. Comme d’ordinaire, j’ai porté mes narines au bord du verre. J’essaie de profiter olfactivement des alcools. Puisque je ne les bois pas. Sauf que là, c’était un shot de Manzana, et l’odorat étant le plus grand moteur de la mémoire, ça m’a rappelé cette fameuse soirée. Et j’avais fortement envie de boire quelques gouttes, en souvenir du bon vieux temps. Après tout, personne allait le voir. Ce qui est débile, comme excuse, dans la mesure où ma consommation d’alcool n’intéresse que moi. J’ai fermé les yeux, humé un peu plus et j’ai donné mon verre au premier qui passait par là. Idéalement, j’aurais aimé avoir une jeune fille en fleur sous la main, pour qu’elle sirote la Manzana et m’embrasse dans la foulée.

A quoi ça sert d’avoir des règles si l’on n’a pas d’exceptions à la règle. En l’occurrence je ne peux pas boire une seule goutte d’alcool d’un verre, MAIS, si une fille qui vient de boire m’embrasse, je peux. Enfin, disons que roulage de pelle > mes principes. Attention, c’est pas non plus l’open bar au n’importe quoi, genre la fille qui garde en bouche une goulée pour la transférer. C’est tricher et c’est super méga dégueulasse. Y’a des limites. C’est donc ainsi que je sais à peu près quel est le goût de la bière, par exemple, ou du vin blanc. Pensez ce que vous voulez, niveau ivresse, avoir le cœur qui bat et explorer une saveur du bout de la langue dans un baiser, ça bat la meilleure vodka du monde. C’est un kif perso, que je n’ai au final pas souvent le loisir d’expérimenter. Qui se ressemble s’emboitant sous les draps, les deux tiers de mes copines ne boivent pas, ou très peu.

Néanmoins, la possibilité existe. Et les souvenirs aussi. Malgré tout le ressentiment que je peux avoir envers Elsa, les coups de pute et le grande n’importe quoi de ce qu’on est devenu avec les années, le goût de la Manzanita reste. Assez pour me faire douter presque dix ans après au fond d’un restaurant parisien.

844 – Tropeic Thunder

La semaine dernière j’ai écrit un bout de truc pour un petit projet dans mon coin. Non, pas mon mémoire, un autre truc. Ce qui était drôle, c’est qu’après l’avoir fait lire, force était de constater que j’avais pondu un truc bourré de clichés, de la révélation du milieu jusqu’au twist de fin. Sauf que c’était fait exprès. Pas dans le sens « tiens je vais écrire un texte avec plein de clichés », mais dans le sens « fuck j’ai vraiment envie d’écrire ça ! ». Au final, le résultat, j’en suis content. Je me suis vraiment marré à l’écrire et comme pièce de puzzle de petit projet dans mon coin, c’est pas dégueulasse. Avis corroboré par mon relecteur anonyme. Ce qui tendrait à prouver que le cliché n’est pas forcément l’ennemi du bien. Après tout, si un cliché devient un cliché, c’est souvent parce qu’il est assez cool pour qu’on s’en serve tout le temps (jusqu’à overdose).

Ceci me ramène à un chouette article du toujours chouette Io9. Il y est question des tropes dans les séries TV. Un trope à la base c’est une figure de style littéraire, mais le sens a dérivé pour définir « un thème ou un outil utilisé de manière commune, parfois trop ». Donc un cliché quoi, plus ou moins. Sauf que si vous dites un trope vous avez l’air cool en société. Le post d’Io9 se demandait si tout faire pour éviter les tropes n’était pas forcément la meilleure idée pour pondre des histoires novatrices. Le fait est qu’une bonne majorité des gens a intégrée les codes d’un genre, les clichés qui lui sont associés (de l’ombre qui passe devant la caméra dans un truc d’horreur au fils caché dans un soap). Parfois, quand on se joue des tropes, le récit devient méta-textuel : en évitant le cliché le spectateur sort du show et se dit « Rha ils sont forts ces scénaristes ! » au lieu d’être à fond dedans et de se dire « Putain l’épisode est bien ! ».

Okay, la frontière est mince. J’en conviens. Ce que j’essaie de dire c’est qu’il faut parfois mieux embrasser les clichés plutôt que de se briser une vertèbre à tenter de les esquiver. En tentant d’éviter un travers on peut mettre les deux pieds dans un autre, dans ce cas le gimmick (inverser des clichés par exemple). A l’époque où je tentais des exercices de BD j’avais essayé de faire une histoire avec le plus de clichés possibles. Fun fact, c’est pas si facile en fait. Puis j’ai un amour certain pour les jumeaux maléfiques, les femmes fatales fragiles à l’intérieur et autres pistolets super magiques qui tuent tout et sont galères à trouver. Un bon cliché, c’est comme un vieux pote, ça fait toujours plaisir de le retrouver. Peut-être que le principal ce n’est pas tant de multiplier les pirouettes dans une quête forcenée de l’innovation que de jouer avec les clichés et de se les réapproprier.

Avec le recul je crois que c’est ce que j’ai fait. J’ai pris une poignée de tropes dans ma boîte à Legos et je les ai greffés sur mon univers et mes personnages pour quelques pages de plaisir même pas coupable. Une bonne histoire ne se résume pas à ses clichés, ses esquives ou ses gimmicks, c’est un mélange de plein de trucs. Et avec une base solide, on peut se permettre quelques gourmandises, genre un salaud de jumeau maléfique venu d’un futur alternatif d’une autre dimension.

Grou.