Ce que je préfère en enfer, c’est les plaines.
Immenses, qui peuvent recouvrir des centaines de kilomètres. J’aime défaire les lanières de mes épaisses chaussures et fouler l’herbe du bout des pieds. Ces étendues existent parce que les villes n’existent pas. En tout cas beaucoup moins que sur Terre. Les grands espaces sont aussi dus à la fabrique même de cet univers. Chaque brin d’herbe, chaque bouffée d’oxygène, tout est composé de fragments d’âmes. L’enfer c’est ça, pas une endroit abominable à la géographie volcanique, mais une terre cousue d’âmes. Chaque nouvel arrivant finira par alimenter l’existant, sera digéré de l’intérieur et converti en quelques centimètres carrées supplémentaires. Le domaine des enfers est en expansion permanente, et nous sommes les briques des futures plaines, forêts, montagnes et océans. Je range mes chausses dans mon grand sac à dos troué, si rempli qu’il pousse mon épaule à craquer à chaque fois que je le renfile. Puis, les doigts de pieds caressés par la brise, je reprends ma route.
Tout le monde arrive en bon état en enfer. Les braqueurs ont les trous dans l’abdomen recousus, les alcooliques qui battaient leurs femmes ont le nez blanc et les criminels de guerre nazis n’ont plus besoin de leur respirateur. Cela ressemble à une seconde chance, mais avec tout plein de petits caractères. S’il est impossible de mourir en enfer, on peut pourrir. Portrait de Dorian Gray vivant, le lieu vous déforme physiquement à chaque vice exercé. Battez vous et vos muscles se couvriront petit à petit de protubérances grotesques, jusqu’à ce que les bras s’allongent, deviennent des horreurs accrochées à un corps qui souffre. Le viol putréfie le sexe, le cannibalisme fait surgir de nouvelles rangées de dents et ainsi de suite. Voilà ce que l’on nomme des démons : ceux que leur vices ont déformés au point d’être méconnaissables. Ceux d’ont l’humanité et l’âme ont été pressées jusqu’à extraire la dernière goutte, contribuant à l’expansion territoriale de l’enfer.
La patron n’est sommes toute qu’un propriétaire terrien un peu trop gourmand qui se complaît dans un système bien huilé. Chaque vente d’âme en plus des “naturels” étend un peu plus son domaine, participe à la création de nouveaux brins d’herbe sous mes pieds. Les plus malins ont tenté de créer des villages, en fortifiant leurs frontières et en instaurant des règles strictes pour éviter le pourrissement de l’intérieur. Mais les habitants des lieux ne sont guères capables de discipline, et finissent forcément par déraper, et déclencher un cycle destructeur. Quelques cités tiennent encore, régies d’une main de fer aussi longtemps que possible. Les mieux gérées réussissent même à produire un semblant d’industrie : du fer, des outils qui seront troqués avec les voyageurs. D’autres sont habités à par des démons et ressemblent le plus à ce que l’on pouvait s’imaginer de notre vivant. En ce qui me concerne, j’ai tenté de passer quelques temps dans un de ces enclos, mais je n’ai pas pu me satisfaire d’attendre mon heure, encore. J’ai préféré reprendre la route et explorer.
Rester seul m’aura permis de ne pas trop dégénérer. Je me supporte mieux si je n’ai pas à supporter les autres. Ma barbe est mal taillée et mes cheveux gras tombent régulièrement sur mon visage, mais je suis à peu près en bon état. Pour autant que cela fasse dix années que j’arpente ces terres. J’aime les plaines parce qu’il en reste trop peu sur Terre, mais j’apprécie surtout de voir arriver le potentiel ennemi à l’avance. Rodeur, cannibale ou monstre démoniaque, ils ne peuvent me surprendre et le peu qui tentent l’affrontement ont tous gouté mon fer.
L’autre avantage des plaines, c’est que je distingue mon objectif de loin. , parfois à plusieurs jours de marche de sa position. D’un pas lent mais décidé, je poursuis ma route jusqu’au petit campement dont le feu éclaire l’horizon.




